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Le corps comme paysage

Une étudiante, une jeune maman, un retraité, un couple… Tous posent nus. Défi, découverte, curiosité, acceptation de son corps, découverte de ses limites physiques… Qui sont ces gens qui se dévoilent sous les coups du pinceau ?

Ambiance tamisée. La lumière violette du néon éclaire tous les visages. Et le corps d’Emma, 19 ans. D’un coup d’œil furtif, palette à la main, Patrick scrute les courbes et les ombres du corps de la jeune fille. Les coups de pinceau sont précis et la silhouette d’Emma se dessine au fur et à mesure des couleurs de l’aquarelle et de l’encre de Chine.

Ça fait un an et demi qu’Emma pose régulièrement nue. C’est une amie qui lui en a parlé et elle a tout de suite eu envie d’essayer. Comme une petite dizaine d’autres modèles, elle est modèle à l’atelier Carmine, rue des déportés, à Tours.

Le sol de l’atelier est tacheté de gouttes de peinture, les murs sont recouverts de tableaux et de dessins en tout genre. Parmi eux, il y a celui d’un homme, sur les genoux, bassin en avant, mains derrière ses pieds. « Je n’aurais pas pu poser comme lui », souffle Ludovic, 56 ans.

Nu Emma-

Dans l’art, le corps est désexualisé au maximum.

Poser nu, mais comment ? Adopter une pose suggestive ? Lascive ? Sensuelle ? Ou bien neutre et sans relief pour éviter le désir ? « Quand je pose, je donne une intention à ma posture, explique Emma. Mais si jamais j’essayais d’être sensuelle, je pense que ça ne fonctionnerait pas du tout. D’abord parce que je ne me sentirais pas à l’aise. Et puis parce que les peintres ne comprendraient pas ce que je veux faire. »

Dans l’art, le corps est désexualisé au maximum. Sur les toiles, on voit des corps, perçus par les peintres comme des « amas d’os, de chairs, d’ombres et de lumières ». Le désir passe par l’interdit et chez Carmine, rien ne l’est. « Pour ma première séance en tant que modèle, j’ai eu peur de bander, s’amuse Ludovic.  Alors j’en ai parlé et tous m’ont rassuré en me disant que, de toute façon, c’était quelque chose de naturel. » Et le moment fatidique est arrivé. « Nous étions en plein mois de juillet. Il faisait chaud, les fenêtres étaient ouvertes et les volets laissaient passer un filet d’air frais… J’étais debout face à la fenêtre et ce courant d’air arrivait pile à l’endroit stratégique ! Donc ça commençait à me faire de l’effet ! Alors quand j’ai senti que ça devenait dangereux, j’ai demandé à changer de pose et tout est revenu à la normal, raconte-t-il en dans un éclat de rire. Mais même si je m’étais mis à bander, ça ne m’aurait pas dérangé. »

Pourtant, cette distance posée par l’art n’exclut jamais le désir. Quentin n’a participé qu’à une seule séance de nu, à Toulouse, dans un atelier d’art. Avant de participer au cours, il discute avec une femme qu’il n’avait jamais vu. Ils échangent quelques mots et semblent se plaire… « Ça m’a vraiment perturbé quand je me suis rendu compte que cette femme était le modèle. Et ça s’est senti sur mes dessins : pendant les deux premières poses, je n’ai pas réussi à lui dessiner, ni les seins, ni les fesses, ni le sexe. J’ai laissé du blanc. Tout simplement parce que je n’arrivais pas à la regarder ! » Finalement, ils ne se sont jamais revus et Quentin a arrêté de dessiner du nu.

« Poser nu, c’est se donner à l’autre et abandonner l’image que l’on a de soi »

La relation entre les modèles et les peintres est changeante, évolutive. Tantôt intime, tantôt distante. Ludovic habite juste au-dessus de l’atelier. Il avait croisé Patrick (qui gère les séances de nu de l’atelier) dans le hall de l’immeuble, avec quelques bonjours cordiaux. Ludovic a posé pour la première fois à l’atelier en juillet 2018. « Voilà que je me retrouve nu devant mon voisin ! C’est cocasse », s’exclame Ludovic. Tellement cocasse que Patrick le tutoie quand il est nu et le vouvoie quand il est habillé. Il est tantôt le voisin, tantôt le modèle.

L’épreuve du regard de l’autre

La relation passe aussi par les yeux. Et tous les modèles le disent : quand ils posent, ils cherchent les yeux des peintres. Quand les regards se croisent, le corps artistique redevient humain. « Les peintres sont souvent plus gênés que moi. Ils se disent « Oh mince, un humain. » » Le corps se ré-humanise dès que la séance est terminée. Emma ne supporte pas être nue, verre à la main, à la fin de la séance. « Je veux revenir dans le monde des humains habillés. » Alors que Ludovic, lui, a pu passer une dizaine de minutes à scruter les dessins, nu comme un ver.

« J’aime bien regarder les dessins de moi. Je n’aime pas me voir, mais j’aime savoir comment les autres me voient. D’ailleurs, je n’ai aucune photo de moi. Seulement une peinture qui est affichée dans mon salon. » Évidemment, Ludovic y est nu.

Voir le reflet de son corps à travers le regard de l’autre est toujours une épreuve. Emma a eu droit à des pieds gigantesques, une tête impressionnante… « Je ne me vois pas comme les gens me voient. Le dessin, c’est la matérialisation de ce que les autres perçoivent de moi et de mon corps. » Ce qui ressort des dessins n’est pas toujours ce qu’elle voit dans sa glace.

Poser nu, c’est se donner à l’autre et abandonner l’image que l’on a de soi. Et pour Ludovic, ce qui était de l’ordre du défi vis-à-vis de ses voisins se retrouve finalement être un défi vis-à-vis de lui-même. Depuis quelques mois, il doit suivre un traitement qui lui a fait perdre sa pilosité. « Ma barbe… J’adorais ma barbe. Et pourtant, quand je l’avais encore, les peintres ne me l’avaient pas dessiné. Je me sens plus nu sans ma barbe et mes poils que sans mes vêtements. » Lui qui était si à l’aise, avec une vie privée si libre, ne veut garder aucun souvenir de cette période qui affaiblit son corps. Impossible pour lui de recommencer à poser avant de s’être approprié son postiche. Face aux peintres, il a décidé de ne pas mettre de pansement sur sa cicatrice post-opératoire. « Quand je suis nu devant les personnes qui me peignent, j’ai l’impression d’être nu devant mon médecin. Mon corps n’est qu’anatomique. Après mon traitement, j’espère vraiment retrouver mes poils. Et de toute façon, soit je meurs soit mon corps redevient comment avant. » Les poses sont adaptées. « J’ai anticipé des poses belles et esthétiques pour compenser ce corps qui n’est plus le mien. » Pendant la séance, aucune réflexion. Personne n’a remarqué ce qui pourtant le rend si triste. Habillé, cette fois, il parcourt les dessins. Sa cicatrice n’est nulle part.

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Peindre des gens nu, c’est accepter le chronomètre, accepter le temps qui tourne et les minutes qui défilent. « Quelle vacherie, ce minuteur », lâche Patrick au bout des cinq minutes de pose. « Tant pis, celui-là sera raté. » Ce n’est que pour mieux rebondir. Un regard avec le modèle : « Tu es sûr de la tenir, cette pose ? ». La jambe est déjà rouge, le sang est coincé, c’est parti pour 5 nouvelles minutes.

Crédit photos : Claire Vinson

Cet article a été publié initialement dans 37° Mag #2, notre magazine papier printemps-été 2019

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