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Le Marchand de Venise au Théâtre Olympia : la violence à la fête.

LE MARCHAND DE VENISE (BUSINESS IN VENICE) - de William Shakespeare- Mse en scène : Jacques Vincey - Texte français et dramaturgie : Vanasay Khamphommala -   Scénographie Mathieu Lorry-Dupuy - Lumières Jérémie Papin - Costumes : Virginie Gervaise - Perruque et maquillage : Cécile Kretschmar - Son et musique : Alexandre Meyer et Frédéric Minière - Vidéo Victor Egéa - Assistanat mise en scène Théophile Dubus -   avec Quentin Bardou * Jeanne Bonenfant * Alyssia Derly * Pierre-François Doireau Théophile Dubus * Thomas Gonzalez  Anthony Jeanne * Jean-René Lemoine Océane Mozas Jacques Vincey * comédiens du Jeune Théâtre en Région Centre-Val de Loire  Lieu : Théâtre Olympia - CDN de Tours Ville : Tours - Le 14 09 2017 - Photo : Christophe RAYNAUD DE LAGE

Bien que classée comme comédie dans la bibliographie de Shakespeare, on ne peut pas dire que Le Marchand de Venise fait dans la dentelle et la légèreté : son happy end mielleux – poussé ici à une forme de paroxysme de la mièvrerie – fait semblant de vouloir masquer les diverses saloperies développées tout au long d’une intrigue s’inspirant souvent des codes de la tragédie : antisémitisme décomplexé, xénophobie institutionnalisée, pourrissement de la société et des relations individuelles par l’emprise de l’argent, justice à géométrie variable, mariages avec beaucoup d’intérêt et pas beaucoup d’amour… Shakespeare, fidèle à son style, n’y était pas allé avec le dos de la cuillère et nous a laissé cet héritage encombrant, l’une de ses pièces les moins jouées.

Crédit photos: Christophe Raynaud de Lage.

Jacques Vincey, après 20 ans d’absence sur les planches, s’empare ici du rôle ingrat et complexe de Shylock, à bras le corps et sans retenue. Sa mise en scène tantôt nerveuse et explosive, tantôt profonde et posée, s’appuie sur un mix détonnant re-traduction/adaptation signé de son acolyte Vanasay Khamphommala (déjà présent sur les trois précédentes créations du TO), sur une bande-son parfaite et une troupe disparate (dont 5 comédiens du Jeune Théâtre en Région Centre) qui constitue une épatante galerie à même de malaxer la matière shakespearienne avec panache et drôlerie, même quand on ne sait plus du tout s’il faut vraiment rigoler ou pas.

Cette joyeuse troupe nous emmène pendant 2h45 dans différentes strates de la grande comédie humaine sans jamais ni nous lasser, ni nous laisser prévoir que derrière la prochaine réplique anodine se tapissent la petitesse, la cruauté, la haine, le mépris et la jouissance de voir l’Autre se faire étouffer dans son altérité, ou un savant mélange des cinq. Parce qu’il faut bien l’avouer, dans le théâtre Shakespearien, «ça casse grave !» pourrait s’exclamer le jeune spectateur de 2017. Dans cette folle ambiance, le comédien qui interprète le personnage de Gratiano fait des merveilles dans le rôle du petit opportuniste vulgaire et instable, grande gueule et nerveux qui, depuis les gradins au milieu des spectateurs crée le malaise en vomissant son racisme ordinaire, incontinence verbale haineuse, comme un terrible écho de scènes réelles quasi quotidiennes dans des stades de foot du monde entier.

Grande absente de l’œuvre originale de William Shakespeare pour cause d’inexistence à la fin du XVIe siècle, la télévision via ce qu’elle a produit de pire (le jeu idiot pour gagner de l’argent) imprime sa marque tout au long de la pièce, Vincey-le-metteur-en-scène jouant de ses codes pour vendre la belle Portia – scintillante et tenant forcément son micro comme un pénis – un peu comme une bagnole dans une foire commerciale ou une clé dans Fort Boyard. L’endettement quant à lui, ne date pas d’hier et on voit que le concept de vivre au-dessus de ses moyens pour épater la galerie a au minimum quatre siècles de belle existence. Aujourd’hui vos créanciers ne vous découperaient certes pas un bout de chair pour se payer sur la bête, mais ils n’hésiteraient à vous mettre à la rue pour vous faire payer l’erreur d’avoir absolument voulu vous payer un téléphone portable à 600 euros quand il en existe à 10 euros qui fonctionnent parfaitement bien.

Considérée comme «pièce à problème» (un concept universitaire très particulier), Le Marchand de Venise est surtout une «loupe à problèmes» et laisse un goût étrange que Jacques Vincey cache derrière une version colorée, chaleureuse et festive, pouvant donner l’illusion qu’on vient seulement de se divertir pendant près de trois heures. Une fausse comédie, comme un bonbon au poivre.


Interview de Jacques Vincey et de Vanasay Khamphommala

37 degrés : Vous êtes l’auteur de cette version française du Marchand de Venise, quel est votre parcours ?

Vanasay Khamphommala : Je viens de Rennes, puis j’ai vécu à Paris jusqu’à mon arrivée à Tours en même temps que Jacques Vincey il y a quatre ans. Cela fait 8 ans que nous travaillons ensemble. J’ai un parcours universitaire qui s’est terminé par une thèse sur la question des réécritures contemporaines de Shakespeare et parallèlement j’ai fait une formation d’acteur au Cours Florent.

37 degrés : Pourquoi le Marchand de Venise ? Est-ce un choix commun ?

Jacques Vincey : Oui. On discute beaucoup, de différents sujets et Le Marchand de Venise est apparu peu à peu comme une pièce qu’on avait tous les deux envie de monter, pour des raisons sans doute différentes, mais avec cette même envie de retravailler et remodeler ensemble la «matière Shakespeare». C’est une pièce piquante qui, chaque fois qu’elle est montée, est taxée d’antisémitisme. Cela nous semblait important de nous confronter à cette virulence qu’il y a dans la pièce, qui est ne peut être résolue. On ne cherche pas à dire que la pièce n’est pas antisémite, mais à montrer toute sa dimension : elle est beaucoup plus que ça et elle est notamment aussi anti-chrétienne. De par mon éducation je suis plutôt chrétien et cette pièce me fait voir certaines choses de l’intérieur d’une manière intéressante, même si je joue Shylock. C’est une pièce qui nous brasse, qui nous remue, qui nous questionne. Même maintenant, à quelques heures de la première cela ne cesse de nous démanger, de nous gratter, de nous déranger. Au bout du compte, je crois que c’est pour ça qu’on a choisi cette pièce. 400 ans plus tard, elle nous bouscule en abordant les questions d’identité, d’exclusion, de radicalisation. Il y avait pour nous comme une nécessité de s’attaquer à cette matière.

37 degrés : Vous parlez de matière, et si nous parlions maintenant de la forme et donc des mots. Pourquoi ne pas avoir pris une version existante, plus fidèle au texte original, sans y toucher ?

Vanasay Khamphommala : La chance qu’on a en tant que non anglophones natifs, c’est qu’on est obligés de traduire les pièces de Shakespeare pour les comprendre. La traduction devient donc un acte de compréhension. Avec Jacques, sur ce projet, on avait envie de voir cette pièce par le prisme de nos problématiques d’aujourd’hui; du coup, il fallait qu’on puisse la restituer avec nos mots à nous. Il est important aussi de ne pas réduire cette pièce à savoir si Shakespeare était oui ou non antisémite. Théâtralement, on s’en fout un peu de ce débat : ce qui est important c’est ce qu’on en fait, nous. De confronter à un public l’évocation pas seulement de l’antisémitisme, mais plus largement de la judéité, qui fait souvent réagir. On avait envie d’ausculter ça et on avait donc besoin d’être au plus près de nous-mêmes et donc de passer par une retraduction qui d’ailleurs a été filtrée par le travail avec les acteurs, avec toute l’équipe artistique (costumier, scénographe…). On raconte cette histoire tous ensemble, sans se placer sous la tutelle de la figure un peu démiurgique de Shakespeare.

37 degrés : Est-ce qu’il n’y a qu’avec Shakespeare qu’on peut se permettre de toucher au texte original à ce point-là ?

Vanasay Khamphommala : Non, c’est le propre du théâtre d’être toujours en mouvement, de ne pas être figé. Mais il nous semble important de questionner Shakespeare et donc de pouvoir prendre un peu de distance, notamment avec des pièces qui abordent des sujets assez virulents comme le sexisme et la xénophobie. Ce dramaturge est souvent perçu comme étant un parangon d’humanisme, alors qu’il peut être très rigide et développer des idées nauséabondes. Ce texte, comme quelques autres, peut véhiculer certaines pensées qui ne sont plus perçues aujourd’hui de la même manière qu’à d’autres époques, car l’histoire est passée par là entre temps.

Jacques Vincey : Le théâtre de Shakespeare semble plus se prêter à des réécritures car il propose toujours une matière brute et impure dans la forme, avec beaucoup de mélanges de genres. Cela est dû beaucoup au fait qu’il s’est écrit avec les acteurs par petits bouts et que les versions finales ont été reconstituées bien après la création des pièces. Evidemment, avec un auteur comme Racine, on peut difficile adapter et réécrire des choses très formelles, car c’est écrit d’une manière parfaite et close. Shakespeare, c’est foisonnant, ça déborde, ça dégueule et ça reste une matière instable dont il faut en faire quelque chose, dont on doit s’emparer.

Vanasay Khamphommala : Shakespeare n’a jamais validé la première édition de ses pièces, cela a été fait bien après, donc partant de ce postulat, il paraît plus «permis» de les adapter. Ce qui me semble fascinant c’est que Shakespeare a créé 36 pièces qui ont toutes été des succès mais qu’il n’a jamais considéré que leur finalité était d’être publiées et lues. Contrairement à certains auteurs de l’époque comme Ben Jonson, il produisait des pièces uniquement pour qu’elles soient jouées, immédiatement. C’est un rapport au texte intéressant, qui est considéré comme un «appui de jeu» et non comme une fin en soi. C’est à partir de ça qu’on a travaillé, dès le départ, et d’ailleurs c’est marrant parce qu’au moment où on parle, à quelques heures de la première, j’ai encore des modifications de texte à proposer aux comédiens, c’est vraiment une matière vivante !

37 degrés : Cela veut dire que dans les dates et la tournée qui s’annoncent, on n’entendra jamais deux fois exactement le même texte ?

Jacques Vincey : Probablement… D’autant plus que le parti pris de ma mise en scène inclut le public et qu’au contact du public, il y a des choses qui peuvent bouger, non pas pour aller dans le sens du public, mais pour réagir, voire contrer le public si nécessaire…

37 degrés : Pour le travail d’écriture, comment vous avez procédé concrètement ? Vous êtes parti uniquement du texte original en anglais ou vous avez aussi regardé plusieurs versions françaises existantes ?

Vanasay Khamphommala : Cela fait environ deux ans que nous avons commencé à travailler sur ce projet. Je n’ai pas relu d’autres traductions, je suis uniquement parti du texte original pour reconstruire intégralement la pièce. Il y a un an et demi il y a eu une espèce de canevas d’adaptation, puis il y a un an j’ai rendu un premier «monstre» à Jacques qui était une première version de l’ensemble du texte, avec des propositions de coupes, d’infléchissements systématiques. Ensuite on a validé une première version qu’on a présentée aux acteurs en novembre, suite à quoi on a beaucoup travaillé tous ensemble. En juin/juillet, on a fait les premières répétitions, puis on a pas mal revu l’écriture et le texte s’est enfin stabilisé.

Crédit photos : Christophe Raynaud de Lage.

37 degrés : Avez-vous eu des hésitations dans les coupes, les ajouts, la réécriture. Jusqu’où vous permettez-vous d’aller dans la constitution de votre propre texte par rapport à l’ original ?

Vanasay Khamphommala : Le respect de Shakespeare n’a jamais été un critère ou une limite, mais la priorité a toujours été l’efficacité et la précision par rapport à ce qu’on cherche à raconter. Parfois on est allés très loin dans des modifications, pour finalement faire machine arrière et retourner vers le texte de Shakespeare par qu’on se rendait compte que ça infléchissait trop le sens du spectacle. A l’inverse, quand on voyait qu’une proposition théâtrale était productive, on n’hésitait pas à aller au bout de ces pistes d’adaptation et quand un passage de Shakespeare ne nous semblait pas fonctionner sur l’ensemble, on n’hésitait pas à couper. J’ai évidemment un amour pour le texte de Shakespeare qui est magnifique et qui a une qualité littéraire fantastique, mais ma priorité demeurait l’efficacité dramatique de notre projet.

37 degrés : Votre interprétation de ce texte polémique apporte-t-elle des éléments de réponses à ses thématiques délicates ou laisse-t-elle des questions en suspens ?

Jacques Vincey : De manière générale, le théâtre n’est pas là pour délivrer des messages, mais pour poser des questions, pour ouvrir des champs de réflexion, pour ouvrir des perspectives, des petites fenêtres de lucidité qui peuvent parfois mener à l’espoir et parfois au désespoir. Quand on s’empare d’une pièce comme celle-là, il ne faut surtout pas vouloir dire quelque chose. On a des convictions et on doit en avoir lorsqu’il s’agit de sujets aussi importants et aussi brûlants, on est obligés d’être très solides dans notre positionnement au fond et c’est ce positionnement qui est le socle sur lequel se pose le spectacle qui lui, va diffuser différentes odeurs, des plus nauséabondes aux plus agréables. Cette solidité de pensée doit être absolue, quand on s’attaque à cette pièce-là au XXIe siècle après les événements qu’on a vécus au XXe siècle : on ne peut plus lire, entendre et voir cette pièce de la même manière.

Vanasay Khamphommala : La première solidité de cette pensée c’est l’honnêteté, y compris l’honnêteté dans la perplexité. C’est une pièce dans laquelle on n’a pas trouvé de solution, peut-être parce qu’il n’y en a pas. Si on avait trouvé des solutions à certains problèmes, comme celui de l’antisémitisme par exemple, on n’aurait sans doute pas besoin de monter cette pièce. Ce que j’ai trouvé passionnant dans le montage de cette pièce, c’est que j’ai dû me documenter et que j’ai observé mes propres modes de fonctionnement en étant confronté de très près et pendant si longtemps à ce texte. On comprend notamment pourquoi la question de l’identité est au cœur de tellement de débats aujourd’hui : c’est sans doute parce que ce qui fonde ces identités c’est précisément leur instabilité et du coup il y a un désir de crispation hyper forte qui peut générer des logiques et des réflexions assez nauséabondes. Ce spectacle permet de mettre face à face des points de vue d’égale force qui sont en même temps opposés. Et de mettre le spectateur au cœur de tout ça.

Propos recueillis à Tours le mardi 19 septembre 2017, quelques heures avant la première.

Crédit photos pièce : Christophe Raynaud de Lage.

 

Un degré en plus

> Représentations au Théâtre Olympia Centre Dramatique National jusqu’au 6 octobre. Il reste des places. Informations et réservations ici.

> La tournée de cette création tourangelle :

11 › 20 octobre 2017 au Théâtre 71, Scène nationale de Malakoff

7 › 10 novembre 2017 à la Comédie de Reims, Centre dramatique national

15 › 16 novembre 2017 au NEST, Centre dramatique national de Thionville

21 › 24 novembre 2017 au Théâtre Dijon Bourgogne, Centre dramatique national

29 novembre › 1er décembre 2017 à la Comédie de Saint-Etienne, Centre dramatique national

6 › 7 décembre 2017 à l’Hexagone, Scène nationale de Meylan

12 › 14 décembre 2017 à la Maison de la Culture de Bourges, Scène nationale

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