A la uneCulture

Librairies indépendantes : la proximité résiste !

On les avait un peu vite enterrées lors de l’arrivée d’enseignes en périphérie telles que Cultura et les pompeusement nommés «centres culturels» Leclerc, puis plus récemment lors de l’envol d’Amazon. Problèmes de stationnement en ville ou pas, les librairies indépendantes tourangelles se portent dans l’ensemble plutôt bien. Leur diversité et la spécialité de certaines sont des atouts non négligeables : de la grosse locomotive Boîte à Livres qui sort à peine d’une période difficile mais maintient son cap – soutenue par des milliers de fidèles – en passant par Le Livre et Bédélire nés à 200m l’une de l’autre en 1993, en passant par Unithèque (qui a racheté la Boîte à Livres de l’Etranger en juillet 2017) et Libr’Enfant qui va fêter ses 40 ans en 2020, le lecteur tourangeau est plutôt gâté. Sans compter les petits trésors plus ou moins cachés que sont l’Imaginaute, Lire au Jardin, Estro Armonico, Savoir Etre et plein d’autres encore, sans parler des bouquinistes.

DSC_9746
DSC_9776

«Les gens qui viennent se balader en ville le samedi, imaginez leur tête si demain il n’y a plus que des banques, des assurances, des cafés et des restaurants !» s’amuse Christophe Ermisse, fondateur de l’Unithèque en 1996 et qui, malgré un chiffre d’affaires très important réalisé sur internet, développe sa boutique et privilégie le contact physique avec les lecteurs.

Une boutade qui masque une quasi-menace et rappelle qu’un beau centre ville comme celui de Tours n’est pas un musée à ciel ouvert où les commerçants serviraient de figurants : ils sont des acteurs essentiels qu’on doit penser à alimenter, car le premier assassin des centres villes reste quoi qu’on en dise le consommateur, qui peut choisir de ne pas tout consommer en grande surface, surtout quand ce n’est pas moins cher.

Lieux de diffusion culturelle ou commerces comme les autres ?

Protégée par la Loi Lang qui, pour faire très court, empêche la grande surface de périphérie de solder le dernier Houellebecq à -50% pour tuer la concurrence, la librairie indépendante serait un sanctuaire tenu par des gens qui lisent du matin ou soir et ne vendent que ce qu’ils aiment. Au même titre qu’un Centre Dramatique National ou qu’un CCNT ou CCC OD, une librairie serait un «lieu saint» qui, plus ou moins aidé par des subventions publiques et/ou des réseaux professionnels, propose une offre culturelle particulière, en constante mutation, d’une «saison» à l’autre.

Le curseur varie considérablement à Tours, entre une Boîte à Livres respectée car historique et essentielle mais montrée du doigt pour une gestion des ressources humaines et des relations avec ses confrères parfois brutales, et des vrais choix de libraires noyés dans des piles de best-sellers d’un côté, et à l’opposé, Le Livre, un havre de paix aux antipodes de la production à outrance d’éditeurs insatiables, capable de faire l’impasse sur des stars pour défendre des ouvrages peu connus, parfois vieux de 10 ou 15 ans, vendus deux ou trois fois par an, lieu qualifié d’horriblement élitiste par certains tourangeaux. Quand La Boîte à Livres résiste aux grandes surfaces, Le Livre résiste avant tout à l’overdose des sorties et à la médiocrité ambiante qui n’épargne en rien la production littéraire et éditoriale au sens large. Elitisme ou grande exigence intellectuelle ?


Reportage réalisé dans le cadre du deuxième numéro de 37° Mag, le magazine papier-connecté de 37 Degrés.

DSC_9752

Alors, un «vrai libraire», c’est quoi ?

«Le territoire choisi est celui de la pensée». C’est ainsi que Christian Thorel de la libraire toulousaine Ombres Blanches qualifie les éditions Verdier qui fêtent leurs 40 ans. Un sacerdoce qui, selon les libraires du Livre place du Monstre, devrait être celui de tout libraire qui se respecte. Le livre est d’abord un objet culturel qui véhicule du sens, de la poésie, de la profondeur, dans une langue choyée. Pour le petit passe-temps sympathique et inconséquent, allez voir ailleurs !

«Un libraire, c’est quelqu’un qui sait faire des choix» entend-on souvent. Et c’est une vraie gageure : avec 68121 nouveautés en 2018, ce n’est plus une offre culturelle, c’est du gavage ! Ce qui va même jusqu’à faire dire au président du Syndicat de la Librairie Française que «la surproduction n’est pas un indice de bonne santé de la diversité mais, au contraire, ce qui étouffe.»

Une vraie librairie serait donc, entre autres définitions possibles, un lieu où le visiteur ne se sent pas comme au supermarché avec des milliers de références empilées qui l’enserrent dès qu’il rentre, mais avec néanmoins une sélection suffisamment importante pour lui laisser du choix.

DSC_9743

«La connaissance, c’est le nerf de la guerre»

C’est ce que prétend Jérémie de Bédélire, librairie spécialisée née en 1993 et en pleine forme, avec peu de libraires dans l’équipe au départ, mais des passionnés cultivés qui ont appris les aspects techniques du métier sur le terrain. La grosse valeur ajoutée de Bédélire : à 5, les employés lisent la quasi-totalité des livres présentés en boutique (10.000 références
environ).

Même si sa gérante la qualifie de «librairie générale à hauteur d’enfant» plutôt que «spécialisée», Libr’Enfant bénéficie – comme Bédélire – de l’excellente santé de ce qu’on nomme la «littérature jeunesse» : alors que les ventes de livre ont baissé de 1,7 % en 2018, la jeunesse et la BD sont les deux seuls secteurs à avoir progressé (de 1%, source Livres
Hebdo).

Si la BD ne semble pas souffrir de l’amazonite aigüe contagieuse d’un nombre croissant de lecteurs, les autres secteurs en souffrent. Si l’on veut préserver ce précieux patrimoine culturel il va falloir continuer (ou apprendre) à faire rimer amour des livres avec amour des librairies. Christophe Ermisse se veut optimiste : «le mouvement de décroissance est amorcé en France aujourd’hui, cette envie de retour à la proximité et au contact humain, de se faire conseiller ; l’avenir du livre se jouera dans les librairies, pas sur internet.»

Print Friendly, PDF & Email