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Aucard : un village dans la ville

« J’aime mon quartier. Il est fait de bric et de broc. Toutes ces petites maisons font un peu « village de bord de mer » alors que nous sommes en centre-ville. »

Annie vit dans le quartier des habitations de l’île Aucard depuis plus de 30 ans. La soixantaine, un élégant chapeau beige enfoncé sur la tête, elle marche le long de la Loire pour aller jeter ses poubelles. « Je ne suis pas encore assez vieille pour avoir connu ça, mais avant qu’il y ait toutes ces maisons, les terrains étaient recouverts de taudis et de cages à poules », s’amuse celle dont la maison est considérée comme « une des plus belles de l’île » par certains voisins. A peine dix mètres plus loin, un grand portail gris automatisé. Sur la pointe des pieds, on peut apercevoir un cabanon, les joints jaunâtres et boursouflés apparents. Le bois commence un peu à noircir et les mauvaises herbes poussent ici et là. Des maisons en taule sont éparpillées un peu partout sur l’ancienne presqu’île.

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Aujourd’hui, ce quartier est coincé entre la digue et la Loire. « Il suffit d’une crue un peu plus forte que les autres, et on peut se retrouver les pieds dans l’eau », prévient Lidya qui habite ici depuis 2003 avec son fils et son mari. Mais ce n’est pas pour leur faire peur. Elle et sa famille habitent dans une belle maison. On entre chez eux par un petit jardin plein de fleurs rose. A gauche, un petit cabanon en bois. En face, une charmante terrasse sous un préau. Arnaud, son mari, est confortablement installé sur une des chaises de jardin. Par une fenêtre au niveau du sol, on peut apercevoir une cave dans laquelle sont entreposés une table à repasser et un frigo. Leur maison est sur deux étages. Les murs en crépis blancs sont émaillés de quelques fissures. « On habite dans la première maison construite du quartier. Elle date de 1886. Mais de toutes les maisons construites sur l’île Aucard, aucune n’a jamais eu de permis de construire… »

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Aux origines, les terrains étaient destinés à des cabanons de pécheurs. Et puis ils ont été agrandis et agrandis encore. Depuis, ce lieu est souscrit à toute urbanisation. Le plan de prévention des risques d’inondation le classe en zone rouge. C’est-à-dire qu’aucun permis de construire ne peut être délivré, même par dérogation. « Le seul droit que nous avons encore, c’est de peindre nos murs. Mais bon, de toute façon, tout le monde construit discrètement, sans ne rien dire à personne… » Arnaud et Lidya ont creusé une cave et rehaussé leur toit. Mais ils se sont fait dénoncer par leurs voisins. Magnanime, la mairie les a tout de même laissé finir les travaux qu’ils avaient commencé. Mais ce n’est pas du goût de Christine Guérin, la présidente du comité de quartier Paul Bert / île Aucard : « je veux que ça reste un petit village. Il ne faut pas que les gens hésitent à dénoncer leurs voisins qui agrandissent les terrains sans autorisations. Sinon, c’est la porte ouverte à tout. »

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L’île Aucard se gentrifie, et les prix des terrains deviennent de plus en plus cher. « On a des amis qui envient notre cadre de vie… Mais eux ont acheté un appartement à 180 000 euros dans le centre de Tours alors que notre maison en a coûté 37 000, se satisfait Arnaud. Mais aujourd’hui, je suis sûre qu’on peut en tirer au moins 250 000 euros. »

Et pourtant, eux sont dans l’allée la plus éloignée de la Loire. La route devant chez eux se soulève au gré des racines qui s’enchevêtrent sous le bitume. Des jardins, des potagers, des terrains laissés en friche, des voitures garées camouflées entre des branchages aux feuilles vertes… Plus on s’approche du bord de Loire, plus les maisons deviennent belles et les jardins luxuriants.

« C’est vrai que quand on passe dans ces rues, il y a un vrai coté romantique… On ne se sent plus du tout à Tours. J’habite dans cette ville depuis toujours et je n’étais jamais venu dans ce quartier. Ça sort de l’ordinaire. » Rémi, boucles d’oreilles, bermuda gris, barbe bien fournie et lunettes de soleil sur le nez sirote sa bière dans le seul bar du quartier. Pascal Guilbert a ouvert Le grand cagibi le 16 juin dernier. « On l’a appelé Le grand cagibi parce que c’est un lieu fourre-tout. Notre bar attire du monde de tous les horizons… Inconsciemment, c’est vrai que ça colle bien aussi au lieu : on passe d’un palmier à une cabane en tôle. Et puis d’un quartier ouvrier, c’est devenu complètement bobo. » Sur la terrasse extérieure de 400 mètres carré, une vingtaine de personnes discutent au soleil. Assis sur des canapés ou des chaises multicolores, ils grignotent des planches de charcuteries entre deux éclats de rire. Ses bras tatoués chargés de verres, sourire jusqu’aux oreilles, un homme repars s’asseoir autour de sa petite table, laissant flotter derrière lui une douce odeur de patchoulis. « C’est pas le PMU du coin, s’exclame Maud, la petite trentaine, sa clope au bec. J’adore tous ces canapés, j’ai juste envie de m’affaler dedans. »

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Avant de devenir ce lieu « paradisiaque », Le grand cagibi était l’Ambiguë, une boite de nuit. « Mon frère, qui habite dans le quartier, retrouvait régulièrement des préservatifs usagés dans son jardin, peste Christine Guérin, la présidente de l’association de quartier. J’attends de voir ce que ça va donner avec le nouveau propriétaire. » En tout cas, les habitants du quartier sont pour la plupart ravis de ce nouveau lieu accessible, vivant, mais pas dérangeant. C’est le seul commerce de ce lieu un peu hors du temps. Et c’est aussi la seule infrastructure à avoir eu un permis de construire pour travaux délivré par la mairie. « Mais je préfère ne pas en parler. Par ici, c’est un sujet un peu tabou » esquisse Pascal Guilbert…

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