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[L’actu à la loupe] Village des Marques de Sorigny : les vrais enjeux du débat

Ce lundi 29 octobre, des commerçants tourangeaux et des écologistes appellent à manifester Place Jean Jaurès pour dire non à la construction d’un Village des Marques à Sorigny. Révélé en juin, ce projet oppose deux camps : d’un côté on parle de créations d’emplois et d’atout touristique, de l’autre on évoque les risques pour les commerces indépendants et l’environnement. Analyse d’un débat qui oppose surtout deux modèles de société complètement différents.

Il y a quelques semaines, un représentant de la Chambre de Commerce et d’Industrie de l’Aube est venu présenter une étude sur l’impact qu’aurait un Village des Marques en Indre-et-Loire. Le projet tel qu’on le connait prévoit plus d’une centaine de commerces à proximité immédiate de l’autoroute A10 à Sorigny, avec des boutiques dans lesquelles on trouverait des vêtements, chaussures ou articles d’équipements de la maison de marques nationales voire internationales à prix réduits car issus de collections précédentes. D’après le travail fourni par les experts troyens, le tout générerait un chiffre d’affaire annuel de plus de 76 millions d’euros, créerait 500 emplois directs et pourrait attirer jusqu’à 2 millions de visiteurs, dont plus de la moitié qui feraient au moins une demi-heure de route pour une partie de shopping.

En 2018, on ne manque pas de commerces en Indre-et-Loire

Lors de sa présentation, Didier Moret a estimé que le projet se justifiait économiquement car il serait complémentaire de l’offre actuelle du département : « si c’est juste un nouveau centre commercial sans l’attrait des marques à prix cassés c’est pire que tout » disait l’expert. Très intéressant car lorsque l’on regarde le tissu commercial tourangeau, on constate une offre déjà très dense, concentrée autour de grands hypermarchés (Tours Nord, Chambray, St-Cyr-sur-Loire…) mais aussi dans le centre-ville de Tours avec un taux de rideaux fermés plutôt faible. On se souvient aussi qu’un centre commercial quasi neuf a récemment éclos à Chambray-lès-Tours : Ma Petite Madelaine.

Autrement dit, qu’on soit touriste ou habitant de la région, on ne peut décemment pas affirmer que l’on manque de commerces en Indre-et-Loire. A St-Pierre-des-Corps, les Atlantes est le plus grand centre commercial de la région, les deux principales enseignes de grands magasins (Printemps et Galeries Lafayette) ont de grands complexes en plein centre-ville de Tours, des marques mondiales et fédératrices comme Nike, Lacoste, Mauboussin, Pandora, Adidas ou Hermès ont un relais dans la Métropole. Pas à Sorigny, certes, mais à proximité immédiate. L’objectif d’un Village des Marques étant notamment d’attirer des visiteurs de l’extérieur, le principal argument en sa faveur serait donc la concentration des enseignes dans un lieu où l’on peut tout acheter en un minimum de temps pour répondre aux impératifs d’une société pour qui les journées passent beaucoup trop vite. Bref, du shopping intensif plus que du lèche-vitrine.

Un projet populaire

Ne nous voilons pas la face : cette idée séduit, à en juger par les commentaires souvent positifs voire impatients sous nos précédents articles. Beaucoup de personnes se montrent alléchées par les promesses de ce chantier. Au point de délaisser les boutiques de centre-ville pour ce site où le stationnement sera gratuit ? C’est la crainte des commerçant(e)s du centre de Tours ou d’autres villes comme Châtellerault, même si une partie estime qu’après une phase de curiosité clientes et clients reviendront en complément de pèlerinages jusqu’au Loire Valley Market.

Une autre phrase de Didier Moret illustre cette euphorie et ses conséquences : « le budget des ménages n’est pas extensible, mais la répartition de leurs dépenses peut évoluer. » Prenons un couple tourangeau avec deux enfants qui gagne 3 500€ par mois et qui consacre, actuellement, 200€ mensuels pour se vêtir et équiper son logement. Le raisonnement de l’expert de la CCI de l’Aube suggère que le Village des Marques pourrait inciter cette famille à augmenter cette part de son budget. La dépense moyenne sur place étant estimée à 150€ par visite et par groupe de clients, et en admettant que notre couple vienne 3 fois par an à Sorigny, cela représente un peu moins de 40€ en plus chaque mois dans son budget shopping… sans gagner plus. Donc sur quoi rogne-t-on ? L’épargne ? La nourriture ? Les loisirs culturels ? Les activités des enfants ? Les sorties au restaurant ?

A-t-on vraiment besoin d’acheter autant ?

Soyons clairs, dans un monde connecté où les stars d’Instagram sont souvent des femmes et des hommes qui s’affichent avec les dernières fringues à la mode, il n’y a pas qu’un Village des Marques pour inciter consommatrices et consommateurs à dépenser plus pour remplir leur dressing. C’est la conjonction de toutes ces tentations qui entraîne in fine l’acte d’achat. En fait, la question sous-entendue la voici : a-t-on vraiment besoin de tous ces articles ?

A ce titre, l’un des arguments des écologistes pour dire « Non » au projet de Sorigny est d’avancer que l’industrie textile est la deuxième plus polluante de la planète, entre la production du coton qui réclame beaucoup d’eau ou encore le transport des produits finis qui viennent souvent d’Asie jusque chez nous. Ne vaut-il pas mieux encourager des créatrices et créateurs qui imaginent de nouvelles pièces à partir de vêtements recyclés ou font fabriquer leurs vêtements plus proches de chez nous ? Quitte à acheter moins souvent mais à conserver plus longtemps ?

Souvenez-vous de cette expérience : un présentateur télé australien avait porté le même costume pendant un an sans choquer personne mais si sa coprésentatrice s’était permise ne serait-ce que de porter deux jours de suite la même tenue cela aurait été remarqué. Cette « expérience » à l’origine imaginée pour dénoncer le sexisme peut être vue sous un autre prisme : une bonne partie de la société voit le renouvellement régulier de la garde-robe comme un signe d’émancipation, de modernité. Mettre deux fois la même tenue pour un mariage, est-ce vraiment si grave ? Avoir des vêtements neufs pour la rentrée des classes est-il indispensable ?

Réussite économique mais désastre écologique ?

Reprenons l’exemple de notre famille de 4 au budget initial de 200€ par mois pour les vêtements et l’équipement de la maison. Si au lieu de l’augmenter de 40€ il baisse d’autant, cette somme pourrait servir à épargner pour acheter le moment voulu un article au coût plus élevé, ou alors pour augmenter le budget alimentation et ainsi se fournir en produits de meilleure qualité (bio et locaux). Pourquoi pas, non ?

Voilà où nous mène le débat sur le Village des Marques de Sorigny : il est presque certain que si ce projet abouti ce sera une réussite économique. Le site dégagera un fort chiffre d’affaires avec des bénéfices et attirera en Indre-et-Loire des personnes qui n’y viennent pas aujourd’hui, peut-être même qu’elles resteront plusieurs jours pour aller au restaurant, visiter des châteaux… Mais est-ce que c’est avec un commerce de masse ou d’autres arguments que l’on souhaite les attirer vers notre territoire ? Et d’ailleurs, a-t-on envie de voire débarquer des cars par centaines quand on voit que d’autres villes du monde finissent par chercher des solutions pour diminuer la pression touristique ?

POINT EMPLOI

Concernant l’emploi, on l’a dit plus haut, le Loire Valley Market pourrait directement créer 500 postes ainsi qu’une centaine d’autres dans la restauration ou l’hôtellerie. Mais de quels types de contrats parle-t-on quand on sait que les grandes enseignes sont très consommatrices de CDD (périodes de Noël, soldes…) et de temps partiels, avec des salaires pas toujours extraordinaires. Oui l’Indre-et-Loire a un nombre de chômeuses et de chômeurs en hausse mais ces secteurs ont, parfois, déjà du mal à recruter et ce nouveau centre commercial pourrait bien ne pas arranger la situation. Alors que Sorigny avait jusqu’ici plutôt opté pour le développement d’une activité industrielle (avec un certain succès, comme pour l’entreprise TLD), ce serait en tout cas un sacré virage pour ce territoire.

On en vient à un autre argument phare des écologistes opposés au projet : l’artificialisation des sols avec la construction de ce Village et de ses parkings sur 20 hectares (+ les aménagements routiers ou d’autres constructions aux alentours). La « facture » énergétique est estimée à 53 000 tonnes d’émissions supplémentaires de CO2 par an, soit plus de 4 fois ce qu’a fait économiser la construction de la ligne A du tramway de Tours. A la place, si on voulait vraiment créer un tissu commercial harmonieux, on pourrait également requalifier des zones en décrépitude, comme celle de Chambray qui ressemble à un gruyère depuis que certaines enseignes ont migré vers Ma Petite Madelaine. Mais ce n’est pas à Sorigny.

Un projet économique à visée politique ?

Car même si en face à face on a tendance à entendre le contraire, le projet de Village des Marques de Sorigny peut apparaître comme une bataille de territoires. Depuis la création de Tours Métropole en 2017, les autres communautés de communes d’Indre-et-Loire cherchent à tirer leur épingle du jeu : une partie de leurs élu(e)s craignent de se faire manger par l’ogre métropolitain. Avec l’ouverture d’un pôle économique d’ampleur aux portes de l’agglomération tourangelle, Sorigny deviendrait un interlocuteur incontournable avec une population dynamique et un statut de vitrine départementale (à proximité immédiate du Loire Valley Market on trouvera ainsi le parc d’attraction Family Park qui déménage de son site historique de St-Martin-le-Beau, un atout de plus dans le raisonnement).

En face, on trouve une Métropole qui a eu bien du mal à se battre pour éviter que les 23ha vides du site Michelin ne deviennent une zone commerciale. Que l’initiative sorignoise déplaise dans cette assemblée semble donc assez logique : 41 voix contre et 9 pour lors d’un vote récent sur l’opportunité du chantier. Principal argument : le risque d’impact sur le petit commerce. Sans préjuger de la sincérité du maire de Tours et des autres dans ce dossier, on remarquera tout de même que c’est politiquement habile de remettre cette partie de l’électorat de son côté après les polémiques sur le stationnement ou sur l’installation de grosses enseignes type McDo en plein centre-ville de Tours.

Un débat philosophique, pas économique

Car oui, les obstacles philosophiques et les arguments politiques autour de la création d’un Village des Marques sont globalement les mêmes que ceux utilisés lorsque l’on débat de l’expansion des très grandes enseignes dans les centres-villes. Ainsi, la ville de Tours se félicite sur son site d’avoir attiré Starbucks ou McDo quand une partie des commerçants et les écologistes lui ont reproché les tapis rouges déroulés à ces enseignes. A une époque le collectif C’est au Tour(s) du Peuple rebaptisait même la Rue Nationale « Rue Multinationale » face à la raréfaction des boutiques indépendantes.

Conclusion : le débat sur le Village des Marques ne doit pas se faire sur son impact économique qui aura de grandes chances d’être positif. Non, il doit se faire avec une réflexion à long terme. Faut-il continuer de rechercher à tout prix la croissance économique, plaider sans cesse pour une hausse du « pouvoir » d’achat ou peut-on simplement travailler ensemble à ralentir la cadence pour se concentrer sur l’essentiel ? Aujourd’hui, il est fort probable que la première option soit majoritaire, à en juger par exemple par la faible mobilisation lors d’une première manifestation à Châtellerault il y a quelques semaines (une centaine de personnes). Le sera-t-elle toujours dans un siècle alors que des mouvements comme le zéro-déchet, la réduction de la circulation automobile ou la déconsommation semblent en progression constante, voire exponentielle ?

Ainsi, l’argument prédisant que « si le Village des Marques ne se fait pas ici, il se fera ailleurs » est une fumisterie. Si demain la Touraine dit non à ce concept pour des raisons philosophiques et que le Maine-et-Loire, la Vienne, les Deux-Sèvres, la Sarthe, la Mayenne, la Vendée, l’Indre, le Loir-et-Cher, la Charente-Maritime font de même, il n’y aura pas de Village des Marques dans le Centre-Ouest. Ce n’est pas à nous de dire si, oui ou non, il s’agira alors d’une bonne nouvelle et d’une victoire. En revanche c’est notre mission d’appeler à se poser les bonnes questions et à aborder le sujet sous le prisme le plus large possible. Quitte, peut-être, à remettre sérieusement en cause notre mode de vie.

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