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Une rentrée cahin-caha pour les salles culturelles

C’est le propre de l’esprit humain, le tiraillement des sentiments. D’un côté, le verre à moitié plein et ce soulagement de voir les salles culturelles rouvrir en partie et proposer spectacles et concerts, même dans des conditions particulières, voire incertaines. De l’autre côté, forcément, le verre à moitié vide, avec d’autres salles, celles debout, encore dans l’incapacité de pouvoir proposer ce pour quoi elles existent : des rencontres entre artistes et public. La rentrée culturelle 2020 se profile ainsi, toussotante mais bien réelle au prix de nombreux efforts de la part des acteurs culturels.

Mars-Septembre 2020 : 6 mois, une demi-année, une éternité pour les salles culturelles contraintes à une fermeture brutale au début du printemps. A l’époque, personne n’aurait pu prévoir que cette fermeture durerait autant de temps, ni qu’elles rouvriraient tant bien que mal en cette rentrée de l’automne 2020 avec une épée de Damoclès toujours présente.

Pour l’heure, seuls les spectacles en places assises peuvent se tenir selon le protocole sanitaire en vigueur à l’heure où nous écrivons l’article. Pour les départements qui ne sont pas en zone rouge comme l’Indre-et-Loire en ce début septembre, la distanciation n’est plus imposée non plus, à condition que chaque personne dans le public porte un masque. Mais face à l’incertitude d’une situation qui peut évoluer à tout moment, chacun essaye de s’adapter avec la même envie et le même message : « Venez voir les spectacles, nous mettons tout en place pour que vous soyez protégés. »

L'auditorium de l'Espace Malraux
L'auditorium de l'Espace Malraux

La précaution comme norme de la saison 2020-2021

« L’idée clé est de relancer la machine et de redonner envie aux publics de retrouver le chemin des salles de spectacles » explique Sébastien Garcia, le directeur de l’Espace Malraux à Joué-lès-Tours. Plus grosse salle assise de l’agglomération tourangelle derrière le Vinci avec ses 1000 places, l’Espace Malraux s’apprête à lancer sa saison courant octobre malgré « des protocoles sanitaires qui changent régulièrement » et qui rendent difficiles les projections. Conséquence principale pour le moment, la numérotation des places a été ici supprimée pour la nouvelle saison. « Si le département passe en zone rouge on perdrait environ 30% de la capacité de la salle avec la distanciation qui redeviendrait obligatoire, en enlevant la numérotation on gagne en souplesse » explique Sébastien Garcia.

Cette recherche d’anticipation tout en limitant au maximum les contraintes éventuelles futures, on la retrouve également du côté de Saint-Avertin, au Nouvel Atrium ou à Oésia à Notre-Dame d’Oé. Dans ces deux salles gérées par les communes, l’option retenue est la même : maintenir une distanciation au cas où…  « On applique le principe d’un siège vide entre chaque groupe de 9 personnes maximum pour toute la saison 2020-2021 » nous explique ainsi Joao Gonçalves, programmateur du Nouvel Atrium : « En faisant autrement on prendrait le risque si le département passe en rouge d’être obligés d’annuler une date qui serait complète ou bien remplie à l’avance. »

« La limitation de la jauge aura un impact pour les grosses affiches comme Sanseverino » explique de son côté Lisa de Carvalho, en charge de la communication et de la saison culturelle de Notre-Dame d’Oé. Hors-mis la limitation de la jauge, c’est aussi la convivialité des événements organisés par Oésia qui est restreinte par la crise sanitaire, avec l’abandon des pots de fin de spectacle, « un moment toujours attendu et apprécié du public. »

Malgré tout, à Saint-Avertin ou Notre-Dame d’Oé, le choix a été fait de maintenir une programmation et une saison ambitieuse et ce malgré les moindres rentrées financières attendues. Un choix rendu possible car « On est dans une collectivité, donc nous n’avons pas de logique de rentabilité et avons plus de marge qu’une salle privée » selon Joao Goncalves qui évoque en ce sens « une décision politique forte de la ville », tandis que Lisa de Carvalho rappelle de son côté le rôle de service public de la structure oésienne.

La rentrée quasi-impossible du Temps Machine

Cette reprise est encore plus délicate, pour ne pas dire impossible, pour les salles en configuration debout comme le Temps Machine. « Les concerts debout sont tout simplement interdits » explique ainsi Marie-Line Calvo, en charge de la programmation de la salle des musiques actuelles située à Joué-lès-Tours.

Cette dernière évoque une grande frustration, et un besoin de faire de la pédagogie auprès du public « beaucoup nous interrogent, mais on navigue à vue. » Le plan de bataille de la salle gérée par l’ASSO, également organisatrice du festival Terres du Son, c’est d’essayer de proposer un maximum d’événements assis, ou en mode ciné-concerts, mais aussi de transférer ailleurs des dates via des partenariats avec d’autres salles. En décembre c’est l’Espace Malraux qui accueillera ainsi le chanteur belge Arno, tandis que Marie-Line Calvo cherche également un point de repli pour le concert de Pom, l’une des artistes montantes de la scène pop française. Des possibilités qui se font mais excluent de facto certaines esthétiques peu adaptables aux jauges assises comme l’électro ou le rap, narre notre interlocutrice qui craint un renforcement des stigmatisations à l’égard de ces musiques d’ordinaire remuantes et séduisant un public plutôt jeune.

« C’est vraiment dommage car certains concerts étaient complets » poursuit cette dernière qui se heurte également au casse-tête des reports du printemps dernier, ceux à venir et une nouvelle programmation à construire en tenant compte du contexte. « Les producteurs annulent ou reportent eux-mêmes des tournées de leurs artistes face à l’inconnue de la situation et d’autres artistes font le choix de repartir en création pour revenir en tournée plus tard. On risque d’avoir des répercussions jusqu’en 2022. »

Une saison orientée « made in France »

Et même si avec son label « Smac », la salle est subventionnée et aidée, il n’en reste que la situation « n’est pas viable économiquement » selon Marie-Line Calvo. A quelques kilomètres de là, le Petit Faucheux, a également le label « Smac », mais la salle dirigée par Françoise Dupas a la « chance » de pouvoir accueillir du public en raison de sa configuration assise. Ici le choix a été fait de lever la distanciation comme le protocole le permet pour l’instant. En revanche, tout comme les autres salles, la programmation a du être revue à la baisse avec un nombre de concerts diminué de moitié jusqu’en décembre par rapport aux années précédentes mais aussi avec l’impossibilité de faire venir les têtes d’affiche étrangères qui ornent habituellement les programmes de la saison de la salle de jazz tourangelle. « On a du revoir notre copie en privilégiant la scène française, ce qui n’est pas plus mal finalement puisqu’ils en ont besoin » relativise Françoise Dupas.

Mais l’actualité ne s’arrête pas à la simple diffusion de spectacles pour les deux Smac du territoire. Et si du côté des actions culturelles le flou règne là aussi en cette rentrée « avec des écoles plus frileuses à l’idée d’organiser des activités » selon Françoise Dupas, le volet accompagnement des artistes avec le travail de résidences et de créations fonctionne à l’inverse plutôt bien dans les deux salles. « Le plateau est bien utilisé, et c’est important pour les artistes car ils sont très impactés par la crise » explique-t-on du côté du Petit Faucheux, tandis que Marie-Line Calvo au Temps Machine évoque également une « salle qui vit grâce aux résidences et créations qui sont plus nombreuses en ce début d’année. » De quoi espérer des lendemains qui chantent donc…

L’événementiel repart un peu Malraux

Au-delà de la partie diffusion, l’Espace Malraux a lui de son côté un volet événementiel dans son bagage d’activités avec l’accueil de séminaires et divers rendez-vous professionnels et d’entreprises. Un secteur plombé au printemps mais qui repart un peu en cet automne explique Sébastien Garcia qui évoque plusieurs réservations d’événements et des reports sur 2021. « On a prévu un protocole précis pour ces événements, tout se fait assis, avec des procédures de nettoyage et de désinfection amplifiées. Cela a un coût supplémentaire mais on tient à montrer que malgré les contraintes actuelles on peut encore faire des choses. »

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