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Antoine de Maximy : le baroudeur de la télé imagine sa propre disparition au cinéma

 

On le connait pour ses aventures au bout du monde, avec son drôle d’attirail de caméras autour de la tête. Dans J’irai dormir chez vous, émission diffusée sur France 5, Antoine de Maximy explore un pays seul, avec l’objectif de se faire inviter chez les gens pour la nuit. Un concept qu’il décline au cinéma dès le 16 septembre, en version film d’enquête. J’irai mourir dans les Carpates l’imagine porté disparu après un accident de la route en Roumanie et on suit son équipe dans une quête pour le retrouver et comprendre ce qu’il s’est vraiment passé.

Malgré quelques séquences au comique inutile, l’ensemble est haletant, amusant, autant qu’il suggère la réflexion sur l’univers du tourisme. L’animateur-réalisateur-baroudeur était à Tours en ce début de semaine pour une avant-première au CGR Centre. Nous avons pu le rencontrer après la séance…

Est-ce que tu te souviens où et quand tu as eu l’envie de faire ce film ?

C’est arrivé progressivement, ça a mûri, puis il y a un moment où ça a vraiment basculé : je venais de terminer J’irai dormir à Bollywood avec la traversée de l’Inde, je me suis isolé dans ma petite maison de campagne pendant 2-3 semaines et l’intrigue est sortie en 3 semaines autour de ce qui aurait pu m’arriver en tournage. Depuis 15 ans que je fais cette émission, dans environ un épisode sur 3 je me suis retrouvé dans une situation un peu délicate, parfois très tendue. Jusqu’à maintenant j’ai eu de la chance je n’ai même pas reçu un coup de poing. Mais si ça dérapait vraiment ? Ça me plaisait de l’imaginer.

La deuxième raison c’est que j’adore quand il y a des choses cachées dans les images ou des documents comme dans le film Blow up (l’histoire d’un photographe qui essaie un appareil photo et qui découvre des détails qu’il n’avait pas vus en développant ses clichés). J’ai vécu le même genre de choses enfant : j’avais une longue vue qui grossissait 30 fois et je m’étais amusé à regarder des photos avec, comme une grosse loupe. Je découvrais des choses que je n’avais pas vues alors que je connaissais ces photos depuis toujours. C’est ce que j’ai voulu faire transparaître dans ce film.

Ça t’est arrivé de voir des choses insolites en revoyant tes rushs ?

Pour J’irai dormir chez vous au Nicaragua je rencontre un fermier dans une ville du nord, il m’emmène visiter ses terres… Finalement je ne dors pas chez lui mais à l’hôpital (d’ailleurs, un hasard, l’infirmier qui m’accueille vient chez moi dans quelques jours). Au montage, on a découvert que l’agriculteur avait un pistolet à la ceinture et je ne l’avais pas vu. Si ça avait été le cas, forcément j’aurais posé des questions. Dans le film, c’est un peu ça : la monteuse voit des choses que je n’avais pas remarquées sur le terrain.

C’était indispensable de tourner ce film en partie comme une de tes émissions ?

Oui même si c’était risqué. Une histoire fictionnée reposant sur une émission de télévision qui existe vraiment et qui – en plus – ne montre que des trucs authentiques, ça inquiétait tout le monde. Et c’est pour ça que j’ai eu autant de mal à faire ce film (il a lancé un financement participatif auquel plus de 6 500 personnes ont participé, ndlr). C’est une fiction mais avec des trucs réels. Quand tu es dans la salle, que tu vois les séquences tournées comme J’irai dormir chez vous, tu as beau savoir que c’est une fiction tu rentre dedans comme si c’était un épisode à la télé.

Tout est scénarisé, il n’y a rien d’improvisé ?

Tout est scénarisé. Je ne pouvais pas laisser de place à l’improvisation car tout est calé au quart de poil. Ça reste une enquête avec des choses cachées dans les images. C’est d’ailleurs pour ça qu’il faut le voir au cinéma parce que les choses qui se dissimulent dans les images tu peux les voir sur le grand écran. Quand je pose la question lors des avant-premières, y’a toujours une ou deux personnes qui ont découvert des éléments et vivent le film de façon encore plus intense.

Tu es fan de polar ?

J’aime bien l’idée mais je ne lis rien donc non. Quant aux films, il y en a très peu où il y a une vraie intrigue qui t’emmène. Souvent ça marche grâce au talent du réalisateur mais quand tu ressors il ne reste pas grand-chose. Les vrais scénarios qui te laissent baba c’est Usual suspect par exemple : un bijou. Là, tu sors de la salle t’as envie de retourner le voir. J’espère que ce sera le cas pour le mien, des gens qui voudront vérifier si les détails y étaient vraiment.

Pourquoi les Carpates ?

J’y ai tourné en 2005 et ça marchait avec mon scénario. D’ailleurs, il n’y a que deux personnes qui ne sont pas des comédiens dans ce film : c’est un couple que j’ai rencontré il y a 15 ans. Je suis retourné les voir quand je cherchais une ferme pour le tournage parce que je me souvenais que la leur était pas mal. Ils se souvenait très bien de moi, on a fait des essais et ils étaient super bons donc je les ai pris. Ils étaient authentiques et j’adore ça.

Il y a un point intéressant dans le film, un peu en filigrane de l’intrigue : c’est la référence au développement de l’industrie du tourisme au point d’altérer des sites naturels…

Il y a en effet cette réflexion sur les changements profonds que vit un pays quand le tourisme arrive. La première fois que j’ai été en Roumanie, elle ne faisait pas partie de l’Union Européenne. Le changement est colossal : la Roumanie d’il y a 15 ans c’était la France d’avant-guerre. Aujourd’hui il y a encore des chevaux mais les gens ne les utilisent plus pour labourer. Sur le tourisme, il y a du bon et du mauvais. Le mauvais ce sont les traditions qui changent, le bon c’est l’arrivée de plus de moyens. C’est pour ça que je nuance toujours les critiques. Souvent ces populations ont envie d’avoir les mêmes trucs que nous. La mondialisation a de bons et de mauvais côtés. Je n’ai pas d’avis tranché et ça m’énerve de voir des gens qui n’ont pas cette nuance.

C’est un gros changement pour toi de passer de la télé à la fiction ?

Souvent l’erreur des réalisateurs de documentaires est de croire qu’ils savent faire de la fiction. Moi, je savais que je ne savais pas faire. Ça tombe bien, j’adore apprendre. Comme j’ai été viré du lycée à 17 ans, j’ai tout appris après, tout seul et j’adore ça. Je me suis beaucoup reposé sur mon chef-op François Hernandez qui a de l’expérience et comme moi c’est un gamin de plus de 60 ans. On a fait un film hors des cases. Une expérience pour tout le monde.

Une autre émission de voyages que tu aimes bien ?

Nus et culottés. Ils ont repris à leur sauce ma manière de filmer et le concept d’une émission totalement improvisée qui n’existait pas avant J’irai dormir chez vous. En même temps, quelle chaîne va donner du pognon à quelqu’un qui dit « Je ne sais pas ce que je vais faire » ? C’est pour ça que mon émission a mis tant de temps à démarrer. Au début on ne m’a pas ouvert les portes, on m’a expliqué que ce n’était pas de la télé. Nus et culottés ils jouent plus sur la fibre sensible et ça donne deux programmes complémentaires qui sont bien.

Comment toi, le féru de voyages, vit cette année 2020 particulière avec un franchissement des frontières devenu compliqué à cause de la crise du coronavirus ?

Très bien car ça tombe au moins mauvais moment… Quand le confinement est arrivé on avait fini le montage. Les monteurs son, les techniciens, ont pu travailler de chez eux et on a pu finir en télétravail. Quant à moi je n’ai pas été bloqué à un moment où j’aurais dû voyager. Si je repars, ce sera début 2021. Ça me titille mais j’ai besoin de me reposer avant car la promo de cet été avec une centaine d’avant-premières c’est intense !

Donc J’irai dormir chez vous va revenir ?

Oui, on va en refaire. C’est sûr.

Avec le risque de devoir s’adapter aux nouvelles consignes sanitaires…

J’espère quand même que ça ne va pas durer trop longtemps. Cela étant dit, je constate qu’on est arrivé à une période où la mort n’est plus tolérable. Y’a 30-40 ans, on n’avait pas le même rapport à la mort en France. Aujourd’hui, on voudrait qu’il n’y ait plus de morts sur les routes, plus de morts dans les guerres, plus de morts lors des épidémies… On n’est plus prêts à tolérer une pandémie. Pourtant il y en a eu d’autres avant. La fameuse grippe espagnole, c’est entre 20 et 50 millions de morts. Là, c’est beaucoup moins. La perception de la mort a totalement changé. Je n’émets pas d’avis dessus, je le constate.

Quand on rencontre des gens en voyage, on a souvent des discussions profondes parce qu’on sait qu’on ne va pas nécessairement se revoir. Est-ce que ça t’est souvent arrivé de parler de la mort ou de la maladie ?

Assez peu car j’arrive d’une manière assez légère. L’être humain a envie de se faire du bien donc quand les gens me voient arriver, s’ils m’accueillent, c’est en général qu’ils ont envie de passer un bon moment. Néanmoins, on aborde parfois ces sujets le lendemain matin. Y’en a un qui m’avait parlé de la dictature du Chili, un Japonais m’avait parlé de la mort de sa femme, un Portugais aussi. La veille on avait bu, on avait rigolé. Et ils me l’ont raconté après. Parce que je ne demande jamais aux gens de me parler de quelque chose. Je les laisse faire car c’est le meilleur moyen d’avoir l’instantané d’un pays.

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