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Laurent Campellone : « Il faut que la joie revienne à l’Opéra de Tours »

Fin de la crise à l’Opéra de Tours ? Cet automne, Laurent Campellone a repris le poste de Directeur Général du Grand Théâtre en remplacement de Benjamin Pionnier, exfiltré après de fortes tensions avec une partie du personnel. A 48 ans, c’est un chef d’orchestre d’envergure internationale qui rejoint la Touraine : il a dirigé près de 250 œuvres symphoniques et 50 partitions lyriques en France et dans le monde. Son dernier enregistrement, Offenbach colorature, a reçu pas moins de 3 prix en 2019. Et il a passé 11 ans en tant que directeur musical de l’Opéra de Saint-Etienne. Nous l’avons rencontré pour sa première grande interview à un média tourangeau…

Même sans le connaître, on peut aisément comprendre que Laurent Campellone est chef d’orchestre : ses bras bougent sans arrêt, accompagnant le débit volubile du nouveau Directeur Général du Grand Théâtre de Tours. On le rencontre juste après une présentation de la saison 2021 de l’Opéra, montée en quelques semaines entre crise du coronavirus et conflits internes. Juste le temps pour lui de laisser tomber le costume-cravate pour passer un pull bleu-azur et il se raconte avec générosité, via un discours teinté de superlatifs où il a été question de Wagner, Beethov’… mais aussi de Diderot ou Astérix.

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« Je ne viens pas d’une famille de musiciens » prévient d’emblée Laurent Campellone. Ses premiers souvenirs de classique remontent à l’enfance, via les concerts qu’il regardait à la télé, à une époque « où le service public en diffusait à 20h ». D’ailleurs, c’est aussi le petit écran et l’émission La Palette qui lui a donné le goût de la peinture. A peine 5 ans, et déjà un expert en art : « A un moment donné je reconnaissais les compositeurs car j’écoutais leur musique en boucle. » A 9-10 ans, le petit garçon dévore les fascicules sur les grands noms du classique qui paraissent tous les 15 jours et, surtout, il passe une bonne partie de son temps libre à fouiner dans les bacs d’un disquaire toulonnais : « Il me faisait faire beaucoup de découvertes. » A peu près au même moment, il commence la pratique du violon, « parce qu’il y en avait un dans la famille » (et que ça prend beaucoup moins de place qu’un piano dans l’appartement).

« Quand j’entends 10 versions d’une symphonie, j’ai envie d’essayer d’en faire une 11e »

Après le violon, il y a eu le tuba et les percussions. Et le coup de foudre pour la méthode d’enseignement de sa prof de musique en 6e, 5e et 4e :

« La seule année où je ne l’ai pas eue j’ai cherché à changer de classe. Elle ne voulait pas qu’on prenne de notes. Elle arrivait avec un disque, par exemple Wagner, et elle nous racontait une histoire pendant une heure. Ça nous fascinait ! La première fois que j’ai dirigé un orchestre, je lui ai écrit une grande lettre pour la remercier et nous sommes toujours en contact aujourd’hui. »

En dépit de cette passion pour la musique, Laurent Campellone n’a pas pris le chemin le plus direct pour en faire son métier… « Assez doué pour les études », convaincu par ses proches que la musique ça ne payait pas, il s’est engagé dans la philo, jusqu’au jour où il a entrepris d’apprendre la direction d’orchestre au Conservatoire Frédéric Chopin de Paris : « Quand j’entends 10 versions d’une symphonie, j’ai envie d’essayer d’en faire une 11e pour voir ce que je peux apporter. »

Lauréat d’un concours international à 28 ans

Le Varois fait ses premiers pas dans la fosse avec du Beethoven, devient assistant du Directeur musical de l’Opéra de Toulon puis se laisse convaincre de participer à un grand concours : « On m’a dit ‘Vous jouez au Loto où il y a une chance sur 4 milliards de gagner et là, alors qu’il y a une chance sur 400 candidats, vous n’y allez pas ?’ » Nous sommes en 2001 : Laurent Campellone s’inscrit, participe… et gagne le 1er prix de la 8e du Concours International des jeunes chefs d’orchestre de Spoleto, en Italie.

Laurent Campellone lors de la présentation de saison du Grand Théâtre avec ses partenaires : la Ville de Tours, la Région et le Département.

Quasiment 20 ans plus tard, l’homme note que cette aventure a changé sa vie « du jour au lendemain. » Et pourtant, il est encore capable d’hésiter quand il s’agit de prendre une grande décision du style candidater pour devenir Directeur Général de l’Opéra de Tours :

« J’ai longtemps réfléchi… Une maison qui est dans une crise interne et une crise d’image il faut être sûr de pouvoir l’aider. On n’a pas le droit à l’erreur. Ça voulait également dire annuler beaucoup de choses dans ma carrière pour les trois saisons qui viennent. C’est un choix financier, accepter de gagner moins, accepter d’avoir l’image de directeur et non plus seulement celle d’un chef d’orchestre. »

Finalement, « les gens que je connais m’ont dit qu’il ne fallait pas hésiter, que si je me posais la question c’est que, déjà, j’avais le sens des responsabilités. »

Le défi tourangeau

La candidature de Laurent Campellone a été retenue parmi les 50 dossiers déposés. Il a maintenant les clefs pour trois ans avec pour principale mission de remettre l’Opéra en bon ordre de marche après des mois de crise sous l’ère Pionnier, sans oublier les conséquences nébuleuses de la pandémie de Covid-19 qui bloquent quasiment toute activité artistique depuis 9 mois. 3 mois après sa prise de fonction, premier bilan… un brin angélique : « Les équipes sont formidables, tout le monde est passionné et me parle de maison. Tout le monde est fier d’être ici. » Mais…

« La crise a tout brouillé, jeté le doute, la peur. C’est terrible pour tout le monde. J’ai conscience que la tâche que l’on me confie c’est une grande responsabilité. Je suis le gardien. Quand je partirai, il faudra que cet établissement aille mieux. Que les artistes et le public soient heureux. Cela peut paraître naïf mais il faut que la joie revienne. Evidemment il y aura des contradictions, des erreurs. C’est la vie. Mais je suis quelqu’un de terre à terre : ma nature c’est d’aimer mon prochain, d’apaiser les choses. J’ai été élevé dans une famille très soudée : pour moi les valeurs humaines ce ne sont pas des paroles en l’air. »

opéra de tours 2018

Le constat posé, il a donc fallu s’atteler à la préparation du programme de 2021 : « Je pense qu’il faudra du temps pour sortir des moments de crise, j’ai demandé à la mairie qu’une médiation puisse nous aider car certaines personnes ont du mal à travailler ensemble. Ensuite, j’ai mis tout le monde autour de la table et les gens se sont pas mal mobilisés. Des crises on en sort que par le haut. » Le résultat c’est une série de spectacles ambitieux, comprenant notamment un partenariat avec la Comédie Française et les recommandations très personnelles de Laurent Campellone. Le directeur se dit fier de ce travail accompli reconnaissant qu’il n’a « jamais vécu une telle pression. »

La crise du coronavirus ? « Un cauchemar »

Carrière personnelle

En demandant expressément à ne pas faire comme ses prédécesseurs, donc à ne pas cumuler les fonctions de Directeur Général et Directeur Musical du Grand Théâtre, Laurent Campellone a souhaité se laisser du temps libre pour poursuivre sa carrière de chef d’orchestre. Il dirigera « une fois ou deux » à Tours chaque saison en tant que chef invité, et sera régulièrement en voyage pour présenter un Roméo et Juliette à l’Opéra Comique en 2021 avant de rejoindre Monte Carlo en 2022 ou Lausanne en 2023. Des représentations calées longtemps à l’avance et désirées par le professionnel selon qui « c’est un vrai luxe de choisir les projets qu’on aime. »

Il faut aussi faire face à l’incertitude liée aux conditions sanitaires… Le Grand Théâtre devait reprendre au 15 décembre et ce sera finalement le 9 janvier… au mieux. Un drame pour les artistes payés au service, qui n’ont parfois rien touché depuis des mois : « Les dégâts humains sont importants. Le dispositif indemnitaire des intermittents est pensé pour faire la jonction entre deux contrats, pas pour vivre sur le long terme. J’ai un ami qui a dû vendre son piano. C’était ça ou quitter son appartement. Aux Etats-Unis, certains amis ont dû retourner vivre chez leurs parents » déplore Laurent Campellone. Sur la situation spécifique des musiciennes et musiciens du Grand Théâtre de Tours, rattachés à l’Orchestre Symphonique Région Centre-Val de Loire / Tours, la captation de spectacles en vidéo est à l’étude pour les diffuser en ligne à défaut d’accueillir du public. Si les fermetures de salles se poursuivent, cela fera au moins une possibilité de revenus… « Tout le monde essaie d’improviser, on fait au mieux en espérant vite sortir de ce cauchemar. » L’idée de médiations en extérieur ou de prestations en petit groupe est également avancée.

Photos : Roger Pichot


Un degré en plus : un amoureux du Val de Loire

Avant d’y habiter pour ce travail, Laurent Campellone était déjà venu voir des spectacles à Tours, du temps où Jean-Yves Ossonce dirigerait le Grand Théâtre. Plus globalement, il décrit le Val de Loire comme une région « particulière » à ses yeux : « Elle n’est liée qu’à des souvenirs de vacances, amicaux ou amoureux, des belles choses de la vie. Ma meilleure amie habite à Angers, j’ai eu un coup de foudre pour l’abbaye de Fontevraud que j’ai découvert en 1994 : depuis 26 ans, j’y suis venu chaque fois que j’avais 2-3 jours de libres. Cette région, pour moi, c’est la douceur, le partage… Courir en bord de Loire le matin, avec la brume, ça procure au petit provençal que je suis les mêmes émotions de nature que devant le Mont-Blanc. »

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