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Comprendre la colère populaire derrière le Mouvement du 17 Novembre

Depuis plusieurs semaines, l’appel au mouvement du 17 novembre contre la hausse des prix du carburant fait son chemin. Samedi prochain, plus de 530 points de blocage en France sont déjà recensés. Un mouvement d’ampleur parti des réseaux sociaux, inédit en tant que tel. Comme ailleurs, en Indre-et-Loire plusieurs points de rassemblements sont prévus dès 7h du matin et les blocages devraient impacter fortement la journée. Un mouvement qui en dit par ailleurs plus long que la simple gronde sur la hausse des prix des carburants. Analyse.

Une colère populaire profonde

Avec plus de 30 millions de voitures en circulation en France (plus de 290 000 en Indre-et-Loire), l’automobile fait partie intégrante du quotidien des Français. En région Centre Val de Loire, 78,9% de la population l’utilise même pour les trajets quotidiens domicile-travail. Des chiffres qui expliquent à eux seuls l’importance et la dépendance de l’automobile pour les ménages. Pas étonnant dès lors que la moindre hausse des prix du carburant fasse tousser. Ce qui l’est plus en revanche c’est l’ampleur soudaine et surprenante du mouvement de grogne, du moins dans les intentions, celle-ci restant à confirmer samedi dans les faits. Une grogne qui n’est pas à prendre à la légère et qui témoigne d’un malaise pour une partie de la population avec en toile de fond un profond sentiment d’injustice comme le montrent les multiples témoignages individuels publiés. Oui mais les exemples doivent-ils pour autant avoir valeur d’arguments ? Oui et non. Oui, car le malaise est bien présent et l’augmentation du prix du carburant a un impact réel sur le pouvoir d’achat des Français. Non, car isoler cette question du reste n’a pas de sens et dans ce débat c’est toute la question de l’imposition, directe ou indirecte qui doit être analysée mais aussi plus largement celle du rôle et de la place de l’Etat.

Peuple des villes contre peuple des champs ?

Le raccourci est ici un peu simpliste mais tient en partie. C’est en effet avant tout la France périphérique, pour reprendre l’expression du géographe Christophe Guilluy, qui est en première ligne dans cette grogne populaire, celle pour qui l’automobile reste un outil nécessaire si ce n’est indispensable en terme d’autonomie et de déplacements. Pour Marie, infirmière vivant à Saché, « la voiture est une nécessité, c’est un outil du quotidien pour toute ma famille. Quand on habite dans des petites communes comme nous, on n’a pas le choix. Moi cela m’impacte personnellement et professionnellement cette hausse du carburant »

A ce sujet : lire sur Le Monde.fr: « Quelle alternative à la voiture, hors des villes ?

On touche ici à la question des inégalités de territoires avec encore une fois l’impression pour une partie de la population vivant en périphérie des centres-urbains d’être mis de côté et de n’être finalement que des citoyens de seconde zone. C’est ce que nous explique Marco qui vit à une trentaine de kilomètres au nord de Tours. « On entend rarement parler des petites communes, des difficultés qu’ont les habitants. Aujourd’hui on centralise tout, mais contrairement à ce que pensent les élus qui vivent à Paris, la France ce n’est pas que les grandes villes. Avant il y avait des services de proximité, des commerces, une poste. Aujourd’hui on n’a même plus de médecin par exemple. »

Un sentiment d’inégalités doublé par celui d’injustice fiscale. « Ce qui met en colère c’est que la variable c’est toujours les classes moyennes. C’est toujours sur nous que le gouvernement, quel qu’il soit, fait reposer les efforts. Je ne suis pas contre l’imposition mais là ça va toujours dans le même sens, on paye mais on voit pas d’améliorations de l’autre côté. On est perdants perdants en fait. » poursuit Marco.

Ce ressenti c’est celui exprimé par beaucoup, de façon plus ou moins claire et non sans un certain mélange d’arguments réels et de fausses vérités à l’image de la vidéo de Jacline Mouraud, cette quinquagénaire qui a fait le buzz avec son coup de gueule sur les réseaux sociaux. Une vidéo vue plus de 6 millions de fois, à l’origine et devenue symbole de la gronde actuelle et dans laquelle son auteure flirte entre une colère que beaucoup trouvent légitimes mais qui relève plus des amalgames simplistes que d’une argumentation raisonnée et étayée. Des propos directs dans lesquels beaucoup se sont retrouvés néanmoins.

La voiture ce symbole de liberté ou d’individualisme

Oui mais à l’heure où le changement climatique constitue un défi majeur encore trop sous-estimé, ces hausses de carburant ne sont-elles pas nécessaires ? C’est l’un des arguments de ceux qui s’opposent au mouvement du 17 novembre. Pour ces derniers, la voiture est autant un symbole que pour ceux qui iront manifester samedi. Un symbole contraire cependant, celui d’une société passée et polluante mais aussi d’un certain individualisme face aux défis communs qui s’annoncent. Ces derniers jours un contre-mouvement est ainsi né sur les réseaux sociaux. Les images de voitures affichant gilets jaunes sur le pare-brise et étant en situation d’incivilité (mal garées) sont notamment affichées sur les réseaux sociaux comme preuve d’un certain égoïsme des « voiturophiles » face à une société qui devra évoluer à l’avenir et tendre vers plus d’environnementalisme.

Les augmentations de carburant sont un facteur de cette politique environnementale, c’est indéniable. En augmentant les prix à la pompe, l’Etat joue un rôle de régulateur, en incitant à moins consommer. Un volet qui ne suffit pas néanmoins. La question de la transition écologique ne pouvant se résumer à cela. « Je veux bien changer mes habitudes, encore faudrait-il que ce soit possible facilement. Moi aujourd’hui ce que je vois c’est qu’en quelques mois, mon budget essence a augmenté de façon significative et ça c’est du concret » nous explique à ce sujet Cédric, un père de famille de 43 ans, vivant à Dierre et travaillant sur Tours, avant de poursuivre, « et je ne suis même pas sûr que cela va servir à la transition énergétique en plus ».

Lire à ce sujet le décryptage des Décodeurs du Monde.fr

Et aussi cet article du Figaro

Quelle suite politique au 17 novembre ?

Sur l’échiquier politique certains attendent beaucoup également de ce mouvement avec l’espoir d’affaiblir La République En Marche et un Executif déjà fragilisé par un été et un automne plein de turbulences. Plusieurs membres de la France Insoumise, dont les députés avaient rejeté l’amendement des hausses de carburant en janvier dernier parce que ces dernières reposaient sur les particuliers, ont affiché leur soutien au bloqueurs du 17 novembre. Chez Les Républicains, les cadres du parti profitent également de ce mouvement pour attaquer le gouvernement. Le Rassemblement National lui se fait discret mais agit en coulisses grâce à ses militants pour certains fortement impliqués dans les appels au blocage, sentant bien les retombées électorales que pourrait avoir cette gronde.

Et c’est là le danger de ce type de mouvements. Entendons-nous, la colère envers le pouvoir exécutif est bel et bien grandissant et sa légitimité n’a pas à être remise en cause au même titre que toute colère sociale. Au contraire, elle doit être entendue et comprise. Cependant elle démontre aussi, un peu plus, la crise institutionnelle dans laquelle la France (comme d’autre pays) est. Cela montre également les difficultés pour le gouvernement non seulement à faire passer ses messages mais aussi à comprendre les revendications de la population comme en témoignent les sorties parfois maladroites ces dernières semaines de ses membres, à l’image du porte-parole du gouvernement Benjamin Griveaux qui a évoqué (avant de se rétracter) : «des gars qui fument des clopes et qui roulent au diesel».

De quoi alimenter un peu plus le « tous pourris » qui résonne de plus belle en ce moment. Et alors que les mouvements syndicaux plus classiques ont peiné ces dernières années à rassembler les colères des Français, ne réussissant plus à instaurer un rapport de force face au gouvernement, il n’est finalement pas étonnant qu’un mouvement né en dehors de toute structure traditionnelle (syndicats, partis politiques) comme celui-ci réussisse à fédérer, à l’heure où la défiance envers tout ce qui ressemble de près ou de loin à une institution est connoté péjorativement.

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