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Regards #71 « Capharnaüm »

Dans Regards, retrouvez l’avis de Stéphanie Joye sur quelques films à l’affiche dans les cinémas tourangeaux. Histoire de vous donner envie, à votre tour, d’aller passer un moment dans les salles obscures.


Capharnaüm  كفر ناحوم (Drame Libanais)

De Nadine Labaki

Avec Zain Alrafeea, Nadine Labaki, Yordanos Shifera, Kawthar Al-Haddad

Prix du jury au Festival de Cannes 2018

Au Liban, à Beyrouth, un enfant courageux, à l’âge incertain, est confronté en justice à ses parents. Il accuse ceux-ci de l’avoir mis au monde … Zain fait de la prison : que c’est-il passé pour qu’il en arrive à son acte ? Car Zain s’est enfuit, est devenu un enfant des rues, s’est retrouvé avec un bébé éthiopien de un an dans les bras (Yonas) et a résisté à la faim et à la misère en se battant dans son quotidien, un véritable capharnaüm.

Hyperréaliste, le Second film de la libanaise Nadine Labaki est une histoire poignante, chargée d’émotion. Magnifiquement filmés, des plans aériens de Beyrouth laissent place à une immersion profonde, entre réalité et fiction, dans les bas-fonds des rues et des bidonvilles, où l’on se retrouve face à une famille dans laquelle règnent la détresse, la violence et la misère. Parmi les acteurs (non professionnels et sans-papiers, et jouant pour certains leur propre rôle), Zai est le garçon ingénieux, au jeu déterminé, totalement bouleversant. Il incarne un rôle fort, révélateur de l’enfance maltraitée. Un thème plutôt rare au cinéma, si l’on ne compte les œuvres Les Misérables de Victor Hugo, au XIXe (adaptée sur grand écran par Jean-Paul Le Chanois en 1957, notamment), Les 400 coups (1959) et L’enfant sauvage (1969) de François Truffaut, ou encore Oliver Twist (2005) de Roman Polanski.

Dans Capharnaüm, on suit Zain en trois étapes. La première, celle où il vit encore chez lui mais travaille pour ses parents tout en protégeant sa sœur. Avec ses journées (pré)occupées par le deal de trafic médicamenteux, les livraisons, la vente de sirops « maison » et la mendicité auprès des automobilistes. La seconde, à partir de sa fugue, lorsqu’il rencontre Rahil, femme de ménage éthiopienne, maman d’un bébé qu’elle lui confie. La troisième, en poursuivant sa longue errance, déchéance, là où il est, désormais, totalement livré à lui-même. Et, sans Rahil, il doit s’occuper du bébé de celle-ci comme d’un petit frère. Son envie de se battre coûte que coûte rend Zain époustouflant. Si l’on prête des intentions humanistes à Capharnaüm, grand drame familial, quelques médias reprochent à sa réalisatrice trop d’effets esthétiques et de la sensiblerie. Mais peut-on se permettre de parler de mélodrame, de lourdeur, de pathos ou de misérabilisme quand ce qui est donné à voir est la vérité ? Qui plus est, portée par des vrais acteurs de ces vies déglinguées ?

Dans son observation du quotidien des enfants des rues, Nadine Labaki fait penser à celle, aussi terrible, à Calcutta, en Inde, rapportée par Garth Davis dans Lion (2016). Au Proche-Orient, outre les dégâts provoqués par la guerre syrienne, le constat de la qualité de vie est donc atroce. Et cette atrocité, Nadine Labaki l’a filmée sans rien épargner : sort des réfugiés sans papiers, pauvreté, injustice sociale, enfance maltraitée, manque d’amour, condition féminine … Ainsi, en levant le voile sur les oubliés des bas-fonds de Beyrouth, elle tend à rendre justice aux miséreux, et veut montrer à la face du monde une dignité humaine.

(NB : Kawthar Al-Haddad, comme Rahil qu’elle incarne dans le film, est une immigrée sans-papiers qui a été arrêtée puis relâchée pendant le tournage. Zain Al-Rafeea, le garçon du film, est un réfugié syrien arrivé au Liban à l’âge de 7 ans. La presse parle de lui comme une véritable « révélation ». Grâce au film et à son succès au jour d’aujourd’hui, Zain va s’installer avec sa famille en Norvège et y suivre une scolarité normale. Une belle victoire)

Un film à l’affiche aux Cinémas Studio (Toutes les informations utiles sur leur site internet).

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