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Le double retour militant de Ghada Amer au CCC OD de Tours

Il y a 18 ans, l’artiste d’origine égyptienne Ghada Amer était venue exposer en Indre-et-Loire, au Centre de Création Contemporaine alors installé Rue Marcel Tribut mais aussi dans les jardins du Musée des Beaux-Arts et jusqu’au Château du Rivau. Une génération plus tard, celle qui vit et travaille à New-York revient sur les bords de Loire pour une double exposition événement représentative de tout son travail sans pour autant prendre la forme d’une rétrospective.

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Quand Ghada Amer est repassée par Tours l’an dernier, elle avait simplement envie de rendre visite à Alain Julien-Laferrière, un ami. Elle voulait alors tâter le pouls du milieu artistique français avant d’envisager une nouvelle exposition dans l’hexagone où son travail n’avait plus été montré depuis sa présence au CCC tourangeau en 2000. « Je ne pensais pas qu’Alain me réinviterait, ça fait bizarre au bout de 18 ans, j’étais donc super contente et surprise » nous confie-t-elle. Si « Alain » l’a invitée. C’est parce qu’il a suivi son évolution et ne voulait surtout pas laisser l’opportunité d’asseoir la réputation du centre d’art s’envoler. Il prouve ainsi sa capacité à y accueillir des artistes internationaux – et francophones – pour des expositions exclusives.

Des tableaux brodés avec des modèles de magazines pornos

Séduite par l’idée d’investir les nouvelles installations du CCC devenu le CCC OD lors de son installation en haut de la Rue Nationale, Ghada Amer imagine montrer de la céramique dans la galerie blanche, au 1er étage. Impossible, l’exposition des grandes toiles d’Olivier Debré étant déjà calée : « Alain voulait plutôt mettre l’accent sur mes tableaux dans la galerie noire, mais je n’ai jamais fait d’exposition sur des murs noirs donc au départ je ne voulais pas, je lui ai même demandé s’il pouvait repeindre les murs. » Finalement, l’artiste et le directeur trouvent un compromis : Dark Continent ira bien dans la galerie noire avec les toiles réalisées par Ghada Amer ces dernières années mais aussi ses dernières expérimentations sculpturales métalliques.

On découvre alors la technique singulière et forte en symbolique de Ghada Amer : des tableaux brodés, « j’ai inventé cette technique, je voulais peindre avec le fil et l’aiguille » nous explique l’artiste. Elle a mis « 20 ans » à la développer, et la perfectionne encore : « je peins mon tableau, ensuite je fais mes dessins, je roule, je brode, je peins et colle avec un gel medium. Je ne fais pas ça parce que j’aime la broderie, au contraire je déteste ça. Pour moi, la broderie représente la femme au foyer, celle à qui on apprend à broder avant même d’apprendre à lire. » Et les femmes que l’on devine dans ses œuvres sont des modèles vus dans des revues pornographiques : « je cherchais un contraste avec la borderie, avec une certaine soumission. Ces femmes sont très stéréotypées : minces, les cheveux longs, de grands yeux… Et cela me permet aussi de parler de la sexualité et du désir. »

« Il faudra des siècles pour obtenir l’égalité femmes-hommes »

Le travail de Ghada Amer est donc militant, et ce depuis sa sortie de l’école des Beaux-Arts en 1989, son idée étant de marcher vers une égalité entre les femmes et les hommes dans le monde de l’art : « je parle des choses qui me touchent », dit-elle, « le marché des hommes est beaucoup plus fort, y compris parce que les grands collectionneurs sont des hommes. Moi je vends mes œuvres beaucoup moins cher que les hommes et sur les 100 artistes qui se vendent le plus cher il n’y a que 8 femmes, la première étant Louise Bourgeois en 8ème position. » Le combat est long, même si ces derniers mois les discriminations sexistes ont été très présentes dans l’actualité. Sur ce point, l’artiste a un avis tranché « je suis contente qu’on en parle, j’espère que ce n’est pas une mode. On en a parlé aussi en 1968, depuis il n’y a pas eu beaucoup d’évolution. Donc il ne suffit pas d’en parler une année et de se dire que tout est bon, je crois même que cela va durer sur des siècles. »

Un autre pan de l’œuvre de Ghada Amer critique la domination masculine : le cactus painting. Apparu en Espagne en 1998, adapté au CCC à Tours en 2000, ce tableau composé de cactus posés au sol vient d’être réactivé dans la majestueuse Nef du CCC OD et, ça non plus, ce n’était pas du tout prévu… « Je ne voulais pas exposer là, c’était trop grand pour moi » se souvient l’artiste qui a finalement fait venir 16 000 plantes assemblées afin de faire écho – de manière piquante – à l’univers impressionniste souvent associé aux hommes, le cactus se dressant ici tel un phallus. Aujourd’hui, c’est donc elle qui occupe le terrain, qui est au premier plan et mène le jeu : une artiste moderne et expérimentée aux créations politiques, marquantes, personnelles et savamment provocatrices.

Pour être tout à fait complet, il faut dire qu’un autre message est porté par Dark Continent et plus globalement par le travail de Ghada Amer : celui de l’émancipation des artistes d’origine africaine. Ainsi, elle a volontairement choisi d’installer son atelier – partagé avec Reza Farkhondeh, qui participe à certaines de ses œuvres présentées à Tours – dans le quartier new-yorkais de Harlem, « un quartier humain, non loin de Manhattan et où toutes les populations se mélangent. Là-bas je suis plus à l’aise, je ne me sens pas jugée pour ma couleur de peau. » Finalement interrogée sur la portée de son art, Ghada Amer conclut par ses mots : « l’art m’aide, c’est sûr. J’espère aussi aider des gens mais surtout je veux le laisser ouvert pour celui qui comprend mon langage. »

 

Ghada Amer, Dark Continent, et Cactus Painting à voir en ce moment au CCC OD de Tours.


Un degré en plus :

Que vont devenir les 16 000 cactus de la Nef une fois l’exposition achevée en janvier 2019 ? Nécessitant un entretien attentif avec des arrosages différents selon leur variété, ils devraient pousser un peu mais rien de transcendant. Sur leur avenir, Ghada Amer souhaite qu’ils puissent être donnés ou vendus pour une petite somme aux visiteurs ou servent pour des enfants voire des associations. On devrait en savoir plus dans les prochains mois.

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