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Une Tourangelle suggère la langue des signes pour tous à l’école

On a entendu parler d’elle dans le cadre de l’édition 2019 du concours « Ma thèse en 180 secondes » à l’Université de Tours. Immédiatement, on a eu envie de la rencontrer un peu plus de 3 minutes. Erika Guillet rédige en ce moment une thèse autour d’un sujet passionnant : « la langue des signes comme nouvel outil pédagogique ». Selon elle, il s’agit d’une base essentielle pour booster l’apprentissage des enfants.

On lui pose la question avec prudence mais la jeune femme l’assume sans sourciller : oui, son sujet est militant. La langue des signes comme atout pour apprendre, Erika Guillet y croit dur comme fer… tout simplement parce qu’elle l’expérimente déjà au quotidien. Originaire de l’île de La Réunion, la jeune femme a grandi à Tours où elle a décroché un bac ES avant de poursuivre ses études avec une licence en sciences de l’éducation puis un master. Aujourd’hui, elle travaille à mi-temps à La Riche (en centre de loisirs et auprès d’enfants en difficulté) tout en consacrant une large partie de son emploi du temps au vaste travail de recherche qui devrait encore lui prendre une grosse année.

« J’ai toujours voulu être prof des écoles. Petite, j’aimais bien écrire au tableau, corriger les fautes… Quand j’étais aux Rives du Cher, j’ai vu des enseignants qui ne donnaient pas forcément envie d’apprendre. Alors je me suis dit qu’en tant que prof je pourrais montrer aux élèves qu’on est là pour les soutenir. »

Erika Guillet a trouvé son style : elle utilise la langue des signes (LSF) dès ses premières missions à Tours ou dans le Lochois. Ça se fait naturellement, parce qu’elle la maîtrise depuis longtemps : une de ses amies d’enfance est sourde.

« Ce n’est pas ma langue maternelle, mais elle est rapide à apprendre et à comprendre. »

Ayant « toujours eu tendance à parler avec les mains » Erika Guillet communique ainsi avec ses élèves, « au départ sans faire exprès ». « Je m’en suis rendue compte dans des classes à double niveau. Je travaillais avec un groupe, et j’utilisais la LSF avec l’autre groupe laissé en autonomie pour leur donner des consignes comme se taire ou s’asseoir. A force de signer en même temps que de parler ils ont appris. Et puis naturellement, j’ai tendance à me servir de mes mains pour répondre aux élèves qui me posent des questions. La gestuelle aide à une meilleure compréhension. »

Une poésie apprise en 16 minutes grâce aux signes

Utile pour les personnes sourdes ou malentendantes, la LSF aurait aussi des vertus pour les dyslexiques, toutes les personnes avec des troubles du langage ou d’origine étrangère qui ne parlent pas français. « Ça les aide énormément pour éviter les confusions de mots et de sens, par exemple entre un oiseau qui vole en battant des ailes ou qui vole dans le sens dérober quelque chose » disserte Erika Guillet qui l’exploite avec des enfants de La Riche qu’elle accompagne après les cours : « on aborde des points du programme sans qu’ils s’en rendent vraiment compte. La LSF les fascine. Grâce à elle des élèves qui n’avaient jamais appris de poésie ont réussi à maîtriser un texte en 16 minutes. J’avais traduit chaque vers en langue des signes pour les aider à mémoriser. »

Si de nombreuses recherches ont déjà été menées sur la LSF, peu de travaux concernent son utilisation pour des personnes sans déficit auditif. Voilà pourquoi l’enseignante tourangelle utilise sa pratique éducative au quotidien pour alimenter son travail de thèse : « les seuls livres qui existent ce sont des dictionnaires, alors mes élèves sont un peu mes cobayes » sourit-elle entre deux gorgées de diabolo.

Un projet de formation généralisé des profs

L’objectif d’Erika Guillet, c’est de voir son modèle diffusé de manière plus large, donc de former d’autres profs. « Les classes Ulis (spécialisées dans l’accueil d’élèves en situation de handicap) manquent de place. Si les enfants sourds ou malentendants se retrouvent face à un prof non signant, c’est difficile pour eux d’être bien intégrés. Apprendre la LSF permet donc de les impliquer en totale cohésion. C’est magique. » Mais la Tourangelle voit plus, imaginant des atouts pour tous les jeunes :

« Lors du concours pour présenter ma thèse en 180 secondes, j’ai fait en sorte de ne pas utiliser le mot ‘sourd’ ou ‘surdité’. Il est encore nécessaire de montrer que la langue des signes est une langue à part entière, et non pas un langage. Elle permet une grande ouverture d’esprit, une meilleure gestion de classe, ou la facilitation de l’apprentissage de la lecture. »

Erika Guillet a le sentiment de viser juste : « à chaque fois que j’explique ce que je fais, ça intéresse. J’ai rencontré plein d’enseignants et de formateurs qui me disent que c’est génial. » Et même si l’idée de s’éloigner des enfants la chagrine, elle espère à terme pouvoir se spécialiser dans la formation du monde enseignant afin de développer cette pratique en classe. Il faut d’ailleurs savoir que de plus en plus de parents s’y intéressent également en combinant signes et mots pour communiquer plus facilement avec leur bébé.


Un degré en plus :

Erika Guillet a reçu le prix du public régional du concours Ma thèse en 180 secondes le 26 mars ce qui lui a permis de participer à la finale nationale de cette compétition consistant à présenter ses travaux – souvent très complexes – en 3 minutes chrono. Évidemment, elle a parlé et signé en même temps.

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