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Regards #74 « Les chatouilles »

Dans Regards, retrouvez l’avis de Stéphanie Joye sur quelques films à l’affiche dans les cinémas tourangeaux. Histoire de vous donner envie, à votre tour, d’aller passer un moment dans les salles obscures.

Cette critique de film est suivie de l’interview-rencontre de Stéphanie Joye avec le co-réalisateur du film, Eric Métayer (aux Cinémas Studio de Tours – mardi 20 novembre 2018)


Les chatouilles (Drame français)

De  Andréa Bescond et Eric Métayer

Avec Andréa Bescond, Pierre Deladonchamps, Cyrille Mairesse, Karin Viard, Clovis Cornillac, Carole Franck, Grégory Montel, Ariane Ascaride, Gringe

Adaptation du livre et de la pièce de théâtre, autobiographiques, d’Andréa Bescond « Les chatouilles ou la danse de la colère » (Seule en scène)

Présenté à Cannes section Un certain regard. Prix d’Ornano-Valenti au Festival de Deauville.

Odette est une femme dévastée par une enfance volée. Elle a été abusée, violée. Cela a commencé lorsqu’elle avait huit ans. A un âge où ses rêves voyaient le jour, sa grâce s’envoler dans le tourbillon de la danse, sa passion. Pour la première fois de sa vie, elle consulte une psy, pour rompre enfin le silence qui l’enferme dans la honte et dans la peur depuis tant d’années. Alors elle parle de cet homme, le meilleur ami de ses parents, qui aimait lui proposer et lui faire des chatouilles. Mais pas des chatouilles d’enfant, non, pas un jeu d’enfant.

Gilbert. Un homme souriant, sympathique, beau et bien sous tous rapports. Il vient tous les dimanches. Il emmène Odette en vacances … Pierre Deladonchamps, époustouflant, endosse ce rôle difficile, suggestif. Et prouve qu’il n’existe pas de profil type d’agresseur sexuel sur enfant. Les parents d’Odette ne devinent rien. Le père, qu’incarne avec une profondeur de jeu bouleversante Clovis Cornillac, aime sa fille plus que tout. Il prend souvent son parti devant sa mère, irascible, parfois capable de tendresse et d’un peu d’amour, mais en demi-mesure. Cette mère bancale, écorchée vive, dans le déni, semblant bafouée, devient réellement cruelle envers Odette à l’âge adulte. Elle est jouée par Karin Viard, une des plus grandes actrices françaises, au jeu toujours vif et criant de vérité.

Portée à l’écran par le couple Andréa Bescond – Eric Métayer, cette histoire autobiographique surprend dès ses premiers instants de narration comme à la lecture antinomique de son affiche. Il ne s’agit pas d’une comédie splash dans la piscine où toute une famille réunie éclate de rire. Où un homme portant une petite fille dans ses bras partage avec elle un moment de gaieté en lui faisant guilis. La petite hurle sous l’eau, sous ces milliers de litres d’eau qui pourraient être son torrent de larmes intarissable. Les chatouilles est un film coup de poing. Extraordinaire, il réussit le tour de force d’inclure en prédominance de la légèreté, de l’humour et de l’élan de vie. Avec un courage immense, Andréa Bescond joue son propre rôle (à l’âge adulte, la trentaine). A huit ans (âge incarné par l’incroyable fillette Cyrille Mairesse), elle virevolte au sein du cours de danse de madame Maloc (très drôle Ariane Ascaride), se préparant à rentrer au Conservatoire de Paris. Danseuse professionnelle, Andréa Bescond rythme par ses propres rebonds, enlevées, impulsions de colère, de souffrance, de rage et de consolation la mise en scène de son drame. Sa danse, contemporaine et urbaine, si énergique, si grisante, est magnifique. Sans lourdeur, elle co-réalise un premier long-métrage salvateur pour elle-même, qui témoigne de sa capacité à se reconstruire après le traumatisme, grâce à la danse, et jusqu’à la résilience. Grâce à l’amour et à l’amitié, aussi (Lenny, le tendre amoureux joué par Grégory Montel, et Manu, le meilleur ami d’enfance joué par Gringe).

Le passé d’Odette est montré en flash-backs. La mise en scène, si poétique, frôle souvent l’onirisme (Odette adulte regardant avec sa psychologue – la très juste Carole Franck – certains moments de son enfance, depuis le bureau médical installé dans la nature, ou entre deux portes communicantes du passé au présent…). Les chatouilles offre de nombreux instants de fantaisie et de rire. Notamment lors des scènes où Odette danse pour des comédies musicales, ou encore dans la rue avec ses copains rappeurs … Le récit est ponctué de temps légers et lumineux qui permettent une respiration et des phases de décompression rendant l’ensemble tout-à-fait possible à « tenir ». La joie de vivre est là, malgré tout. L’espoir est magnifique. Le drame intime (mise à nue psychologique, histoire personnelle relatée avec tant de véracité) devient alors un propos universel. Au lendemain de la journée internationale des droits de l’enfant, et au regard des chiffres – un enfant sur cinq serait victime d’abus sexuel – Les chatouilles apparait être un film référence qui fait oser dire, témoigner et rompre l’effroyable silence. Acclamé de toute part, il est source d’exutoire. Un immense bravo à Eric Métayer. Et à Andréa Bescond. Il faut un courage vertigineux pour affronter ses démons au regard du monde, face caméra, pour, aussi, celles et ceux qui ont vécu ou qui vivent ces sales chatouilles là.

NB : Six nominations au Festival de Cannes 2018 (scénario, mise en scène, caméra d’or, Un certain regard …) et une au Festival D’Angoulême pour Les chatouilles.

Andréa Bescond est danseuse, comédienne, metteuse en scène, scénariste et réalisatrice. Avec son interprétation théâtrale dans Les Chatouilles, elle a obtenu le Molière Seule en scène en 2016.

Eric Métayer est comédien, metteur en scène et auteur de théâtre, scénariste et réalisateur de cinéma.


Interview d’Eric Metayer – Cinémas Studio de Tours, mardi 20 novembre 2018 –

Pourquoi ce choix d’affiche ? N’est-ce pas trop trompeur à l’égard du spectateur ?

L’affiche révèle la réalité du propos du film. On croit qu’il s’agit de chatouilles (ce que « propose » Gilbert dans le film), mais ce n’est pas le cas. Si on regarde bien, sur l’affiche, cet homme bouche grande ouverte fait peur. On dirait un requin. L’image, c’est un peu « Les dents de la mer ». La petite est attrapée, mais aussi jetée avec puissance. Elle ne contrôle rien.

Les scènes d’attouchement sont bien évidemment suggérées, mais le film sait aussi employer un ton difficile à entendre, réaliste, sans un total ménagement. Comment la petite actrice (ndrl : Cyrille Mairesse, 9 ans lors du tournage) a-t-elle pu comprendre et accepter son rôle dans le film ?

Cyrille a été auditionnée sur casting. Elle est allée voir la pièce « Les chatouilles ou la danse de la colère », avec ses parents. Ils ont beaucoup communiqué ensemble sur le sujet. Le film ne se serait pas fait si Cyrille n’avait pas voulu le faire. C’était à elle de décider. Elle a accepté, en disant qu’elle voulait, par son interprétation, aider à ce que des enfants victimes de viol puissent prendre la parole. Elle s’est sentie engagée, pleinement.

Et Pierre Deladonchamps ?

Pour le rôle de Gilbert, Pierre a démontré qu’il n’existait pas (contrairement aux idées reçues) de profil type de pédophile. Cela peut être un homme (ou une femme, d’ailleurs, de même que les victimes ne sont pas que des petites filles) père de famille, marié, ayant une bonne situation. Pas forcément le type en imperméable à la sortie de l’école. Les attouchements et viols sur enfants ont lieu fréquemment dans un contexte familial. Un père, un oncle, un grand-père, l’ami de la famille…Un contexte où il est facile de faire taire.

Les parents des victimes sont-ils souvent si insensibles ?

Le père d’Odette est plein d’amour, mais il ne vient pas témoigner au commissariat lorsqu’elle a tout avoué. La mère est cruelle et dans le déni, mais elle vient chez sa psy. Nous n’avons rien caricaturé, et c’est parfois même pire. Des enfants se font taper dessus par leurs parents à cause d’aveux que ces derniers refusent de croire.

Quel impact a le film ?

Ce qui est formidable, c’est que le film (grâce à sa joie de vivre notamment, qui permet de ne pas enliser le spectateur durant 1h ¾ dans un sujet étouffant) réveille la parole. A chaque rencontre avec le public, nous avons des personnes de tous âges (en moyenne, entre 15 et 65 ans, surtout les femmes) qui viennent nous dire merci, j’ai vécu ceci … Nous espérons qu’un enfant puisse se rendre compte qu’il n’est pas tout seul. Qu’il peut trouver de l’aide et parler. Si ce n’est pas à ses parents, alors ce sera peut-être au copain qui le dira à ses propres parents, qui le rediront à … , etc…

Un film à l’affiche aux Cinémas Studio (Toutes les informations utiles sur leur site internet) et aussi dans les cinémas CGR de l’agglomération (toutes les informations utiles sur leur site internet).

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