A la uneSociété

Quartiers prioritaires : « Agir sur plusieurs leviers »

Depuis la semaine dernière, trois quartiers prioritaires de l’agglomération tourangelle, la Rabière, le Sanitas et la Rabaterie, ont intégré le dispositif gouvernemental des « Quartiers de Reconquête Républicaine ».

Ces QRR constituent une mesure phare de la police de sécurité du quotidien (PSQ) portée par Beauvau. Le dispositif prévoit notamment un déploiement progressif, dans des lieux ciblés, de moyens de police supplémentaires. On évoque entre 15 et 30 policiers supplémentaires par quartier. Des renforts policiers jugés nécessaires par les autorités, Préfecture en tête qui voit dans ce dispositif « une façon de ré-occuper le terrain, en étant au plus proche des habitants ». Dans les discours, tous ciblent notamment les trafics, les violences et les incivilités. « Quand il y a une présence policière, on voit que cela marche, même si cela ne résout pas tout » expliquait ainsi la Préfète d’Indre-et-Loire, Corinne Orchezowski.

Des quartiers aux problématiques similaires

Et cette dernière, tous comme les trois maires concernés, Frédéric Augis (Joué-lès-Tours), Christophe Bouchet (Tours) et Marie-France Beaufils (Saint-Pierre-des-Corps) de se montrer satisfaits de la validation de leur candidature commune.

Une candidature qui avait été portée en premier lieu par la ville de Joué-lès-Tours pour le quartier de La Rabière et qui s’est élargie aux deux autres communes afin d’avoir plus de poids dans le dossier. « Cette candidature unitaire a du sens parce qu’il y a des interactions entre ces trois quartiers et que l’on retrouve des problématiques similaires » explique Christophe Bouchet, le maire de Tours.

_DSC5136

La Rabière, La Rabaterie, Le Sanitas, trois quartiers de grands ensembles, archétypes des Trente Glorieuses, devenus quartiers populaires cumulant les problèmes et souffrant d’une mauvaise image dans l’opinion publique, non sans une certaine stigmatisation. Sur place, les habitants que nous avons rencontré relativisent néanmoins. « C’est pas la zone que l’on veut décrire de l’extérieur non plus. Il y a plein de vie à La Rabaterie, les gens sont solidaires, on peut s’y balader tranquillement même » explique ainsi Farid, 31 ans, qui réside dans ce quartier de Saint-Pierre-des-Corps, « mais ce sont plein de petits trucs qu’on laisse grossir qui créent cette mauvaise image, mais au fond il y a combien de personnes qui foutent la merde sur des milliers d’habitants ? »

Quelques dizaines de personnes, nous dit-il, sur plus de 5000 habitants, une proportion identique dans les deux autres quartiers. Mais suffisant néanmoins pour créer un sentiment d’insécurité qu’il est difficile de nier. Les « QRR » pourront-ils être une réponse à celui-ci ? Marie-José, la quarantaine, vivant aussi à Saint-Pierre-des-Corps ne cache pas un certain scepticisme : « Je demande à voir, si c’est juste pour mettre plus de policiers, je pense pas que ça va changer grand chose. Le vrai problème c’est le sentiment d’exclusion. » Sans occulter les problèmes d’insécurité, cette dernière d’évoquer « des jeunes qui sont perdus et récupérés par des types malsains pour le trafic ». Et Marie-José de poursuivre : « c’est chez les petits qu’il faut agir, leur donner des clés de réussite, sinon en grandissant ils referont les mêmes conneries que les plus grands parce que c’est le seul exemple qu’ils ont ».

Un peu plus loin, un homme dans la cinquantaine, se montre lui plus positif sur les « QRR » : « Il faut que l’Etat réinvestisse nos quartiers, on se sent depuis trop longtemps isolés et esseulés face aux incivilités. Moi je trouve cela bien que l’on remette des policiers, cela va certainement en calmer ».

Les QRR, un levier d’actions parmi d’autres

Agir sur plusieurs leviers, c’est dans les discours, la volonté des maires concernés également. Pour Marie-France Beaufils, il faut ainsi « agir sur la prévention autant que sur les interventions policières. L’accompagnement des populations est aussi essentielle et décisive si on veut faire évoluer les choses ».

Des fonds de la politique de la ville doivent ainsi être débloqués pour les QRR, sur la base d’appels à projets et principalement à destination des associations. « Il y aura des contrats d’objectifs sur trois ans » précise-t-on à la Préfecture, sans donner forcément de montants.

« Il faut agir avec la Métropole qui a la gestion de la politique de la ville et travailler avec les autres quartiers également pour éviter de déplacer les problèmes » explique Frédéric Augis en citant Maryse Bastié ou encore Niqueux-Bruère à La Riche. Pour le maire de Joué-lès-Tours, être passé QRR est « une chance », parce que cela permet non seulement des renforts policiers mais aussi parce que cela permet d’obtenir des subventions supplémentaires. « Il faut faire confiance aux associations sur le territoire, elles connaissent le terrain et les enjeux, il faut leur donner les moyens de travailler avec la jeunesse notamment ».

« Il faut casser la spirale de l’échec » explique Kaïs qui vit au Sanitas. Ce dernier que nous avions rencontré en décembre pour un sujet sur le mouvement des Gilets jaunes, se montre lui aussi réservé : « Comme je vous l’avais dit, moi je pense que passer un peu de vernis pour la forme ça ne résout rien. Si on s’attaque pas au fond des problèmes, ça changera rien ».

Le fond du problème pour notre interlocuteur c’est avant tout la question du chômage, du manque d’emplois et des revenus des habitants qui sont parmi les plus faibles de l’agglomération. A la Rabière, le revenu médian par habitant et par an est ainsi de 9000 euros, il s’élève à 11 000 euros à La Rabaterie et n’est que de 7500 euros par habitant au Sanitas.

_DSC5128

L’urbanisme l’autre levier pour casser « les poches de pauvreté »

C’est pour casser ce phénomène de paupérisation que la ville de Tours via l’ANRU a lancé un vaste projet de rénovation du quartier. A terme, c’est 10% des habitations qui doivent disparaitre afin d’aérer le quartier, tandis que de nouveaux logements doivent faire venir de nouvelles populations avec comme objectif assumé de baisser le taux de logements sociaux à 80% sur le quartier contre 93% aujourd’hui. Un travail de fond forcément compliqué, et sur lequel il faut avancer à tâtons, le but n’étant pas de cacher la misère ou de la déplacer. Pour Christophe Bouchet, le maire de Tours, ce projet de rénovation urbaine « est une action forte, complémentaire du passage en QRR, c’est en agissant sur plusieurs axes comme cela que les choses avanceront ».

Un programme de rénovation, La Rabaterie en bénéficiera d’un également, piloté là-aussi par la Métropole. Un programme de 28 millions d’euros qui se concentrera en grande partie sur le secteur du centre commercial. « Il faut redonner de la qualité de vie à ce secteur en y intégrant de la végétalisation mais aussi en travaillant avec l’environnement comme la dalle de l’Aubrière derrière. » expliquait lors de la présentation de ce programme Marie-France Beaufils qui y voyait « une opportunité pour casser le côté enclavé du quartier ». Un programme de rénovation qui devrait être détaillé plus précisément au printemps prochain.

Relire notre article sur la rénovation de la Rabaterie sur Info Tours

L’urbanisme, un autre levier habituel des politiques publiques qui vise généralement à augmenter la mixité sociale des quartiers ciblés. Des opérations d’urbanisme qui bouleversent les quartiers en question, mais qui se montrent également insuffisantes à elles-mêmes. A Joué-lès-Tours, la Rabière a bénéficié du précédent plan de l’ANRU, des bâtiments ont été rénovés, d’autres ont été détruits et le quartier a changé en partie de visage. Prochainement la rénovation de la Vieille Rabière achèvera cette opération sur le quartier. Pourtant malgré tout, cela n’a pas empêché de nouveaux actes d’incivilité, comme en témoigne les multiples incendies de voitures qu’a connu le quartier à la fin de l’année 2018.

La semaine dernière lors d’un débat dans le quartier, les présents pointaient notamment le peu d’actions pour les jeunes, le manque de respect entre communautés ou des interventions disproportionnées de la police. Et beaucoup s’interrogeaient sur l’emploi et l’efficacité des aides publiques. « Le quartier est plein de richesses mais elles sont mal exploitées » déplorait ainsi un participant.

Un constat partagé dans beaucoup de territoires prioritaires, y compris dans les deux autres tourangeaux retenus dans le dispositif des « QRR ». Et partout le même sentiment, que gérer les effets sans traiter des causes du mal ne servira finalement à pas grand chose. Un travail immense qui ne pourra se faire que sur le temps long et avec une volonté publique forte.

Print Friendly, PDF & Email