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Louis Maurin : « Il faut faire attention à la dramatisation des débats »

Directeur de l’Observatoire des Inégalités, basé à Tours, Louis Maurin continue depuis 2003 d’observer et d’analyser la société française à travers le prisme des inégalités. En cet automne 2018, L’Observatoire a sorti un rapport sur la pauvreté remarqué. Entretien.

Vous avez sorti récemment un rapport sur la pauvreté. Mais la pauvreté c’est quoi ?

Louis Maurin : La pauvreté c’est le fait de ne pas avoir accès à certain biens. On est pauvre quand on est exclu de la norme dans laquelle on vit en fait. Nous utilisons un seuil de pauvreté à 860 euros, mais on ne tient pas compte du coût du logement, qui est très variable entre les centre-ville et la périphérie.* Aujourd’hui, un Smic ( 1100 euros) ne permet plus de se loger au dans de nombreuses grandes villes.

Il y a aussi la question de l’insécurité sociale qui prédomine aujourd’hui avec cette peur de la pauvreté justement.

Louis Maurin : Le problème c’est qu’aujourd’hui le sas de l’insécurité sociale est plus long qu’avant. C’est à dire que la période entre la fin d’études et celle où on est pleinement installé dans la vie active avec un un statut fixe est longue parce qu’il y a une précarisation de l’ensemble du monde du travail. Aujourd’hui, il y a une transformation du monde du travail dans laquelle une partie de la population ne se retrouve pas.

Qu’avez-vous pensé du « Plan pauvreté » du gouvernement ?

Louis Maurin : On peut se dire que cela va dans le bon sens. 8,5 milliards d’euros sur 4 ans ce n’est pas rien. Mais est-ce que ça répond aux besoins ? Là je suis moins sûr. On sens qu’il y a eu énormément de communication autour mais également une forme de mépris social dans les discours.

Quelle réponse cela apporte aux besoins concrets ? Par exemple ils revendiquent le fait de vouloir régler le problème à la racine en abordant la question des enfants, c’est une erreur, les problèmes de précarité viennent des adultes et notamment de l’augmentation des emplois précaires. Les classes dédoublées c’est bien par exemple mais cela ne concerne qu’un dixième de la population et les trois-quart des personnes pauvres ne vivent pas dans des zones d’éducations prioritaires. Elles peuvent se sentir exclues.

La question des inégalités est forcément très politique. Comment garde-on un recul dessus sans prendre partie quand on est l’Observatoire des Inégalités ?

Louis Maurin : Le fait que l’Observatoire ne soit pas à Paris préserve déjà de relations trop proches avec certains milieux. On pourrait dire que la question des inégalités est de gauche, mais nous sommes très attachés à notre indépendance politique.

Quand on voit les votes conservateurs et réactionnaires un peu partout, la France n’étant pas à l’abri non plus, faut-il s’en inquiéter et comment l’expliquer ?

Louis Maurin : On est dans une période clair-obscur, avec un véritable risque de voir l’extrême droite arriver au pouvoir. C’est un désespoir d’assister à cela et il ne faut exclure aucune responsabilité. La social-démocratie en est une cause parce qu’elle s’est éloignée de la base sociale et qu’elle a largué la question sociale au profit des identités. Les socio-démocrates ont confondu le fait de gauchir une politique avec le fait de faire une politique de gauche. C’est une erreur fondamentale. Le grand gâchis du siècle c’est le CICE et le pacte de compétitivité qui coûtent 40 milliards d’euros par an, la population ne le pardonne pas. Le Macronisme est un coming-out de ces gens-là et on voit aujourd’hui que l’épreuve du pouvoir coince également.

Mais la droite sociale a aussi sa part de responsabilité parce qu’elle a perdu le contact avec la population et en cela contribuent à la montée de l’extrême droite.

Il y a un mépris de classe selon vous ?

Louis Maurin : Le clivage culturel est prépondérant, d’autant plus qu’il y a un grand déni autour. Je pense que la classe bourgeoise culturelle et intellectuelle ne veut pas vraiment de l’égalité. Au contraire, on voit qu’elle soutient un grand conservatisme scolaire, or les clivages sociaux sont fondés sur les diplômes qui entraînent un clivage dans le monde du travail derrière.

En ce moment il y a une colère sociale qui s’exprime à travers le « mouvement des gilets jaunes », qu’en pensez-vous ?

Louis Maurin : La hausse du prix du carburant a un impact fort psychologiquement mais quand on regarde les moyennes on se rend compte que cela tient avant tout du ressenti. Cela rend difficile l’analyse. Pour le Centre d’Observation des Sociétés j’ai analysé cette hausse, on remarque que sur 29 centimes d’augmentation du diesel, seuls 7 centimes sont liés à la hausse des taxes. Les reste est causé par l’augmentation du prix du baril ou encore l’affaiblissement de l’euro. Seulement cette hausse a été rapide et on est revenu au niveau du prix de 2012 en quelques mois à peine. L’autre problème c’est que ce sont les personnes vivant en milieu rural isolé qui sont les plus touchés par cette hausse ainsi que les bas revenus. Ces derniers subissent le plus cet impact avec en plus un sentiment d’une hausse d’impôts déguisée.

Il faut donc faire attention aux débats passionnés ? Prendre le recul nécessaire ?

Louis Maurin : Notre souci n’est pas de convaincre ceux qui sont déjà convaincus. Je pense qu’il faut faire attention à l’exagération, à la mise en scène et dramatisation des débats. On peut par exemple observer que les richesses sont de moins en moins partagées. Pour autant, il ne faut pas tout noircir et en prenant du recul sur les choses on remarque que plus de 50% de la richesse est prélevée aujourd’hui ce qui fait que notre modèle social reste d’une qualité supérieure à beaucoup d’autres pays.

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