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Signes des Temps #150 : Le vélo et les tuyaux au Sanitas

Le pitch : « Signes des Temps » ce sont des images chassées dans les rues, les bâtiments et les chemins de la Touraine ; des traces laissées par l’Homme pour l’Homme, parfois très claires, parfois très floues, violentes, commerciales et/ou drôles, mais toujours signifiantes – que ce soit grâce à des mots, des dessins ou des symboles – et potentiellement visibles par tous.

Un mercredi matin au printemps 2018, l’herbe est verte mais le ciel fait grise mine… Au Sanitas, un vélo posé face à la Passerelle du Docteur Fournier s’ennuie un peu… De temps en temps il fait « bip bip » en espérant que quelqu’un le remarque et l’emmène voir du pays. A force, les tuyaux qui font la sieste juste à côté s’agacent un peu :

– Eh toi, arrêtes de ronfler !

– Je ne ronfle pas ! Au contraire je suis bien éveillé, le phare luisant, prêt à découvrir le monde qui m’entoure

– Te la joues pas philosophe, tu fais du bruit et ça nous empêche de roupiller !

– Quelle idée aussi de vous avachir ici, vous polluez…

– Parce que tu crois qu’on l’a choisi ? On nous a posés là à l’arrache. Et encore quand je dis posé je suis poli… On a été jetés, largués, abandonnés comme des malpropres par le chantier d’à côté…

– Vous servez à quoi à la base ?

– On est le genre de tuyaux qui transportent les eaux usées, ce que les gens qui se posent sur ta selle balancent dans nos conduits quand ils ont fait leur petite affaire.

– Enfin là vous n’avez pas l’air vraiment opérationnels…

– Bien vu Sherlock… On languit, on fait tâche dans le paysage, mais ça n’inquiète pas grand monde, comme si c’était normal de délaisser trois bouts de tuyaux dans un espace vert. Tu vois, bientôt ici, y’aura plein de gens bien apprêtés qui viendront bosser tous les jours. Peut-être même que certains d’entre eux débarqueront en utilisant tes pédales. A ce moment-là, crois-moi, on ne sera plus là. Dans le meilleur des cas on aura été enterrés… On remplira notre fonction mais personne ne nous verra. Et si on n’a pas de chance, on finira dans je ne sais quelle décharge, avec d’autres rebus de chantier.

– Ton discours n’est pas super positif…

– C’est l’expérience, petit… Toi, aujourd’hui, tu détonnes dans le paysage… Tu est tout neuf, avec un joli panier coloré. Les gens peuvent t’enfourcher d’un simple clic de smartphone : c’est fun, moderne. Tu prends un peu de place sur le trottoir mais c’est pour la bonne cause : se déplacer avec toi ne coûte pas cher et ça permet de brûler quelques calories pour avoir l’air un peu plus sexy en maillot de bain. Jusqu’au jour où tu auras la chaîne qui part en vrille, les pneus crevés et le frein qui grince. A ce moment-là tu seras sûrement comme nous aujourd’hui : au rebus, nostalgique. Tu seras la tristesse incarnée. Ainsi va le monde…


Un degré en plus :

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