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« On a tous le droit de refuser la misère dans nos rues »

À l’approche des froids hivernaux, l’association Utopia 56 se mobilise pour aider les jeunes migrants à la rue. Elle s’organise depuis quelques jours sur un campement au cœur du Sanitas, faute de mieux. Pour pallier cette situation, le collectif réclame la réquisition par la préfète de lieux inoccupés. La solidarité s’organise une fois de plus.

À la lumière d’un téléphone portable, une petite fille explore le fond d’un sac rempli de vêtements chauds. Elle écarquille les yeux, heureuse d’y découvrir un jogging à paillettes probablement trop large pour elle. Une table de camping est déployée à ses côtés. On y a étalé des chips, des madeleines ou encore quelques tomates. Ces casses-croutes constituent le maigre repas du soir pour la quarantaine de personnes qui campent ici, en plein cœur du Sanitas. Ce soir de fin octobre, les premiers vents d’hiver se font sentir. La température avoisine les 5°C.

Depuis une semaine environ, des tentes ont apparues dans le jardin André-Teuriet, entre un supermarché et des HLM de ce quartier de Tours. Ce sont les bénévoles de l’association Utopia 56 qui les ont distribuées aux migrants qui se trouvaient à la rue. « On a décidé, avec le froid qui arrive, de leur mettre à disposition un semblant d’abri, explique Morgane, bénévole pour le collectif. Ces gens étaient déjà là avant qu’on distribue les tentes. Ils sont toujours là, à dormir devant les locaux de l’association Chrétiens Migrants qui leur apporte de l’aide. »
La veille au matin, 3 voitures de police se tenaient aux abords du jardin, « visiblement en attente d’ordres » rapporte l’équipe d’Utopia 56. « Ce qui me surprend, c’est que les exilés ne subissent pas de pression s’ils dorment dehors sans toiles de tentes, s’exclame Elodie, une bénévole. C’est parce-qu’ils sont moins visibles ! Dès lors qu’on essaie de leur donner un abri, de simplement les protéger des intempéries, on commence à avoir des problèmes avec les pouvoirs publics. » Pour l’instant la police tolère ces tentes, à condition qu’elles soient pliées avant 10h et montées après 21h15. « Ce matin c’est mon conjoint qui est venu pour tout démonter », raconte Morgane qui s’affaire à les installer dans le noir, après avoir servi un peu de soupe chaude sur le campement.

Dans le hall où se trouve l'association Chrétiens Migrants, les jeunes se mettent à l'abri.

La première mission que se donne Utopia 56 est celle d’aider les mineurs isolés à trouver un abri, ce qui est tout sauf évident. Lorsqu’un jeune migrant arrive dans un département, il doit se rendre auprès du service de l’aide sociale à l’enfance (ASE) pour être jugé mineur et, le cas échéant, être pris en charge. L’ASE statue sur la question après un rendez-vous pendant lequel, s’il n’a pas de papiers prouvant sa minorité, le jeune doit raconter son histoire et tenter de convaincre. Légalement, le département se doit de lui accorder un rendez-vous au maximum 5 jours après sa présentation à l’ASE. Pendant cette période le jeune doit être mis à l’abri. C’est loin d’être le cas.

« Quelquefois c’est le défilé pour se doucher dans nos maisons »

Morgane, bénévole pour Utopia 56

Aujourd’hui les délais sont bien plus longs, pouvant aller « de 3 semaines à 2 mois », affirme l’équipe d’Utopia 56. De plus, de nombreux jeunes ne sont pas pris en charge pendant cette période. Alors à la rue, ils sont dans une zone de non droit. « Puisqu’ils sont en attente d’évaluation, ils ne sont pas considérés comme majeurs, explique Morgane. Ils n’ont droit à aucun dispositif, que ce soit le 115 ou les douches sociales… Ils sont fatigués. » C’est à ce moment là que l’association entre en jeu. « C’est le système D, c’est toujours comme ça, raconte Morgane. Quelquefois c’est le défilé pour se doucher dans nos maisons ».
Début 2017, le collectif local commence à développer un réseau de solidarité citoyenne pour héberger les jeunes migrants. Aujourd’hui ils sont 35 à profiter de ce réseau qui est vite saturé. « Lorsqu’on n’a plus de places chez nos bénévoles on est obligé de former des campements, regrette Morgane. C’était le cas en avril à Tours-Nord ou cet été à Saint-Pierre-des-Corps. On est amené à innover et à trouver d’autres solutions. »

Relire : « La difficile situation des mineurs non accompagnés »

Ce campement n’est en effet pas le premier pour l’association qui a l’impression de rejouer toujours la même pièce. « C’est une histoire sans fin, s’indigne une bénévole. Les moments où on arrive à débloquer des choses c’est quand on s’installe quelque part. On aimerait faire autrement, ça ne nous amuse pas d’être là mais on ne peut pas laisser les gens dehors. Il y a un bébé de 2 ans ici. »
Le 5 septembre dernier, le département annonçait prendre en charge 49 jeunes qui dormaient alors sur le camp à Saint-Pierre-des-Corps. « Ils se sont occupés des jeunes du camp qui étaient en attente d’évaluation, explique Elodie. Il restait ceux qui avaient déjà été refusés par l’ASE. Le département s’était aussi engagé oralement à mettre à l’abri tous les jeunes en attente d’évaluation qui se trouvaient dans des familles. Mais ça n’a jamais été fait. »

« Si on doit demander une chose, c’est que la préfète ordonne des réquisitions. Il n’y a qu’elle qui a ce pouvoir » 

Morgane, bénévole pour Utopia 56

L’association ne veut pas se substituer au département qu’elle cherche à mettre face à ses responsabilités. En cette nuit d’automne, elle a demandé à ses soutiens de se rassembler au Sanitas autour d’un slogan affiché sur une toile tendue entre deux arbres : « Un toit pour tous. Réquisition ». Utopia 56 demande la mise à disposition des gymnases vides, des logements inoccupés ou encore des structures accueillant les personnes à la rue lorsque le « plan grand froid » est déclenché.
« Si on doit demander une chose, c’est que la préfète ordonne des réquisitions. Il n’y a qu’elle qui a ce pouvoir », martèle Morgane. « Si on doit faire appel à la mobilisation citoyenne c’est là-dessus, ajoute Elodie. On sait qu’il y a plein de gens sensibles à cette détresse. Ils peuvent envoyer un courrier à la préfecture, écrire un mail, nous rejoindre sur les actions… C’est aussi aux citoyens de faire pression. On est tous responsables, on a tous le droit de refuser la misère dans nos rues. »

Dans une interview à 37 degrés datée du 25 octobre, Corinne Orzechowski, la Préfète d’Indre-et-Loire, annonçait l’ouverture prochaine de 25 places d’accueil supplémentaires dédiées aux mineurs non accompagnés. Une avancée importante (arrivant plus tard qu’annoncé initialement) mais qui ne permet pas de placer tous les jeunes en attente d’évaluation. La Préfète assume. Elle affirme ne pas chercher à ouvrir des places en fonction des arrivées car cela ne permettrait pas « d’arrêter le flux ». « On n’est pas obligé d’avoir une posture qui facilite la vie aux passeurs et aux trafiquants », déclarait-elle dans nos colonnes.
De son côté, avec un profond humanisme, Utopia 56 doit parer au plus pressé avec des bouts de ficelles. Des bouts de ficelles qui font la différence. Alors que Morgane et ses camarades commencent à déployer des tentes aux pieds des HLM, un concert de musique balkanique débute au bar Le Puzzle, en plein centre ville. Au chaud, une bière à la main, les amateurs de musique sont venus nombreux. « On est aussi ici pour soutenir Utopia 56, scande le saxophoniste du groupe. Il y a une petite cagnotte pour les aider au bar, alors n’hésitez pas ! »

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