[Dossier : Habitons demain] Opinions sur rues

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Retrouvez le dossier principal du magazine papier 37° n°8 automne-hiver 2022 nommé « Habitons demain »

La loi interdira bientôt la location de certains logements considérés comme des passoires thermiques, ces habitations difficiles à chauffer en hiver et souvent compliquées à garder fraîches l’été. C’est un enjeu environnemental mais aussi pour le confort des personnes qui y vivent. On a trop entendu d’histoires de taudis, de marchands de sommeil ou autres arnaques autour de l’immobilier. Qu’on soit locataire ou propriétaire n’est pas vraiment la question. Vivre dans un appartement ou une maison qui s’adapte aux évolutions de la société, voire de l’humanité, est aujourd’hui devenu capital. Mais comment faire pour que ce soit accessible à tout le monde ? Comment les professionnels de l’immobilier, de la construction, de l’architecture ou de la décoration prennent-ils en compte ces mouvements ? Quelle est la réalité de leur quotidien et quel futur se dessine pour leur métier ? Ce sont ces questions que l’on a voulu aborder dans ce dossier spécial.


On y passe nos nuits, nos repas, nos dimanches d’hiver ou nos après-midis jeux en famille. Maisons et appartements sont au centre de nos quotidiens et donc au cœur des grands enjeux du siècle, notamment en termes d’impact sur l’environnement ou de prise en compte de la dépendance. Alors comment concilier confort et durabilité ?

Le quartier Velpeau est en plein centre de la ville de Tours. Il rassemble autant de charmantes maisons avec jardin que de grands immeubles sans attrait particulier. Un secteur prisé pour sa proximité avec les commerces ou les services mais aussi pour son cadre de vie. On pense, par exemple, au grand square central équipé de composteurs et d’un jardin partagé. Mais est-ce vraiment le lieu de vie parfait ? En tout cas, l’endroit nous a paru idéal pour parler du logement de demain à partir des constats d’aujourd’hui. C’est donc là que l’on a réuni Cécile Brégeard et Laurent Destouches. La première est architecte, à la tête de sa propre agence depuis 8 ans (BL Atelier, basée à Tours-Nord et qui emploie 5 personnes). Lui est chef d’entreprise depuis plus de 20 ans, créateur du fabricant de matériaux Solutions Composites basé à Mettray. Son groupe d’une cinquantaine de salariés travaille aussi bien pour le bâtiment, que dans les travaux publics comme la mobilité, l’eau et l’environnement.

Via leurs prismes respectifs (la construction et l’aménagement), nous les avons fait dialoguer autour d’une question centrale : quels leviers pour améliorer nos logements, et surtout remédier aux erreurs commises depuis la Seconde Guerre mondiale, en particulier au cours des Trente Glorieuses ? Il est question de bâtiments plus adaptés aux enjeux environnementaux et humains mais aussi d’éducation globale de la population. Une discussion animée, constructive avec deux acteurs bien conscients des défis à mener. 

UN MODÈLE À BOUT DE SOUFFLE

Cécile Brégeard : En tant qu’architectes on a plein d’idées. Mais le plus souvent quand on arrive sur un programme il y a des limites qui nous sont données par l’environnement, les élus locaux, les maîtres d’ouvrage… On a un budget défini, des contraintes politiques, économiques ou sociales auxquelles il faut ajouter les normes et les garanties. Récemment un client voulait une maison bioclimatique : la première chose que je lui ai demandée c’est « Qu’est-ce que le Plan Local d’Urbanisme nous autorise à faire ? » Car si on est obligé d’aligner les pignons d’une certaine façon, je peux vite être bloquée. Quand il y a une décision de prise c’est souvent tout, tout de suite alors que des études poussées sont régulièrement nécessaires.

Laurent Destouches : Les personnes qui vous disent qu’on peut tout faire vite sont des imposteurs. Quand on bouge n’importe quel curseur c’est l’effet papillon : on ne sait pas où on va. Aujourd’hui, on est dans une logique où l’on centralise le débat sur un constat, une seule problématique, une seule tendance. Ça a été le recyclage, là on est sur le CO2, et demain ce sera sur l’eau.  Par exemple, si on construit en bois, il faut gérer la ressource. Cela implique des problèmes liés aux feux ou à la déforestation.

« Aujourd’hui, on mange du territoire sans avoir de réelle réflexion sur la façon dont on l’aménage »

CB : Il y a des effets de mode sans analyse derrière qui réduisent le champ de pensées et les solutions. Si on se retrouve avec une pénurie de bois alors quelle sera l’alternative ? Avant on bâtissait et surtout on réfléchissait à l’environnement qui entoure directement le projet de construction. On pensait aux vents, aux pluies, aux matériaux bruts disponibles à proximité. Aujourd’hui, au-delà d’avoir un habitat de plus en plus standardisé, on mange du territoire sans avoir de réelle réflexion sur la façon dont on l’aménage dans son ensemble. Lors d’une réunion avec une commune on m’a présenté des terrains voués à accueillir de futurs logements. J’ai demandé s’il y avait un accompagnement de prévu pour l’aménagement. Ce n’était pas le cas. Du coup on risquait de se retrouver avec des maisons en rangs d’oignons sans réelle réflexion. Et quand on fait ça, on ne fait pas de l’architecture…

LD : …On fait de la cabane ! Je suis très critique vis-à-vis des constructeurs qui ont fait qu’en France on voit partout les mêmes entrées de villes et de villages avec les mêmes matériaux de mauvaise qualité. On a 40° de pente en Touraine et on tombe à 25° dans le Poitou mais sinon c’est la même chose. On a laissé se développer une urbanisation galopante à des fins pas vraiment utiles. Par ailleurs, le Covid a mis en évidence le fait que certaines personnes vivent dans des logements qui ne sont pas décents. Une famille de 4 dans 60m² ce n’est pas viable. Il faut donc réfléchir à développer des solutions pour redonner de l’espace comme un agrandissement des façades ou des balcons mais aussi aux façons de ramener un peu de verdure.

CB : Ce qui me touche, en tant qu’architecte, c’est de voir énormément de maisons et d’immeubles sortir de terre alors qu’il y a un grand nombre de biens en demande de rénovation. Et c’est possible d’y créer des logements lumineux, spacieux et plus agréables à vivre. Ce dont il faut aussi avoir conscience c’est que chaque foyer est unique. Nous pensons encore trop à la maison en tant que telle avec quatre murs et un toit. Alors qu’il faudrait considérer un habitat comme étant unique, à l’image des gens. Souvent mes clients je les bouscule un peu. Avant de concevoir un projet j’ai besoin de savoir comment ils vivent, s’ils préfèrent passer dix fois plus de temps dans la cuisine que dans le salon… Ce qui n’empêche pas la créativité derrière. Au contraire.

PLUS FLEXIBLE

LD : On rêve de faire des maisons comme des voitures, cela a plein de vertus comme la préfabrication mais il ne faut jamais oublier que l’on est sur des modèles uniques car conçus pour des lieux uniques. Et personnifier ne coûte pas forcément plus cher. On peut envisager le développement de maisons avec une volumétrie plus petite en investissant les dents creuses comme les toits d’immeubles pour ne plus s’étendre à l’infini. Cela veut dire densifier la ville de façon intelligente. Dans un quartier comme ici, à Velpeau, il y a des possibilités tout en répondant aux enjeux de confort et de bien-être. Pour la lumière si on ne l’a pas en façade on peut aller la chercher par en haut. Ou relever une maison sur pilotis. On peut aussi réfléchir à des murs plus hauts : personne ne le fait. Dans les familles nombreuses, ça signifierait remettre des lits à étages et imaginer des cloisons mobiles pour agencer et réagencer selon les besoins.

CB : C’est un sujet hyper intéressant. Je travaille beaucoup sur l’accessibilité au handicap. Et je me souviens de mon grand-père très manuel qui d’un coup ne pouvait plus descendre les quelques marches jusqu’à son jardin. Il a fini sa vie sur son siège à mourir de tristesse. Après un accident ou en cas de perte d’autonomie, on ne peut pas forcément bouger tout de suite. Dans une maison figée on se retrouve bloqué, alors on doit faire de très lourds travaux ou déménager. Avoir des maisons aménageables, en fonction des étapes, des aléas, de la vie, ce serait la solution.

« On a scénarisé la maison du divorce : en accordéon avec les enfants au milieu, et des cloisons modulables le temps que les parents réussissent à trouver un bout d’équilibre. »

LD : Les séparations ont aussi créé des besoins énormes. Il ne faut plus un logement mais deux et on a vu les demandes de F3 se multiplier. Alors on a scénarisé la maison du divorce : en accordéon avec les enfants au milieu, et des cloisons modulables le temps que les parents réussissent à trouver un bout d’équilibre.

CB : Il va aussi falloir réapprendre à vivre avec son frère et sa sœur. Je l’ai dit à une famille dont le budget bloquait, en proposant de mutualiser certaines chambres. Du coup, nous, on s’engage à dessiner du mobilier intégrant des espaces intimes pour chaque enfant. Ce faisant, on économise du couloir. Et si demain un enfant quitte le foyer, on enlève une cloison et on dispose d’une plus grande pièce.

LD : J’adore l’espace mais aujourd’hui c’est un luxe. Tout le monde en a envie mais ce n’est plus possible et c’est toute l’ambiguïté. Alors il faut donner la sensation d’en avoir même si la situation économique et environnementale impose de se serrer un peu.

CHANGER LES MENTALITES

CB : On vit avec un modèle qui véhicule beaucoup d’envies comme l’acquisition d’une piscine, qui est un symbole fort et traverse les décennies. Mais en a-t-on vraiment besoin ?

LD : Cela m’amène à parler de la résilience. Demain il va vraiment falloir penser à s’adapter aux changements que l’on vit. C’est-à-dire ne pas trop chauffer une chambre qui peut très bien rester à 14-15° l’hiver. Mais aussi construire sur des terrains adaptés avec des matériaux adaptés. On continue à faire du parpaing alors qu’on sait que le béton est un des principaux émetteurs de CO2. Ou alors on construit sur des terrains argileux qui bougent avec de gros risques de fissures.

CB : Moi j’ai des gens qui me demandent une baie vitrée plein ouest pour avoir plein de lumière. Je leur dis que c’est une hérésie, qu’ils vont cramer ! On peut aussi avoir de la lumière au nord : je suis persuadée que chaque architecte en a conscience mais sur la maison individuelle nous ne sommes pas majoritaires (la loi n’impose pas de recours aux architectes pour les constructions inférieures à 150m², ndlr).

LD : Le bâtiment est l’un des plus gros consommateurs de ressources et d’énergie : on tient la corde avec les mobilités mais pour nous c’est plus long de bouger car on a un taux de renouvellement de 100 ans. Voilà pourquoi il est plus efficace d’aller vers la rénovation. C’est peut-être lourd financièrement mais essentiel. Par exemple, en pariant sur la paille ou la cellulose, bien meilleurs isolants que la laine de verre. Mais là on tient à la politique. Le secteur est sous emprise et pour que ça change il va falloir que les pouvoirs publics entrent dans le détail. Par exemple, conditionner les primes pour la rénovation au recours à des matériaux plus vertueux. Au-delà des pouvoirs publics, il faudrait également que les plus gros du secteur soient également vus comme une locomotive et non plus seulement comme des mastodontes individualistes. Ils doivent passer à des matériaux plus adaptés et participer à l’élaboration d’un chantier commun de réflexion entre eux, l’Etat, le citoyen et les petites entreprises.

CB : Notons également le rôle de l’Ordre des architectes qui doit également participer à cet élan collectif. Il faut qu’on avance tous ensemble. C’est en train de changer mais il y a des montagnes à soulever. 

LD : C’est un enjeu de société et on pourrait prévoir des cours sur le sujet dès le secondaire. Donner une base de connaissances, redonner envie à entrer dans les métiers du bâtiment. C’est un sujet pratique avec un chouette travail à faire sur les phénomènes physiques, thermiques, sur le beau et son évolution dans le temps, sur l’usage tout en apprenant à être flexible.

CB : Se loger fait partie des besoins primaires de l’être humain. Si vous êtes bien chez vous, il y a un impact direct sur l’être humain. Un logement, qu’il soit une maison ou un appartement, il faut le vivre en plus d’y vivre.

Par Pierre-Alexis Beaumont et Olivier Collet

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