A la uneReportage-Société

On n’est (vraiment) pas rendu à Loches

Parmi tous les dictons tourangeaux, voilà sûrement l’un des plus célèbres. On a voulu le prendre au pied de la lettre, et s’affranchir avec panache de cette facilité consistant à filer tout droit sur la D943. Une épopée aux drôles de surprises grâce aux défis lancés par nos collègues de la Rédaction…

 

Etape 1 – Athée-sur-Cher

Notre première mission est de nature historique : localiser la ligne de démarcation en vigueur pendant la Seconde Guerre Mondiale, et retrouver un Tourangeau qui vivait dans le coin à cette époque.

Nous pénétrons d’abord dans la mairie du village. Là, trône un authentique poteau en bois de 1940 aux peintures bien passées, installé dans un coin de la salle du conseil municipal, à quelques centimètres du portrait présidentiel d’Emmanuel Macron. « La ligne était située à la frontière de la commune » explique le maire Jean-Jacques Martin qui nous guide jusqu’à une ferme où un écriteau rappelle l’histoire des lieux, à proximité de bottes de paille tout juste ramassées et d’un pré avec ses vaches et ses veaux déjà bien en chair.

Il faut faire quelques kilomètres supplémentaires et se rendre sur le territoire de Bléré pour rencontrer Roger Marteau. Le nonagénaire habite Val de Fontenay, petit hameau de vieilles bâtisses au bord d’un ruisseau. Sur la route peu passante, on croise deux enfants en hoverboard et trottinette électrique. Depuis la maison où il est né, refusant de s’asseoir, l’homme nous transporte presque 80 ans en arrière : « la ligne était juste à côté, ils ont remis un poteau neuf pour la matérialiser. Nous on traversait sans papiers, parce qu’on travaillait : on était tous cultivateurs. Nous étions d’abord en zone libre, puis au bout d’un an nous sommes passés en zone occupée quand ils se sont aperçus qu’on faisait du passage. Les Allemands patrouillaient tous les jours. Mais on connaissait les heures : on pouvait faire passer des gens la nuit, ou en fin de journée. Il fallait connaître car la limite n’était pas très droite, certains se perdaient… »

Veuf depuis 4 ans, vivant avec poules et lapins, Roger Marteau est un témoin captivant, sollicité pour plusieurs documentaires, ou le célèbre jeu de France 3 La carte aux trésors. Son seul regret : qu’il ait fallu attendre si longtemps avant de raviver toute cette mémoire…

Roger Marteau sur l’ancienne ligne de démarcation.

Etape 2 – Cormery 

C’est le moment de faire des courses… On a exigé de nous de ramener des macarons. Et de démêler un mystère : quelle est la différence entre les Véritables Macarons de Cormery et les Vrais Macarons de Cormery ? Les premiers sont légers, avec un goût intense de fleur d’oranger. Les seconds plus compacts, juste aux amandes ou avec une déclinaison à la framboise. Qui fait les meilleurs ? « A vous de choisir », nous dit-on chez l’un ; « pas de guerre entre nous » insiste la vendeuse de l’autre boutique, à 300m de là.

Etape 3 – En route jusqu’à Chédigny

Le reste du parcours se fera en stop. A peine le temps de prendre une photo à l’entrée d’un rond-point que Simon ouvre sa fenêtre : « vous avez besoin de quelque chose ? » Polonais d’origine, en couple avec une Ukrainienne plus jeune que lui, il roule vers Loches pour acheter une piscine à son garçon de 7 ans afin d’affronter les grosses chaleurs. Et il accepte de faire un détour exprès pour nous jusqu’à Chédigny où l’on doit trouver des roses.

Issu d’une fratrie de 11 enfants, menuisier de profession, Simon parle six langues et il a beaucoup voyagé avant de s’établir en Indre-et-Loire. C’était il y a 13 ans : « en Espagne, j’ai rencontré deux Lituaniens. Ils venaient de se faire cambrioler, ils n’avaient plus de passeport, plus d’argent. J’ai demandé à mon patron s’ils pouvaient travailler avec moi, et deux semaines plus tard ils m’ont convaincu de les suivre à Tours parce qu’ils y connaissaient du monde. » D’abord installé à Joué-lès-Tours, l’homme savoure désormais le calme de Cormery où son deuxième enfant naîtra d’ici quelques mois : « j’habite juste en face de l’école. Quand mon fils mange à la cantine le midi, je peux lui faire coucou ! »

Etape 4 – Chédigny-Loches

Quel plaisir de marcher dans les rues fleuries de Chédigny, d’humer les odeurs entre les maisons du village… Derrière les grilles, on devine de grands jardins. Mais personne pour nous offrir de roses. « Ah désolé, je n’ai pas de rosier chez moi » s’excuse l’un des seuls habitants croisés. Las, il est temps de lever le pouce pour la seconde fois. Un taxi s’approche, passe… puis recule. « On va à Loches mais on est en stop. » « C’est bon, je vous emmène ! »

Ancien taxi dans l’agglo de Tours, le chauffeur parcourt les routes du Lochois depuis 12 ans, essentiellement pour des courses médicales. Il apprécie l’indépendance de son métier artisanal, les routes sans bouchons, les échanges avec ses passagers : « ici les clients prennent le temps de discuter, ils ne règlent pas simplement leur course sur l’accoudoir. » Féru d‘histoire, il nous parle des rapports entre Loches et Beaulieu, qu’il habite. Une commune où l’on venait autrefois faire son marché, avant que la ville voisine ne récupère l’activité commerçante.

Alors qu’on l’informe de l’échec de notre défi fleuri, l’homme fait même un détour par son domicile – ex fabrique de chaussures – et il y prélève un échantillon du rosier Belle Epoque entretenu avec sérieux par son épouse. Il nous dépose ensuite en plein centre-ville, Rue Picois.

Etape 5 – Loches, terminus

Un photographe de la rédaction espérait qu’on profite de notre séjour lochois pour croquer un Sein d’Agnès, pâtisserie imaginée par le gérant des Macarons de Martine en mémoire d’Agnès Sorel, la Favorite du roi Charles VII qui vécut ici. « Je n’en fais plus… Les gens sont trop coincés » soupire-t-il derrière le comptoir.

Le ventre vide, on se promène alors à la recherche de Mme Bellepaire (de Loches), sur ordre de notre rédacteur en chef, benoitement inspiré par la célèbre blague graveleuse de Philippe Bouvard. En bons filous, on a déjoué le piège en posant avec Mme Bellepaire… d’échasses, qui se rendait à la Cité Royale pour une fête médiévale. Un cliché pris 6h après notre départ de Tours. Nous voilà rendus ! Sans se presser, et avec tant de souvenirs à raconter.

Et pour retrouver notre périple en infographie, rendez-vous sur notre magazine papier-connecté

Reportage : Clémence Dausques, Olivier Collet et Roger Pichot

Print Friendly, PDF & Email