Société

L’univers de Bertrand Penneron en six leçons

Suite de notre article Bertrand Penneron, orfèvre des bords de Loire

Les réalisations de Bertrand Penneron en Indre-et-Loire sont nombreuses et variées. Nous en avons choisi six, de manière très subjective, pour vous faire découvrir une partie de l’univers de cet architecte.

  1. Le centre-bourg de Saint-Branchs (2003)

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Bertrand Penneron : C’était un type de commande nouveau pour moi. C’était la première fois que Touraine Logement faisait travailler un architecte qui était en dehors de leur sérail.

Hugo Massire : L’importance de ce projet repose sur la volonté initiale de Touraine Logement de vouloir faire bien plus que des commerces et des logements : ils voulaient créer une place, un lieu de convivialité central dans le village, pas juste quelques logements dans un champ de betteraves comme c’est le cas la plupart du temps lorsqu’un bailleur social a un projet en milieu rural. Un point de fixation qui ouvre un nouveau potentiel de développement pour le village.

37 degrés : Ce type d’intervention bouscule le côté «traversant» de ce genre de village exsangue, comme il en existe des dizaines de milliers en France. Vous écrivez que le Conseil général avait refusé le projet de halle centrale parce qu’il perturbait trop la circulation… Mais n’est-ce pas justement l’intérêt que de redéfinir les centres-bourgs en brisant ce côté «ligne droite» et en créant de nouveaux axes pour redynamiser ces villages ?

Bertrand Penneron : Recréer des centres-villes, soit en les déplaçant, soit en les réhabilitant par le biais de la mixité d’usage logements/commerces est un défi intéressant, avec toute une réflexion autour des conflits d’usage qu’il faut anticiper et traiter.

Hugo Massire : Il semble que de plus en plus les bailleurs sociaux et les élus sentent qu’ils ont entre leurs mains la possibilité – et la responsabilité – de faire revivre des petits bourgs à l’agonie. Pour cette réalisation à Saint-Branchs, il y a vraiment eu une volonté forte de Touraine Logement de refaire une place de village à partir d’un projet de logements et la volonté politique a fait le reste.

37 degrés : Hugo Massire écrit que vous regrettez parfois que le rôle des architectes se réduise à un simple travail d’exécutant, comment cela fonctionne-t-il ?

Bertrand Penneron : Déjà dans les constructions de particuliers, dans plus de 90 % des cas on ne fait pas appel à un architecte, alors qu’en théorie et selon la loi, on devrait. Ensuite dans les constructions de logements à la vente et de logements sociaux, beaucoup de bailleurs ont des programmes très pré-formatés où l’intervention de l’architecte en aval est quasi nulle. Quand les bailleurs sociaux, les élus et les architectes travaillent vraiment ensemble en amont d’un projet, il y a une vraie réflexion globale et c’est là que c’est intéressant, qu’on peut exercer notre métier et mettre nos compétences au service de la communauté.

Hugo Massire : Après, il faut être honnête aussi et ne pas mettre tout le tort sur les promoteurs, en gros, pour moi le métier de promoteur est un métier difficile et risqué – contrairement à ce qu’on imagine souvent – et soumis à de multiples contraintes, notamment des élus. Les acheteurs sont quant à eux peut-être les plus rétifs à l’innovation architecturale, et cela se sent très bien dans les enquêtes menées à ce sujet : ils sont sensibles à l’emplacement, à la proximité des équipements/commerces, à la luminosité, et surtout au prix. Une architecture inhabituelle sera souvent vécue comme discriminante, même à prix égal et avec des prestations supérieures. Cela posé, peut-être que les promoteurs ne font pas eux-même l’effort nécessaire pour communiquer autour de la recherche de la qualité architecturale.
  1. La maison-relais de La Bazoche, Tours (2008)

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37 degrés : On sent dans le livre que ce projet a une place particulière dans votre parcours. Il s’agit d’un lieu à destination de personnes en difficultés, des personnes « en reconstruction ». Vous avez obtenu le Prix du Projet Citoyen pour cette réalisation. Il s’agissait pour vous de reconstruire un lieu conçu pour « faire guérir » d’une certaine manière, un sacré défi ?

Bertrand Penneron : C’est un projet qui a mis du temps à être réalisé, plus de huit ans, pour 14 logements seulement. J’ai été longuement en relation avec l’association qui connaissait bien les futurs usagers et leurs besoins : cela a été une conception à trois avec le bailleur social. J’avais réalisé les logements d’à-côté donc il y avait une bonne connaissance du terrain.

Hugo Massire : Le bâtiment était au départ occupé par des sœurs qui accueillaient des jeunes filles, puis un investisseur privé l’a racheté, a confié à Bertrand Penneron la réalisation de logements de standings et a voulu utiliser le terrain attenant. Mais vu qu’on était en plein secteur sauvegardé, à proximité du chevet de la cathédrale, il fallait un projet hors-norme. Bertrand Penneron est arrivé avec ce projet à portée sociale assumée, ce qui a aussi décidé la congrégation de sœurs à céder ce terrain à bas prix.

Bertrand Penneron : Il y a eu un long travail car le projet devait être accepté à l’unanimité, par une commission. Il fallait aussi convaincre les voisins qui ont parfois eu un double discours, en gros « c’est très bien, mais pas ici » … Car il s’agissait d’accueillir des personnes qui pouvaient avoir des problèmes avec la drogue, l’alcool, la violence. Ensuite, il a fallu que je fasse passer l’idée de séparer les logements des espaces communs par un passage par l’extérieur : il était essentiel pour moi que ces personnes aient l’impression physique de sortir dehors pour « rentrer chez elles » après avoir dîné avec la communauté en bas. Je suis content d’avoir réussi à obtenir ça.

  1. Les cales de Loire (depuis 1996)

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« La restauration des cales de Loire, c’est presque un combat politique pour moi, c’est au-delà de mon métier.»

 37 degrés : Assez tôt dans votre carrière vous vous intéressez à la restauration des cales tout au long de la Loire. Vous en avez réalisé une cinquantaine, elles apparaissent comme un fil rouge dans votre parcours. Pourquoi cette niche ?

Bertrand Penneron : C’est un parcours fédérateur pour moi. Je sous-traite très peu dans l’agence, c’est encore moi qui fais les aquarelles, j’y tiens beaucoup. La Loire c’est un paysage et un territoire que je pratique quasiment tous les week-ends en tant que pêcheur. Je les reconstruis quasiment à l’identique avec les matériaux que je trouve sur place tout en respectant le mode de construction de l’époque, en les améliorant seulement un peu. J’en ai fait pas mal et j’en ferai encore d’autres. Ce sont des petites choses modestes mais qui contribuent au paysage. Beaucoup de cales et de belvédères sur la Loire existent et peuvent être restaurés, pas besoin de faire de nouvelles choses bétonnées et pas forcément réussies. C’est presque un combat politique pour moi, au-delà de mon métier de fabricant.

  1. Le Parc des Expositions de Rochepinard (2000-2009)

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« Le projet de rénovation du Grand Hall ne devait être qu’un simple défi technique, Bertrand Penneron en a fait un concours d’architecture.» Hugo Massire.

 37 degrés : C’est l’une de vos réalisations emblématiques, un projet de grande ampleur en plusieurs parties, d’abord la rénovation du Grand Hall en 2003, puis la construction de l’espace de restauration L’Igloo en 2005 (photo 2) et enfin l’espace ABC en 2009 (photo 1). Quelle place a cette réalisation pour un architecte qui a un jour décidé de poser ses valises à Tours, en partant de zéro ? C’est une source de fierté ?

Hugo Massire : Bertrand Penneron arrive à Tours en 1988, il est totalement inconnu des élus, des services techniques, des bailleurs sociaux… Il doit attendre dix ans avant sa première réalisation ici : les vestiaires du stade Tonnelé. L’agence arrive à un moment de son existence où elle a besoin d’une grande commande locale significative. Cette commande de rénovation du Grand Hall arrive à point nommé, deux ans plus tard, elle est atypique et les enjeux sont de taille : Tours souffre de l’absence d’une grande salle de spectacle qui permet à certains grands groupes de l’époque de venir jouer chez nos voisins Orléans et Angers, mais pas chez nous ! Il y avait un complexe d’infériorité chez pas mal de Tourangeaux. Cet équipement n’était pas polyvalent, il avait trente ans, il y avait pas mal de choses à revoir. Mais malgré tout, il avait de la gueule : un hectare couvert sans point d’appui intermédiaire, une charpente de 100m de portée qui avait été un record d’Europe au moment de sa construction. Architecturalement, on avait quelque chose. Il aurait été évident de diviser l’espace, de mettre des poteaux pour soutenir l’équipement scénographique, mais au lieu de ça Bertrand Penneron a tout de suite mis en avant la valeur architecturale de l’ensemble et a proposé de le rénover en le respectant. D’un défi technique, Bertrand Penneron en a fait un concours d’architecture.

Bertrand Penneron : Dans l’absolu au départ, la SET n’aurait pas vu d’inconvénient à ce que je mette des poteaux pour le gril technique. Mais j’avais envie d’autre chose et j’ai eu la chance de pouvoir m’associer avec l’agence Scène, car je n’y connaissais pas grand-chose en scénographie. C’est eux qui ont d’abord quantifié précisément les besoins pour en faire une salle apte à recevoir de grands concerts, le mètre-étalon de l’époque en France étant les tournées de Mylène Farmer. A partir de là, on a pu étudier des systèmes constructifs pour accueillir 25 tonnes de matériel, avec un renforcement des structures suffisant. On se retrouve au final avec un gril assez extraordinaire, qui nous sert aussi de tirant. Tout s’est bien goupillé : ce bâtiment est du coup hyper fonctionnel.

 37 degrés : Est-ce que c’est parce que vous êtes allé au-delà de ce qu’on attendait de vous sur cette première phase qu’on vous a permis de faire un peu plus « ce que vous vouliez » sur la suite et notamment sur l’espace ABC qui est assez osé ?

Bertrand Penneron : Sans doute, même si j’avais au départ dessiné des choses qui allaient encore plus loin, avec des formes géométriques différentes pour chaque fonctionnalité de bâtiment, dans l’esprit de Le Corbusier. En tout cas, il est évident que ces réalisations, qui se sont étalées sur une décennie, m’ont donné une légitimité et un nom à Tours.

Hugo Massire : Avec le risque que le travail de Bertrand Penneron se résume à ça dans la tête des gens, des choses un peu fantaisistes, rigolotes, alors que son champ est beaucoup plus vaste et son style beaucoup plus complexe que ça. J’ai tendance à me méfier des réalisations trop populaires et très visibles de certains architectes qui peuvent éclipser le reste de leur production ou faire peur à certains clients potentiels qui veulent des choses plus sobres, tout simplement.

  1. Guérite d’accueil du Cloître de la Psalette, cathédrale de Tours (1997)

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(c) B.Penneron

37 degrés : On change d’échelle, on passe du très grand au très petit. Et on revient quelques années en arrière. Voilà un sacré défi, mais aussi un… défi sacré ! Comment on se retrouve à intervenir dans un lieu où la conservation et le conservatisme dominent autant ?

Bertrand Penneron : Je venais de réaliser une partie de l’accueil du Château d’Azay-le-Rideau (qui a disparu aujourd’hui…), ça a donc été une commande quasi-directe des Monuments Historiques. Je n’ai pas été « corrigé » sur ce projet, il a émergé comme une sorte d’évidence, ça reste un mobilier, le bois s’impose naturellement. Il ne fallait surtout pas qu’on le confonde avec un confessionnal, mais en même temps, il fallait que ça se fonde tout de suite dans l’environnement. On vient se lover au pilastre. J’avais été marqué par la dame qui avait cette fonction de vendre les billets ici, perdue au milieu de l’immensité et de la froideur de la cathédrale.

37 degrés : Vous l’avez rencontrée ?

Bertrand Penneron : Bien sûr. C’est autour d’elle que j’ai construit le projet, au sens propre comme au sens figuré. Si cela n’avait pas été une femme, le projet aurait sans doute était différent. Je l’ai sentie vraiment perdue et perturbée d’être là, dans les courants d’air. Je me suis dit : je lui fais un ventre, un coquillage, à cette dame. J’ai eu envie de la protéger.

  1. Façade de la Gare de Tours (2005)

DSC_2367(c) Laurent Geneix

37 degrés : Lors d’une précédente rencontre, vous nous aviez confié qu’avoir pu réaliser a posteriori et de manière posthume un « rêve » de l’architecte Victor Laloux en mettant des dorures sur des motifs de la façade de la Gare de Tours avait été l’une de vos réalisations préférées. Vous pouvez nous en dire un peu plus sur ce travail chromatique ?

Bertrand Penneron : Cela s’est fait en deux temps. C’est toute une histoire. Au départ, on nous avait confié la restauration de la façade. On a fait des recherches historiques sur cette façade. Il manquait une tuile en fonte qui habille une arche métallique. Ce sont des éléments qui doivent faire 50 kilos, qui sont clipsés. On s’apprêtait à refaire mouler cette tuile manquante, ce qui aurait coûté cher. Un jour, on s’est retrouvé dans le bureau d’une personne qui se servait de la fameuse tuile comme repose-pieds, sous son bureau ! On est repartis avec et on a pu la remettre à sa place. Et comme on avait prévu le budget pour ça, on s’est retrouvé avec une petite avance. Et parallèlement, au cours de nos recherches, on a retrouvé une lettre de Victor Laloux au maire de Tours qui explique qu’il a choisi ce gris parce qu’il met en avant le tuffeau, avec un discours bien rôdé déjà pour l’époque pour « vendre » le côté local. Il déplore aussi de ne pouvoir dorer la marquise, faute de budget suffisant. Et c’est ainsi qu’environ un siècle plus tard, avec les économies réalisées grâce à la tuile retrouvée, et sans demande préalable d’ailleurs, on a pu dorer les fleurs de la marquise et aller au bout de l’idée de départ de Victor Laloux.

37 degrés : Hier la façade de la Gare de Tours, aujourd’hui la restauration de la coupole de la basilique Saint-Martin, vous allez devenir le spécialiste de Laloux ?

Bertrand Penneron : Je ne sais pas, mais j’aime bien, c’est pour moi une suite logique des choses et je suis très content d’avoir obtenu la restauration du dôme de Saint-Martin. Techniquement, on va solutionner 150 ans de problèmes parce que Victor Laloux a commis des erreurs sur cette construction. D’un point de vue esthétique, il y a plusieurs options sur les couleurs de la statue de Saint-Martin. Dans deux semaines, 150 tonnes d’échafaudages vont commencer à être installés, c’est un chantier important, même si à titre de comparaison les travaux de la cathédrale de Strasbourg c’est 500 tonnes. La livraison est prévue pour fin octobre, juste avant les grandes festivités de l’année martinienne. La Ville de Tours va retrouver sa silhouette.

Un degré en plus

> «Bertrand Penneron, architectures et territoires» de Hugo Massire, aux éditions Norma. En vente à la Boîte à Livres, à la librairie Le Livre et sur internet.

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