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Yasser Musanganya : « La différence, c’était ma rage de vaincre »

Pensionnaire du pôle espoir d’athlétisme handisport de Saint-Cyr-sur-Loire,

Yasser Musanganya est devenu le 3 août dernier à Nottwil, en Suisse, champion du monde U20 sur 200m. Lors de cette compétition, cet élève de 1re au lycée Choiseul, double amputé fémoral, a aussi remporté deux médailles de bronze, sur 100m et 400m. Celui qui se dit « gêné » d’être au centre de l’attention ces derniers temps revient sur ses débuts en athlétisme, ses championnats du monde et évoque ses prochains objectifs. 

Comment avez-vous commencé l’athlétisme ? 

J’ai commencé l’athlé en 2012 avec les Jeux de l’avenir, qui se sont déroulés à Tours. Avant, je ne faisais pas de sport. J’aimais bien le basket fauteuil mais je ne le pratiquais pas. J’ai découvert l’athlé avec Gwénaël, mon coach, et il m’a dit que ce serait bien que j’en fasse. Au début, je ne voyais pas l’utilité parce que ce n’était pas un sport que j’aimais bien.

Finalement, qu’est-ce qui vous a plu ?

J’ai continué parce que j’aime bien la vitesse, me mesurer aux autres, prouver ce que je sais faire par rapport à la concurrence. J’aime bien les défis et la sensation que j’ai quand je roule. Elle est unique.

Pouvez-vous nous la décrire ?

C’est un peu de la liberté parce que je ne fais plus qu’un avec le fauteuil. Je me sens vraiment en symbiose avec lui. Ça fait comme si je volais ! (Rires)

Vous êtes devenu champion du monde sur le 200m le 3 août dernier, pouvez-vous nous parler de votre course ?

Au début, je me posais trop de questions. Arrivé au départ, je me suis dit : “Est-ce que j’accélère dès le début du virage ? Est-ce que je me réserve un peu pour la ligne droite ?” J’appréhendais un peu la course. J’entendais les cris de mes camarades au loin et j’ai fait : “C’est bon, j’arrête de réfléchir, je donne tout jusqu’au bout et on verra après.” J’ai dépassé mon adversaire de onze centièmes, c’est peu quand il y a de la concurrence à haut niveau. Je suis vraiment fier de la course parce que c’est vraiment un truc mémorable. C’est la plus belle médaille.

Avec si peu d’écart, vous êtes-vous rendu compte tout de suite que vous étiez champion du monde ?

Au début, j’ai franchi la ligne et j’ai crié comme si j’avais gagné mais je ne savais pas du tout qui avait gagné en fait. J’étais un peu dans l’incompréhension. C’était un peu un cri de stress, genre je libère le stress en me défoulant comme ça, mais je ne savais pas si j’avais gagné ou pas.

Quand vous avez compris que vous aviez gagné, quelles ont été vos sensations ?

Je n’ai pas réalisé tout de suite. Il m’a fallu trente minutes au moins pour réaliser que j’avais gagné. (Rires) C’était magique. Un truc de fou !

Yasser Musanganya

Quand vous montez sur le podium, que vous entendez la Marseillaise, qu’est-ce qui se passe dans votre tête ?

Je suis honoré. C’est de l’émotion. Je suis honoré parce que c’est mon pays et que je le représente dans un championnat du monde. C’est vraiment grandiose parce qu’on n’a jamais eu au pôle un jeune fauteuil champion du monde. C’est quelque chose de nouveau en fait, que l’on n’a jamais vu ici, donc je suis un peu honoré d’avoir représenté ça aussi. Et, vis-à-vis de mes coachs et de la fédération, c’est un honneur aussi.

Vous êtes donc le premier du pôle à avoir ce titre, qu’est-ce que cela représente pour vous ?

Ça me motive un peu plus, c’est sûr. Mais après, je n’hésite pas à pousser mes camarades aussi à faire mieux et à se dépasser tous les jours à l’entraînement. Je me sens plus motivé en fait.

Vous avez doublé votre concurrent sur la fin. À votre avis, qu’est-ce qui a fait la différence sur cette course ?

Je pense que la différence, c’était ma rage de vaincre parce que je n’avais pas au départ le meilleur chrono pour partir, pour être devant. Je n’étais pas dans les premiers mais j’avais cette envie de repartir avec une médaille d’or parce que c’était vraiment important pour moi. Du coup, je pense que c’est cette rage qui m’a propulsé à la première place.

Pourquoi était-elle si importante, cette médaille ?

Parce que, vis-à-vis de la compétition, deux médailles de bronze ça ne me rendait pas plus heureux que ça. J’étais content, certes, c’était une belle performance, d’autant plus que j’avais battu mes records personnels. Mais, je ne pouvais pas repartir sans médaille d’or parce que le 200m c’est un peu ma course fétiche. Je ne pouvais pas partir sans médaille d’or, j’aurais été trop frustré.

Vous n’aimez pas perdre ?

Non, je suis un mauvais joueur moi ! (Rires) Mes camarades diront que je suis un mauvais joueur mais j’ai beaucoup l’esprit de compétition. Je n’aime pas du tout perdre et quand je vois que je perds et que je me suis donné à fond ça m’attriste et j’ai envie de faire plus. Et puis, je n’ai pas été élevé comme ça. La troisième place non, je veux toujours rechercher la perfection. C’est comme ça que j’ai été élevé et c’est pour ça que je donne tout à chaque fois.

Vous avez déjà connu les médailles d’or puisque vous avez été titré trois fois aux championnats d’Europe de la jeunesse fin juin, en Finlande, est-ce que ce titre mondial est quelque chose de particulier ? Qu’est-ce que ça représente en plus ?

Le plus, déjà, c’est que je suis allé à Nottwil, en Suisse. C’est une piste très reconnue par rapport à l’athlé fauteuil. Et aussi par rapport à mon club qui sera plus médiatisé en quelque sorte. On va plus le voir, on va prendre conscience qu’il y a un pôle à Saint-Cyr. Mais, pour moi personnellement, ce n’est qu’une étape. J’en veux plus.

« Chacun de nous après une belle performance, après une médaille, vit avec la pression, avec la peur que les gens attendent plus d’eux. » 

Yasser Musanganya, champion du monde U20 sur 200m

Ça fait deux ans que vous êtes au pôle, vous avez connu des périodes compliquées. Est-ce que ce sont ces victoires qui vous poussent à continuer ?

La période hivernale c’est très très très compliqué. Je ne m’entraînais pas, je ne venais pas. Le froid tout ça… (Rires) C’était une période compliquée aussi vis-à-vis de ce qui s’est passé au pôle, par rapport à des coachs qui ne sont pas venus m’entraîner… Il y a eu une perte de motivation. Mais quand on gagne des titres ça fait toujours du bien, d’autant plus que mon coach me dit que la vie d’un athlète c’est ça, qu’il y a des hauts et des bas. Il faut que ça nous rende plus fort. C’est vraiment essentiel dans la vie d’un athlète de perdre, d’avoir des échecs et surtout de savoir rebondir par rapport à ça. Je pense que j’ai encore beaucoup à apprendre parce que je le dis comme ça mais je ne pense pas que j’assumerai à un moment où ça va m’arriver. Je me connais très bien, je suis d’humeur un peu rageuse. Ça ferait mal à mon orgueil.

Justement, quel a été le rôle de votre coach Gwénaël Lanne-Petit dans votre réussite ?

Je pense que son rôle à lui c’est un rôle de chef d’orchestre. Je le vois bien nous diriger, nous donner des conseils qui font la différence sur une course. Il a toujours ce petit détail dans le conseil qui fait que ça nous booste. Avant mon 200, on s’échauffait sur le rouleau et il m’a dit : “Tu es à fond, donne tout. De toute façon, il va te doubler l’autre.” Je n’ai pas osé parler, je l’ai laissé mais dans ma tête je me disais : “Non, il ne me doublera pas cette fois, ça fait trop.” Du coup, il a toujours ce petit mot de la fin qui fait que l’on est motivé. C’est un pilier, il est toujours là.

N’avez-vous pas peur que ce titre vous apporte plus de pression, que ce soit sur les courses, sur le fait d’être plus sollicité, que l’on attende plus de vous lorsque vous arrivez sur une compétition ? 

La pression, chacun de nous ici vit avec. Chacun de nous après une belle performance, après une médaille, vit avec la pression, avec la peur que les gens attendent plus d’eux. Cette année et l’année prochaine ça va être très speed pour moi, vis-à-vis des performances et des entraînements. J’ai vraiment des choses à prouver. Plus de personnes viennent me parler, me donner des conseils. C’est sûr que ça fait toujours un peu peur vis-à-vis de mon âge parce que je ne me voyais pas grimper les échelons aussi rapidement. Mais, c’est plus une bonne pression qu’une mauvaise. Ça ne va pas me déranger plus que ça.

Vous allez peut-être servir de modèle à certains jeunes, qu’est-ce que cela vous fait ?

Dans mon lycée, il y en a beaucoup qui m’admire mais je suis gêné d’en parler ! (Rires) Parce que, je ne suis pas un modèle d’admiration. Je suis plus un modèle de quelqu’un qui veut montrer ce qu’est le courage et la volonté. Mais, vous avez raison, il y a beaucoup de jeunes qui sont venus me parler par rapport à ma performance et par rapport au fait qu’ils m’admiraient aussi. Il y en a beaucoup qui sont venus me voir en mode “on t’a vu faire ça, c’est incroyable”. Ça me fait vraiment plaisir. Ça fait plaisir de voir que par le sport on touche les gens, on touche les esprits. C’est vraiment essentiel par rapport au handisport parce qu’en France le handicap c’est un peu tabou. On n’ose pas en parler et poser des questions alors que ce serait bête de ne pas en poser.

Et, justement, pensez-vous que le handicap pourrait devenir un peu moins tabou grâce à des jeunes comme vous ? Peut-être que, pour la nouvelle génération, cela est moins tabou…

Je pense que, dans le club, il y en a qui le font mieux que moi parce que, vous me voyez comme ça, mais je suis un peu timide, dans mon coin. Je pense que dans le club, Alice ou Typhaine oseraient plus en parler. Ce sont des personnes très fortes de caractère et qui savent gérer la pression par rapport aux autres. Mais, oui, je pense que pour la génération à venir ce sera moins tabou pour en parler et ce sera beaucoup mieux.

Comment s’est passé votre retour à Tours ?

Il y a eu beaucoup de messages via les réseaux sociaux. On a fait beaucoup de fêtes, on a fait un grand barbecue avec la famille ! (Rires) C’était super. Les proches sont venus me voir, avec les copains on est sorti un peu. Ça permet de se libérer l’esprit et c’est essentiel dans la vie d’un athlète de se relâcher, de profiter avec ses proches. C’était un retour assez festif et joyeux.

Combien de temps après avez-vous repris l’entraînement ?

Une semaine ! C’était très rapide car on a préparé Charléty (les 29 et 30 août, à Paris), les interclubs (le 28 septembre, à Saran (Loiret), le stage à Bourges en octobre prochain… Ça va très vite en ce moment.

La reprise n’a pas été trop dure ?

Pour tout dire, ce n’était pas très dur parce que, vis-à-vis de la compétition, j’avais envie de travailler ce qui me manquait par rapport aux autres courses pour avoir d’autres médailles d’or. J’avais envie de travailler ce qui m’a manqué par rapport au 100m, au 400m. Parce que, j’aime bien le travail et me donner à fond. Le repos c’est essentiel mais je n’en ai pas besoin de beaucoup.

Yasser Musanganya 2
Yasser Musanganya 3

Justement, vous étiez aligné sur cinq courses aux championnats du monde, vous avez gagné trois médailles, battu plusieurs de vos records personnels. Que doit-on encore travailler après ça ?

On a besoin de travailler l’aspiration, la résistance aux longues distances, par exemple le 1.500, et aussi la technique parce que sur mon 1.500, je n’étais pas bien placé et cela m’a coûté ma troisième place. Cette course-là est mémorable pour moi parce que c’est un bel échec mais c’est un échec qui a aussi fait beaucoup de mal à mon orgueil. En France, il n’y a pas beaucoup de jeunes fauteuil alors quand on arrive sur les compétitions internationales on voit bien que le niveau est élevé et ça donne encore plus envie de travailler. Mais, cette course-là m’a un peu secoué.

Ça vous a « aidé » d’être secoué sur cette course ?

Oui, je pense qu’à un moment il fallait que je me rende compte du niveau qu’il y avait par rapport aux autres pour que ça me fasse descendre de mon gratte-ciel et que je me dise que je dois me mettre à travailler encore plus pour que je revienne plus fort dans deux ans. Il fallait au moins une course où je sois déçu, mais vraiment déçu.

Pour finir, quels sont vos prochains objectifs ?

Il y a les interclubs, être premiers mon club et moi aux interclubs en septembre. Faire une bonne course à Charléty, dans une semaine, parce que sur Charléty je fais le 100, le 200, le 400, le 800, le 1.500 et le 5.000. Et, ça serait bien de tenir la journée, de finir la semaine. Sinon, je prends les objectifs comme ils viennent. Je ne suis pas très organisé donc je ne m’inquiète pas pour ça. Je sais qu’il y a le coach et les autres qui sont là pour me rappeler les objectifs et ce qu’il y a à faire.

À plus long terme, les JO de Paris 2024, vous y pensez ?

Oui, c’est la finition. Enfin, c’est la finition mais en même temps le commencement parce qu’on ne s’arrête pas là. Mais, j’aimerais y être. Je ne travaille que pour ça.

« Un titre émotionnellement fort »

Trois semaines après le titre mondial de Yasser Musanganya sur 200m, Gwénaël Lanne-Petit, coordinateur et entraîneur du pôle espoir d’athlétisme handisport, est lui aussi revenu sur cette victoire. 

« Ces championnats ont été vraiment très révélateurs. On cherchait de la concurrence, ce qu’il n’a pas forcément au quotidien et en France. Cela nous permet d’avoir des repères et nous n’avons pas été déçus. Il gagne sur 200 en étant l’un des plus jeunes, sachant que certains ont deux ans de plus. Je pense qu’il a beaucoup appris. Sur le 800 et le 1.500, c’est là qu’il y a beaucoup de travail à faire avec la fédération. On essaie de trouver des solutions. Mais, Yasser montre qu’il est présent et tout son potentiel. Son bilan est plus que bien.

Il va falloir qu’il bosse parce qu’il est entré dans une autre dynamique. Ce qui est intéressant, c’est que sur les cinq courses il y a cinq podiums différents. Il n’y en a pas un qui a dominé. Donc, tout est jouable et il faut continuer avec toujours Paris 2024 comme objectif. Il est dans les temps. Les titres sont présents, les chronos aussi. On va essayer de trouver du matériel et des fonds pour mieux travailler et être plus à l’aise. On va essayer de partir en stage en Europe, auprès de ses adversaires, ce qui se fait beaucoup en athlétisme, et de travailler avec le pôle France à Nouméa.

C’est un titre émotionnellement fort. Même si à l’entraînement on travaille dur, la récompense était là. La médaille, il est allé la chercher, il ne l’a pas volée. J’en suis très fier. C’est la première médaille mondiale d’un athlète qui me fait confiance donc elle a une grande valeur à mes yeux. Je l’ai vu évolué, ce qui rend l’émotion encore plus forte. On espère que ça ne s’arrêtera pas là. » 

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