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Au théâtre Olympia, feu d’artifice de sentiments devant « Les Serpents »

 

La salle n’est pas pleine mais de toute façon c’est impossible : les règles de la crise sanitaire imposent un siège vide entre chaque groupe de spectateurs. Qu’à cela ne tienne, le rideau s’ouvre de nouveau au Théâtre Olympia de Tours. 6 mois qu’on attendait la reprise des spectacles. Cette saison si particulière débute par la présentation d’une pièce coup de poing, la dernière création du directeur du Centre Dramatique National Jacques Vincey. Nous avons vu Les Serpents d’après un texte de Marie Ndiaye. On vous raconte…

Le plateau est nu, à l’exception d’un mur d’enceintes. Amoncellement de matériel de sono digne de ceux qu’on pourrait trouver au milieu d’un champ sauvagement réquisitionné lors d’une rave party. Dans les champs, on y est dès la première scène des Serpents, pièce signée de la Loirétaine Marie Ndiaye (Prix Goncourt 2009 pour Trois femmes puissantes), et montée par le directeur du Centre Dramatique National de Tours Jacques Vincey. Tout autour de nous, des cultures de maïs brûlées par le soleil du 14 juillet. On en distingue le bruit : celui des plants battus par un vent d’une chaleur désagréable. Il faut aussi imaginer la maison, en lisière du village. France en sort et retrouve la mère de son époux sur le seuil. Mme Diss est venue réclamer de l’argent à son fils. Elle est plus riche que lui, mais ruinée. Mariée puis divorcée bien plus que de raison, elle entreprend des projets obscurs bien trop grands pour elle.

Un texte aux saillies marquantes

La jeune France se laisse embobiner par cette marâtre opiniâtre mais blessée. Toute prête à lui céder, aveuglée par un amour grivois. Néanmoins, elle lui refuse l’entrée de la maison, volonté ultime de son mari qui prépare les enfants pour le feu d’artifice de la Fête Nationale. L’homme ne sortira jamais, pas plus que les rejetons. Et Mme Diss ne parviendra pas à franchir la porte qui mène au logement.

Pendant 1h40, on reste donc à l’extérieur face à un spectacle de désolation mentale. La frêle France et Mme Diss sont bientôt rejointes par Nancy, l’ex-femme qui pleure la mort de son fils Jacky. Obligée de soudoyer sa belle-mère pour lui extorquer des souvenirs, elle revit le calvaire de l’adolescent enfermé dans une cage avec des serpents. Du secret familial enfoui et larvé on passe au thriller terrifiant. Gardant cette intrigue en toile de fond, Hélène Alexandridis, Bénédicte Cerutti et Tiphaine Raffier s’écharpent continuellement, accusant – parfois à demi-mot, parfois sans retenu – l’homme de tous les maux. Sauf qu’ici personne ne parvient à l’affronter frontalement.

Un dédale de sentiments

Le texte de Marie Ndiaye est vif comme une vipère, piquant comme le venin d’un invertébré. Les actrices qui l’incarnent livrent une prestation habitée d’une intensité saisissante. Les saillies que ces femmes s’échangent sonnent comme brutales mais illustrent surtout l’impuissance et le désespoir. On rit parfois, d’étonnement ou de l’incongruité des situations. Et puis, baigné dans cette ambiance inquiétante et inquisitrice, on se laisse aller à l’introspection aux côtés de cette femme tourmentée, de cette veuve anéantie et de cette mère dont l’arrogance tente maladroitement de dissimuler le mal-être. Ce jour de fête, choisi pour décor, n’est qu’un jour d’enfer supplémentaire. Cet homme invisible dont on ne percevra que le timbre de voix colérique vampirise tout sur son passage. Il semble modeler son univers pour coller à ses pulsions maniaques sans qu’on parvienne à déterminer précisément jusqu’à quel point il est maléfique. Par leurs diatribes, les trois femmes de sa vie nous y aident un peu, mais nous embrouillent aussi dans leurs propres conflits internes, ces soubresauts de leur âme dictés par leur relation avec ce fils, ce mari… ce meurtrier ?

Des Serpents, on ressort l’esprit hagard, avec le sentiment que certaines choses nous échappent encore. Comme la liberté échappe à ces femmes.

Crédits photos : Marie Pétry


Un degré en plus :

Les Serpents de Marie Ndiaye, création scénique de Jacques Vincey, jusqu’au 8 octobre au Théâtre Olympia de Tours puis à Toulouse, Besançon, Strasbourg, Ivry, Paris (Théâtre du Rond-Point en février 2021) et enfin Bordeaux.

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