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Regards #68 Quatre films à ne pas manquer

Dans Regards, retrouvez l’avis de Stéphanie Joye sur quelques films à l’affiche dans les cinémas tourangeaux. Histoire de vous donner envie, à votre tour, d’aller passer un moment dans les salles obscures.


Nos batailles (Drame français, belge)

De Guillaume Senez

Avec Romain Duris, Laure Calamy, Laetitia Dosch 

Sans raison apparente, Laura quitte en douce le domicile conjugal, laissant Olivier et leurs deux enfants livrés à eux-mêmes. Dans leur nouveau contexte de vie, le trio familial tente tant bien que mal de s’en sortir. Car entre le manque d’une maman et le suivi scolaire à gérer seul pour les enfants, ainsi que le manque affectif et le travail prenant en tant qu’ouvrier syndiqué, gérant d’une équipe en entreprise, qui le fait rentrer tard le soir, Olivier a de quoi devoir se battre. Peut-être bien en vain.

Entre crise sociale et drame intime, le second film du réalisateur belge Guillaume Senez est beau et déstabilisant. D’une grande justesse, aussi. Olivier doit se battre face à la crise dans son entreprise, au désarroi de ses employés injustement traités par la hiérarchie, et ce, au détriment de sa disponibilité au sein de sa famille. Ses deux enfants doivent se battre pour supporter l’absence de leur mère. La sœur et la mère d’Olivier se battent pour le soutenir et apporter une pointe de gaieté dans cette situation tendue et désespérée. Leurs batailles nous emplissent d’empathie, le lien fort tissé entre tous nous émeut sans nous faire tomber dans le larmoiement. Nos batailles est une œuvre forte grâce au héros incarné par Romain Duris, quasiment de tous les plans de la caméra portée, qui est parfait. Guillaume Senez offre à ce dernier son plus beau rôle depuis L’homme qui voulait vivre sa vie et, surtout, depuis De battre mon cœur s’est arrêté de Jacques Audiard.

L’acteur est décidément non seulement capable de quitter son éternel pouvoir de séduction mais aussi d’être véritablement d’une grande maturité. Son jeu est épatant, tour à tour sombre et lumineux, dépassé et enjoué, résistant et attristé. Deux lourdes charges reposent sur lui : la paternité et le travail. Deux thématiques reflets de nos tensions mentales contemporaines, que le réalisateur dépeint avec humanité en disséquant les rapports entre des êtres à la fois forts et fragiles. Cette chronique sociale psychologique a du relief, du style, de la maîtrise, du poids. Elle parle de la vie au quotidien dans une société contemporaine où il faut assurer sur tous les plans, avec sincérité et naturel. C’est très réussi : le film est formidable.

Un film à l’affiche aux Cinémas Studio (Toutes les informations utiles sur leur site internet).


Dilili à Paris (Animation ; français)

De Michel Ocelot

Cette critique fait suite à l’interview rencontre de Michel Ocelot par Stéphanie Joye aux Cinémas Studio de Tours

Une petite fille kanake découvre le tout-Paris de la Belle Epoque, sur le triporteur de son ami Orel, et part à la recherche des sombres Mâles Maîtres qui enlèvent des fillettes.
Une enquête policière en dessin animé, une intrigue et le lien d’une belle amitié, qui parleront aux enfants passionnément, tandis que les adultes se sentiront surtout concernés par la violence faite aux femmes dans le monde, et par les arts et découvertes du tournant fin XIXe-début XXe … Les parents et les enseignants auront matière à sensibiliser les plus jeunes sur ces thématiques importantes. Et la luminosité du film rayonnera pour longtemps dans les cœurs. (NB : site internet, documents pédagogiques : www.dililiaparis-lefilm.com)

Michel Ocelot, c’est 37 ans de carrière, les formations Beaux-arts et Arts-décoratifs en Californie, le réalisateur de Kirikou, Azur et Asmar … Son nouveau petit joyau, Dilili à Paris, est encore une prouesse technique. Il y a le montage photo- panoramiques et ses dessins, donnant une illusion proche d’images de synthèse mais apportant plus d’authenticité. C’est un renouveau du cinéma d’animation à la française, suscitant l’engouement du public qui demande sans cesse des suites aux films du réalisateur. On connait Michel Ocelot pour ses fables sur la tolérance, son amour pour le songe, le conte, mais aussi pour la vérité et pour la fraternité qu’il véhicule dans ses œuvres pour petits et grands. Les messages sont toujours profonds et bousculent, comme celui de « Dilili… », qui parle de la maltraitance des femmes dans le monde. Il le dit lui-même en interview, notamment : « dans le monde, toutes les trois secondes, une jeune fille est mariée de force » ; « il y a plus de femmes qui meurent sur cette planète que de guerres qui tuent ». Avec les arts, les personnages, l’intrigue, l’esthétique du film d’une part, les thèmes de la discrimination, de l’inégalité et de la violence faite aux femmes dans le monde actuel d’autre part, « Dilili » trouve un juste équilibre de ton, plein de poésie, car tout est travaillé dans la notion de suggestion, de beauté plastique et d’âme. Dénoncer les stéréotypes et les préjugés, combattre les horreurs, et célébrer une civilisation passionnante : celle de la France, celle de Paris. Dilili fait des rencontres passionnantes, qui nous font du bien aujourd’hui encore. Merci monsieur Ocelot, pour le bien que vous apportez depuis les merveilles de vos pensées.

Un film à l’affiche aux Cinémas Studio (Toutes les informations utiles sur leur site internet) et aussi dans les cinémas CGR de l’agglomération (toutes les informations utiles sur leur site internet).


Un peuple et son roi (Histoire, drame français)

De Pierre Schoeller

Avec Laurent Lafitte, Gaspard Ulliel, Adèle Haenel, Olivier Gourmet, Louis Garrel, Izïa Higelin, Noémie Lvovsky, Céline Salette, Denis Lavant

Avant qu’il ne soit guillotiné sur la place publique en 1793, le roi Louis XVI a été au cœur du premier jugement de sort par vote et délibération à la toute première Assemblée Nationale. Le peuple en colère, dans l’agitation populaire, réclame la baisse du prix du pain, combat le despotisme : il rentre en Révolution à partir de 1789, suite à la violente prise de la Bastille. Un peuple et son roi chapitre les événements qui ont poussé les français à rejeter, puis à condamner à mort Louis XVI. Il nous amène vers le moment où tout a basculé et qui a contribué à la naissance d’une nouvelle notion, née de la rupture entre le peuple et son souverain : la Citoyenneté.

Ce drame est le quatrième film de Pierre Schoeller, réalisateur du déjà très politique « L’Exercice de l’État »(2011, avec Olivier Gourmet et Michel Blanc). Un peuple et son roi est un bon film historique et humaniste, mais avant tout, donc, très politique. Cet aspect, concernant le sujet, n’a été que peu abordé au cinéma jusque là. Et l’abord, ici, est passionnant. Un peuple de l’Arsenal conquiert sa souveraineté, dans une époque complexe durant laquelle il espère que le Roi soit déchu. Ce peuple s’arme de courage et d’insoumission au nom de la liberté, pour laquelle il est prêt à perdre la vie. Il est intéressant de ressentir combien l’idée de Révolution résonne à l’heure actuelle, et comment il nous est donné à apprendre dans le film (qui est très didactique). Pierre Schoeller défend la révolution française dans un film d’ambition, il est en quête de vérité historique. Son film est populaire et propose une vision originale à propos des aspirations du peuple français en lutte. Les reconstitutions décorative et historique nous placent au cœur de la rue, avec le peuple (terme que les révolutionnaires n’apprécient guère). Un peuple et son roi est aussi très esthétique et bien joué. La photographie et la lumière sont particulièrement travaillées, et tous les interprètes sont vifs, ils ont une justesse de jeu, une joute oratrice admirables. Par contre, la distribution accorde tant de présence à de nombreux acteurs prestigieux que cela perd en authenticité d’ensemble. A noter qu’Adèle Haenel est capable d’une charge émotionnelle fantastique, elle porte beaucoup le film. Ce dernier manque tout de même de peps et accorde parfois des longueurs inutiles. C’est dommage.

Un film à l’affiche aux Cinémas Studio (Toutes les informations utiles sur leur site internet) et aussi dans les cinémas CGR de l’agglomération (toutes les informations utiles sur leur site internet).


Amin (drame français)

De  Philippe Faucon

Avec Moustapha Mbengue, Emmanuelle Devos, Marème N’Diaye 

Au Sénégal, sa femme, son fils et ses deux filles vivent depuis des années en son absence au village, et espèrent ses venues ponctuelles, deux fois l’an. Mais c’est bien pour sa famille que Amin, bel homme africain immigré en France, ayant ses papiers, travaille dur de loin pour subvenir à leurs besoins. Amin n’a pour ainsi dire pas de vie, car celle-ci se résume aux chantiers, et aux amitiés au foyer où il réside. Jusqu’à ce qu’il travaille à la demeure de Gabrielle, une infirmière divorcée avec qui une liaison nait dans l’apaisement.

Cette histoire semblant banale dresse pourtant un constat humain et réaliste sur la solitude des réfugiés. Il s’agit d’un homme évoluant dans le mystère, le calme, la pudeur, et qui est, au fond, pour nous spectateurs, un porte-parole des sacrifiés. Des déracinés, qui, comme Amin, gardent leur dignité et méritent le respect pour leur courage. Le réalisateur ne va volontairement d’aucun point à un autre, il laisse présager, mais ne donne pas à quêter, à comprendre. Juste à voir et à entendre. Le récit est sobrement touchant et nuance une relation réconfortante, très simple, montrée comme une esquisse, avec des moments légers furtifs et délicats montrant les deux amants se regardant avec tendresse. Le film est sensible et posé, presque serein, malgré les douleurs tues et même s’il alarme sur la solitude et la précarité que vivent les hommes immigrés en France. Si l’œuvre de Philippe Faucon semble manquer d’intensité, car elle se présente de façon économe, sans aucun rebond, il n’en reste pas moins qu’elle est singulière, sincère et profonde. Le parti pris de véhiculer des émotions tempérées (dont de la tristesse) et d’écarter tout aspect vraiment sombre permet au film, malgré ses lenteurs lassantes, d’être « à l’écoute » du propos et des petits détails cadrés avec douceur. En son style, « Amin » est tout particulier. Un peu rare, même, et surtout très modeste.

(NB : par le réalisateur de « Fatima », César du meilleur film en 2016)

Un film à l’affiche aux Cinémas Studio (Toutes les informations utiles sur leur site internet)

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