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Alexandra Riss imagine des pavois intimes et connectés pour le Pont Wilson

C’est un rendez-vous artistique très attendu à Tours : chaque année à la mi-juin, le Pont Wilson prend ses couleurs d’été avec 32 drapeaux originaux, 16 sur chaque côté de l’ouvrage. Après avoir confié leur réalisation à un artiste portugais, à un duo de la Morinerie de St-Pierre-des-Corps ou à des écoliers ces trois dernières années, la ville de Tours a choisi une jeune artiste de 26 ans pour 2018 : Alexandra Riss. Nous avons pu la rencontrer en avant-première…

Originaire de Paris mais en Touraine depuis l’âge de 4 ans, Alexandra Riss est passée par St Martin puis Ste Ursule avant de rejoindre les Beaux-Arts… Avec un grand-père travaillant dans la tapisserie ou un oncle photographe, la jeune femme a très vite été initiée au monde de l’art et elle s’est immédiatement passionnée pour son histoire. Après le bac, elle envisage d’abord de s’orienter vers l’archéologie mais renonce quand on lui dit que ce sera difficile de trouver du travail dans ce milieu. Au cours d’un stage au Louvre à Paris en 2009, Alexandra Riss pense alors à devenir conservatrice ce qui, pour elle, passe forcément par une découverte du travail artistique via une école. Elle s’inscrit à Tours pour un an, « puis la fièvre m’a pris et j’y suis restée 5 ans. »

Une fois son diplôme obtenu, Alexandra Riss rejoint Bourges avec le programme CEPIA pour travailler « auprès de publics empêchés », par exemple en milieu carcéral, puis revient à Tours pour une résidence avec les ateliers Mode d’Emploi dans un octroi de la Place Choiseul. Elle y reconstitue une maison, son chez-soi avec des objets fantasmés, afin d’aborder le thème de la rêverie compulsive : « la maladaptive daydreaming est une pathologie qui n’est pas reconnue par le corps médical. Il s’agit de personnes qui rêvent éveillées et qui rêvent tellement que pour elles le retour à la réalité est un traumatisme. C’est un choc avec la vraie vie qui est très douloureux mais les médecins voient plutôt ça comme de la dépression ou estiment que ce n’est pas bien grave des gens qui rêvent » explique-t-elle.

Un nuanciers de couleurs inspiré de lieux emblématiques de Tours

2018 est une année charnière pour Alexandra Riss. En plus de sa présence dans une galerie parisienne (C.R.O.U.S), son profil a été retenu pour un dispositif national de résidences en entreprise financé par le Ministère de la Culture et la Direction Régionale des Affaires Culturelles… Dans chacune des 13 régions de métropole, des artistes sont donc amenés à collaborer avec des sociétés, et pour la région Centre-Val de Loire Alexandra Riss s’est installée dans les bureaux de Certesens aux Deux-Lions à Tours au milieu du mois de février. C’est là-bas qu’est né le projet que l’on découvre cette semaine sur le Pont Wilson, Iriss, nuances de Tours.

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Concrètement, il s’agit d’un cheminement dans la ville de Tours présenté sous forme de nuancier… A chaque lieu correspond une couleur : du Vert Prébendes, du Rouge Extase, du Sable de Loire, de l’Or Béranger, du Violet Beaux-Arts…

« L’idée m’est venue en allant dans la matériauthèque de Certesens. Chaque étagère est affiliée à un matériau et tous sont présentés sous forme de nuanciers. Pour moi c’est une caverne d’Ali Baba et ça m’a donne envie de créer un nuancier avec ma propre vision de Tours, à chaque lieu correspond une couleur mais aussi un souvenir. »

Alexandra Riss

A chaque drapeau son souvenir… à lire sur Internet

Les drapeaux vont par paire : le premier présente le lieu sous forme de photographies (prises en commun avec Charles Hirchel) et le second reprend la présentation classique des nuanciers avec la couleur, son nom et leur référence chiffrée, sauf que là il s’agit de coordonnées GPS pour que la personne qui passe devant puisse se rendre à l’endroit précis évoqué par le pavois. De plus, sur les mâts, des QR Codes permettent d’accéder à un site Internet sur lequel Alexandra Riss raconte ses souvenirs, presque tous positifs : « la plupart ce sont des lieux que les gens connaissent (le Boulevard Béranger, la gare…) mais il y a aussi la porte de chez mes parents Rue Victor Hugo. Un Tourangeau qui vit là depuis longtemps connait tous les lieux mais pas forcément l’endroit précis, comme celui que j’ai choisi dans le Jardin des Prébendes. Il y a aussi une maison au 24 Rue Berthelot qui était mon école de danse et qui est aujourd’hui un salon de coiffure. »

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Iriss, nuances de Tours est un parcours à ciel ouvert qui donne une nouvelle image d’une ville que nous pensons connaître par cœur, et qui peut encore nous surprendre : « certains souvenirs sont très précis mais d’autres correspondent plus à une ambiance » détaille Alexandra Riss. Elle développe :

« Quand on pense à Tours, on voit avant tout des couleurs pastels, du vert ou du blanc. Il n’y a pas beaucoup de rouge mais, pour moi, le lieu le plus énigmatique de la ville c’est l’ancienne maison close l’Etoile Bleue dont la devanture est rouge, voilà pourquoi il y a cette couleur dans le nuancier. Au final Tours c’est très lisse mais il y a plein de petits détails colorés qui dénotent avec le reste et que l’on oublie si l’on ne fait pas assez attention comme la grande horloge de la gare dont les chiffres sont d’un bleu roi profond. On a une horloge énorme censée être utile à cet endroit mais on ne la regarde même pas car on préoccupé par autre chose. »

Les pavois : une série de premières pour la jeune plasticienne

« J’aime beaucoup ce qui est de l’ordre du détail, ce qu’on dit être anecdotique mais qui pour moi révèle un tout » avance encore Alexandra Riss au sujet de son travail, qui sort largement des codes habituels pour cette exposition rituelle en exploitant aussi bien l’intime que les nouvelles technologies, tout en ayant le patrimoine comme base. Et même si ses œuvres ont toujours été très personnelles, c’est la première fois que la jeune femme s’implique autant dans son art, la première fois qu’elle l’enrichit d’une dimension numérique… et la première fois qu’elle expose dans l’espace public : « c’est bien car cela a désamorcé certaines craintes que j’avais » dit-elle, néanmoins stressée à l’idée de découvrir le résultat des pavois qu’elle n’a pas imprimé elle-même mais aussi par les réactions du public.

« J’aimerais que les Tourangeaux ne voient pas ce pavoisement comme un simple arrêt sur un pont. Pour moi ce n’est qu’une partie du projet » plaide la plasticienne qui espère que ses visuels susciteront assez de curiosité auprès des passants pour qu’ils aillent lire les textes sur son site : « certains sont communs, même s’ils sont racontés avec ma vision comme le moment de l’inauguration du Monstre de Xavier Veillhan. J’étais petite et je me souviens du tollé général… Pour un enfant c’est perturbant mais l’écho est sans doute différent pour d’autres personnes. » Ce parcours est donc multifacettes, conceptuel jusque dans son titre, Iriss : « c’est un jeu de mot avec mon nom de famille, mais l’iris c’est aussi la partie colorée de l’œil qui nous permet de voir les couleurs et qui est unique chez chacun de nous, et puis dans la mythologie grecques Iris c’est la messagère des dieux représentée par un grand voile de couleurs arc-en-ciel. »

Pour découvrir les souvenirs d’Alexandra Riss ça se passe sur le site irissnuances.com


Un degré en plus :

Alexandra Riss est en résidence chez Certesens jusqu’au mois de septembre et développe déjà d’autres projets. Elle n’exclut pas non plus de donner une suite à son travail autour des nuanciers.

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