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Le Covid-19 à l’épreuve du passé : l’éclairage d’un historien tourangeau

 

Une maladie qui se développe très rapidement partout dans le monde, des individus confinés par milliards, une vaste crise économique… Ces événements sont des conséquences de l’apparition du nouveau coronavirus Covid-19. A l’échelle de nos vies, c’est du jamais vu. Mais quand on se plonge dans l’histoire c’est tout autre chose. Voilà pourquoi il est utile d’échanger avec François-Olivier Touati, doyen de la faculté des Arts et Sciences Humaines à l’Université de Tours, Professeur d’Histoire du Moyen-Âge. Il a notamment étudié en profondeur la question de la lèpre et enseigne l’histoire de la médecine et des épidémies aux étudiants de la fac éponyme.

« Enseigner l’histoire des épidémies permet aux étudiants d’avoir des éléments de repères » raconte François-Olivier Touati qui fait cours à des jeunes de 2e et 3e année à la fac de Tours. « Posséder cette culture va leur permettre de relativiser face à des sujets lourds. Cela peut également permettre d’anticiper les réactions culturelles de la population en fonction de ce qu’on a appris du passé. »

Que voit-on dans le rétroviseur ? Que l’histoire de l’humanité est parsemée de grandes crises sanitaires, et que les échanges entre continents ont favorisé leur développement : « La découverte de l’Amérique en 1492 a entraîné la diffusion d’un certain nombre d’épidémies. Les populations amérindiennes et aztèques ont été fortement touchées par la grippe, apportée par les Européens. Elles ne l’avaient jamais connue ni contractée donc n’avaient pas d’anticorps. De leur côté elles ont refilé des formes assez graves d’infections sexuellement transmissibles comme la syphilis » raconte l’historien. Avant même cet épisode du XVe siècle, la peste avait déjà fait des ravages : « C’est la première grande pandémie qui a décimé une partie des côtes de la Méditerranée. Une maladie récurrente qui arrivait par les ports avec des poussées tous les 15 à 20 ans. La peste de 1347 a tué les deux-tiers de la population européenne jusqu’en Ecosse. Elle a ensuite été récurrente jusqu’en 1720 formant la grande crainte des XVIe et XVIIe siècle d’où la création de grands hôpitaux ou de la quarantaine. »

L’exode vers la campagne, ça existait déjà pendant la peste

Ces quarantaines étaient organisées dans des lazarets, « une série de lieux en dehors des villes, à côté des ports » précise François Olivier Touati. Comme leur nom l’indique, elles duraient 40 jours ce qui correspondait « à la durée de la pénitence du Christ dans le désert. » Les personnes ainsi confinées n’étaient pas laissées à l’abandon : « Des esprits dévoués venaient les servir par charité ou par intérêt financier car il s’agissait d’acteurs économiques, en particulier des marchands. Garantir leur subsistance c’était s’assurer qu’ils ne s’échappent pas avec le risque de répandre la maladie. On conservait donc l’ordre politique et économique. » Parmi ces lieux d’isolement on peut citer le secteur de Tours où se dresse aujourd’hui le quartier du Sanitas. C’est aussi une époque où l’on commence à comprendre que les maladies peuvent se transmettre par les gouttelettes de salive. « Dès le XIVe siècle on voit les masques se développer même s’il faut attendre les travaux de Pasteur pour savoir précisément ce qu’est un virus » glisse le professeur.

Une situation différente pour la lèpre

« C’est une maladie qui se développe lentement. Les symptômes peuvent parfois apparaître 4 voire 5 ans après que l’on a contracté la maladie » éclaire François-Olivier Touati. Ce temps d’incubation très long rend la causalité difficile à déterminer. On estimait alors qu’une personne sur mille était atteinte par la lèpre dans la population. Tout le monde pouvait l’avoir, quelle que soit sa condition. La symbolique était forte mais en réalité elle touchait assez peu de monde ainsi on parle plus de maladie endémique – comme la malaria – plutôt que d’épidémie. »

Épidémie ne signifie pas toujours contagion

François Olivier Touati se veut précis : « Épidémie, étymologiquement, définit une maladie qui se répand rapidement dans la population mais ça ne veut pas forcément dire contagiosité. » L’universitaire prend un exemple : le Mal des Ardents, intoxication liée à la consommation de pain confectionné avec des grains de seigle moisis. « Cela entraînait des brûlures extrêmes. Un phénomène brutal et massif. Il s’agissait ni plus ni moins que d’une intoxication alimentaire : si on arrêtait d’en manger, les symptômes s’interrompaient. » C’était au IXe siècle avec des centaines de milliers de victimes.

Dans la crise actuelle du coronavirus, les heures précédant l’entrée en vigueur du confinement français ont donné lieu à d’importants mouvements de population des villes vers la campagne. Là aussi ce n’est pas une première : « Face à la peste, le premier réflexe était de partir à la campagne, de quitter l’air confiné des villes, de vouloir retourner à des choses plus naturelles. C’est un phénomène que l’on retrouve aussi dans l’histoire de l’art » éclaire l’universitaire tourangeau. Après coup, « les villes se sont progressivement repeuplées. Ce qui est très intéressant c’est de voir comment les épidémies ont transformé l’urbanisme faisant en sorte que les cités soient mieux dotées en systèmes d’écoulement, d’y aménager des avenues plus grandes ce que l’on observe jusqu’à Tours. C’est aussi à ce moment-là que l’on amène la campagne à la ville avec l’ouverture de parcs : les gens ne souhaitent pas se priver de ville mais veulent y amener la nature afin d’avoir les deux en même temps. La mesure était même prônée par les hygiénistes du XIXe siècle qui estimaient que la présence d’arbres faisait respirer la ville et protégeait des épidémies. »

Après la peste, une recrudescence des rites funéraires

De là à affirmer que les épidémies ont transformé nos comportements ? « C’est assez difficile de le dire. Je n’arrive pas à voir de grandes mutations qui ne soient pas accompagnées par d’autres facteurs » nuance François Olivier Touati. Il fait tout de même une observation, liée aux restrictions actuelles autour des enterrements (pas plus de 20 personnes présentes, parfois des difficultés à trouver des cercueils, interdiction de visites en hôpital ou en EHPAD) :

« Depuis quelques jours, les gens sont en relatif désarroi de ne pas pouvoir faire leur deuil. L’absence de la capacité à entourer nos morts cause un vrai traumatisme. Après la peste et ses fosses communes, on a constaté un développement des rituels funéraires. On a retrouvé des grands rassemblements autour des cadavres, un art funéraire de compensation, des tombeaux extraordinaires. Cette célébration de la mort a duré, disons, jusqu’aux obsèques de Victor Hugo. »

L’autre question qui nous taraude aujourd’hui, c’est celle de la durée de la crise. Combien de temps le coronavirus va-t-il perturber nos vies ? En s’appuyant sur le passé, François Olivier Touati évoque des conséquences sur le moyen terme : « Les retours se font sur des périodicités cycliques de 5 à 6 ans. » Il ajoute une précision essentielle :

« Les épidémies amènent la récession mais rétablissent aussi certains équilibres sur les marchés. »

Des médecins toujours prudents pour leurs traitements

Au passage, on remarque que des décisions prises en réaction aux ravages d’une maladie se sont avérées disproportionnées : « La tuberculose a été la grande pandémie du XIXe siècle, elle a traumatisé les populations jusqu’aux années 40-50, jusqu’à ce que la pénicilline fasse son apparition et permette de la soigner. Cela n’a pas empêché, dans les années 50, la construction d’un vaste site ultramoderne de 600 lits dans les Pyrénées. Résultat, il n’a servi à rien » raconte le doyen de la faculté Arts et Sciences Humaines de Tours qui constate en prime que les réponses des Etats aux crises sanitaires ont, certes, amené plus de contrôles de police ou un rôle accru de l’armée mais que globalement elles sont restées « rationnelles » et « progressives », entraînant par exemple le salariat des premiers médecins.

Ainsi, au sujet des traitements et au vu de débats qui enflamment l’opinion sur la façon d’endiguer le coronavirus (faut-il utiliser la chloroquine, ou pas ?), François-Olivier Touati pointe que lors de précédentes épidémies « les médecins prescrivent généralement des traitements qui répondent à une certaine logique. Grosso modo ils ne font rien qui puisse nuire aux patients. » Au pire, leurs solutions ne sont pas efficaces. Face à la situation actuelle, la crainte de l’historien réside plutôt en une interrogation : le Covid-19 s’échange-t-il facilement entre l’homme et l’animal ? « Je suis inquiet d’une nouvelle qui parait anecdotique comme quoi des félins du zoo de New-York ont été infectés par le virus. Si nous sommes face à un cas de zoonose, une maladie qui passe de l’homme à l’animal et inversement comme la variole, la rage… c’est grave car cela veut dire que le virus est incontrôlable. »


Un degré en plus :

François-Olivier Touati est notamment l’auteur d’un ouvrage titré Yves de Chartres, (1040-1115)  – Aux origines de la révolution hospitalière médiévale aux éditions Indes Savantes.

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