Culture

1515-2015 : sacré Mouton.

Pour célébrer non pas la bataille de Marignan, mais les 500 ans du couronnement de François 1er et de sa première rencontre à Bologne avec le Pape où son «chantre-compositeur» Jean Mouton a brillé, l’ensemble de musique médiévale Diabolus in Musica, basé à Tours, s’est fendu d’une collaboration avec le prestigieux ensemble Clément Janequin pour un disque exceptionnel, enregistré à Fontevraud. Sortie aujourd’hui.

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Nous avons rencontré Antoine Guerber, harpiste et directeur de l’ensemble Diabolus in Musica depuis 1992. Spécialiste de musique ancienne et médiévale, il s’est formé au CNSM de Lyon ainsi qu’au Centre de Musique Médiévale de Paris avant de s’installer à deux pas de l’Opéra de Tours et de se consacrer à cet ensemble très particulier qui a déjà été distingué par plusieurs prix, dont un très récent Diapason d’or obtenu pour un précédent disque tournant autour de la musique polyphonique du XIIIe siècle.

Au-delà de l’intérêt artistique de leurs productions discographiques (nous invitons à ce titre les novices et néophytes de tous poils à prêter une oreille curieuse à ce somptueux enregistrement), c’est à un véritable travail historique et patrimonial que se livre depuis plus de deux décennies l’ensemble Diabolus in Musica, tant le répertoire auquel il se dévoue «voix et âme» est souvent inconnu.

Des compositions pour un événement bien particulier

L’œuvre de Jean Mouton n’a pas été énormément jouée ni enregistrée, d’où l’importance de ce disque qui met particulièrement l’accent sur des «motets» (compositions vocales souvent construites autour d’un texte religieux, avec ou sans accompagnement musical) dont certains ont été spécialement écrits en vue de cette rencontre au sommet entre Léon X et le nouveau roi de France en décembre 1515 à Bologne. La réputation de Jean Mouton (due principalement à ses «prouesses canoniques», d’après le musicologue Fabrice Fitch qui signe un texte du livret) était telle qu’il est assez probable que le chef des Chrétiens attendait sa visite avec une certaine impatience, car c’était un honneur. Honneur évidemment renforcé par la teneur de certains textes, véritables odes papales.

1515 étant une année charnière marquant sans vraiment la marquer la fin du Moyen-âge et le début de la Renaissance (Antoine Guerber nous précise qu’en matière de musique, la frontière demeure assez floue), voilà une occasion rêvée de mêler un ensemble spécialisé dans le médiéval et un autre – Clément Janequin, donc – spécialisé dans la Renaissance.

DSC_1473Antoine Guerber : «Ce n’est qu’assez tardivement dans sa vie que Jean Mouton devient le Maître de Chapelle de François 1er : il était auparavant celui de Louis XII et d’Anne de Bretagne. Le nouveau souverain hérite d’une des «chapelles de chant» les plus réputées de l’époque. A cette époque, les musiciens se déplaçaient toujours dans la suite royale, même sur les champs de bataille. C’est ce qui peut notamment expliquer l’absence d’instruments et la prédominance des voix.»

37 degrés : Est-ce que les motets et les messes de Jean Mouton font partie de votre répertoire habituel ?

Antoine Guerber : «Non, c’est un répertoire très spécifique que nous avons sélectionné et travaillé en vue de ce disque et de cet hommage à Jean Mouton, à l’occasion des 500 ans du couronnement de François 1er. Il n’est pas resté dans la postérité car on ne retient souvent qu’un seul nom par époque et par genre, mais c’est un très grand musicien, du même niveau que son contemporain Josquin Desprez. Son œuvre est conséquente puisqu’il a composé une vingtaine de messes et une centaine de motets.»

37 degrés : Jean Mouton ne compose que de la musique sacrée ?

Antoine Guerber : «Principalement car il est au service du roi. Il a écrit quelques chansons profanes, mais nous n’avons pas travaillé sur cette partie de son œuvre. Il compose et joue des messes à la cour et dans les déplacements royaux. A cette époque les musiciens sont comme des serviteurs du roi, ils sont responsables de l’habillage musical de toute la liturgie et ils doivent être prêts à chanter à tout moment.»

37 degrés : L’absence d’instrument est-elle quelque chose de commun pour ce type de musique ?

Antoine Guerber : «Il arrive parfois qu’on joue de l’orgue dans les églises, mais le souci c’est que c’est difficilement compatible avec les voix car ces orgues sont grands et très puissants, donc pas du tout conçus pour accompagner des chants.»

37 degrés : Vous collaborez avec l’ensemble parisien Clément Janequin, est-ce que ce sont des chanteurs que vous connaissez depuis longtemps ?

Antoine Guerber : «Bien sûr, et déjà de nom et de réputation. Il existe deux ensembles de musique Renaissance français connus dans le monde entier, c’est Doulce Mémoire de Tours et celui-ci. J’ai sollicité Dominique Visse pour cette première collaboration, c’est une rencontre passionnante entre nos deux parcours.»

37 degrés : Comment s’est passé le choix des morceaux retenus pour cet enregistrement ?

Antoine Guerber : «Cela fait à peu près deux ans que nous travaillons sur ce projet. Cela a commencé par des recherches à partir de manuscrits assez difficilement lisibles. Il existe une thèse manuscrite qui rassemble tous les motets de Jean Mouton, cela a été un document essentiel dans nos recherches. Nous avons fait des choix techniques et esthétiques, pour ne retenir qu’une seule messe et dix motets. Par exemple, selon la tessiture de nos chanteurs, nous avons dû éliminer certains chants parce qu’ils étaient trop aigus ou trop graves. Il y avait aussi un critère historique : nous nous sommes concentrés sur l’année 1515 autant que possible.»

37 degrés : L’interprétation d’œuvres chantées laisse plus de liberté que les partitions instrumentales. Vous pouvez nous en dire un peu plus ?

Antoine Guerber : «Oui il y a une grande liberté, on peut par exemple utiliser une voix de femme au lieu d’une voix d’homme. Cette latitude est aussi dû à l’âge des partitions, plus on va vers des compositeurs récents, plus les partitions sont précises, avec l’annotation de toutes les nuances. Nous faisons néanmoins très attention à respecter avec précision les indications dont nous disposons. Il s’agit d’un travail de restitution historique tout autant qu’un travail artistique. Je suis d’ailleurs moi-même autant musicologue que musicien car quand on travaille sur ce genre de répertoire c’est absolument essentiel. Malgré tout, ce qui reste un mystère c’est bien sûr qu’on a beau être très exigeant sur le respect des partitions, on ne saura jamais vraiment comment telle ou telle chanson sonnait à l’époque.»

37 degrés : Est-ce que les femmes chantaient ?

Antoine Guerber : «Oui. De manière générale, on chantait beaucoup plus que de nos jours. La musique profane était tout à fait mixte, il y avait même des compositrices. Les femmes chantaient dans le contexte de chants religieux également, mais séparément des hommes. Seuls quelques endroits étaient exclusivement réservés aux chanteurs masculins, comme les églises et les cathédrales.»

37 degrés : Comment peut évoluer un tel projet sur scène ?

Antoine Guerber : «Certains de nos projets ont été demandés et joués pendant dix ans. Tout est possible, mais il y a de fortes chances pour que nous jouions celui-ci pendant des années et dans différents pays du monde ; ce patrimoine musical dont la Touraine est spécialiste s’exporte assez bien et nous allons tout faire pour le faire vivre longtemps.»

Propos recueillis à Tours le 1er avril 2015.


Trois degrés en plus

1 > «Œuvres sacrées de Jean Mouton, Maître de Chapelle de François 1er» par les Ensembles Diabolus in Musica et Clément Janequin, un disque Bayard, disponible à Tours notamment à la boutique Harmonia Mundi, rue Nationale.

2 > Prochain concert le dimanche 12 avril à l’église Saint-Martin d’Amilly (45), puis une tournée en Allemagne. Aucune date prévue en Touraine pour l’instant, celles et ceux qui n’ont pas eu la chance d’assister au concert donné à Saint-Julien le 13 janvier dernier devront patienter encore un peu.

3 > On ne résiste pas à l’envie de retranscrire le texte de «Exalta regina gallie», après tout, ce n’est pas tous les jours qu’on entend le mot «Amboise» («Ambasie» en latin) dans une chanson ! Comme on est sympa, on vous met ça en français :

Exulte, reine de France

Réjouis-toi, mère d’Amboise

Désormais ton François, béni de Dieu

Brillant vainqueur, mène la procession.

Il fracasse les ennemis, il met en fuite les armées,

Aucune péripétie ne trouble le roi,

Et resplendissant d’une blancheur éclatante,

Il est le premier à affronter tous les dangers.

crédits photo Benjamin Dubuis (Fontevraud) et Laurent Geneix (portrait d’Antoine Guerber au Molière)

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