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A deux pas de la place Jean Jaurès : le paradis pour les collectionneurs

50 ans de commerce sur la place de Tours, ça fait quoi ? Une bonne façon de le savoir, c’est d’aller rendre visite à Jean-Paul Pinon, commerçant multicartes, qui tient avec sa femme la boutique Timbres et Monnaies située place Michelet, juste derrière l’église Saint-Etienne…

Franchir le seuil de la boutique est quelque peu intimidant pour le novice… Tout d’abord, le plus important, veiller à ne pas passer trop près d’un rayonnage, afin de ne pas entraîner la chute de telle ou telle pierre rare, améthyste ou autre… Vous connaissez la théorie du battement d’aile du papillon, et des conséquences qu’il peut entraîner, à l’autre bout du monde (ou à l’autre extrémité de la boutique dans le cas qui nous intéresse) … Et bien les papillons, ils sont là-bas, justement, sagement rangés dans leurs vitrines mobiles, entre albums de timbres et autres statuettes africaines…

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La patronne m’a vu, me fait un signe de tête en encaissant sa vente, tandis que le patron renseigne une cliente, lui indique que non, à priori, la collection de magazines érotiques des années 70 (Lui et autres joyeusetés) qu’elle a apporté avec elle n’a sans doute pas de valeur marchande, pas plus que le numéro de Playboy où apparait Pierrette Le Pen en petite tenue… La cliente fait la moue, prend toutefois acte de l’information et salue l’assemblée…

J’en profite pour jeter un œil circulaire alentours. Disposés çà et là, dans ce faux capharnaüm, on va trouver pêle-mêle une poterie Tikar du Cameroun une rose des sables aux proportions improbables ou un cadre souvenir de Saint Malo…

Au commencement étaient les timbres…

Mr Pinon, Pinon le Timbré, ainsi qu’il m’indique s’être toujours présenté à ses interlocuteurs, m’accueille à son bureau et me précise derechef qu’il fêtera le 1er mars 2020 ses cinquante années d’inscription au registre du commerce tourangeau. Il a commencé à vendre des timbres tandis qu’il était encore lycéen, ce qui n’a pas été sans poser de problèmes, le censeur lui ayant à l’époque fait remarquer qu’à mener de front les deux activités, école et business (on ne disait sans doute pas ça en 69, mais j’ai regardé dans le dictionnaire des synonymes et n’ai rien trouvé de mieux), il risquait fort d’y foirer soit son commerce, soit ses études… Si bien qu’il fit à l’époque son choix en conscience… Et débuta le commerce des timbres par correspondance, tout comme la Redoute vendait des chaussettes. Les locaux se situaient à Tours-Nord et n’étaient alors pas accessibles à la clientèle…

La minéralogie, les objets ethniques et le reste…

En 1983, s’opère un tournant, puisque la boutique émigre à Tours-centre, place Michelet, pour justement avoir l’opportunité d’y être, au contact de ce fameux public. Et rapidement, du fait de voyages qui élargissent le champ des possibles, aussi de la demande des visiteurs de l’enseigne, l’offre commerciale est élargie aux minéraux, aux monnaies, aux objets ethniques, en passant par les papillons susnommés. Sans oublier, mais ça, c’est le pré carré de madame, les linges de maison et les appareils photographiques anciens. Nous n’en parlerons pas, car madame, lorsque j’ai entrepris, tout d’abord au téléphone, ensuite lorsque nous étions face-à-face, de lui extorquer quelques réponses à mes interrogations, m’a laissé à croire qu’elle n’avait pas très envie de se plier à l’exercice… Dont acte…

La caverne d’Ali Baba

On trouve de tout à la boutique Timbres et Monnaies, à croire qu’elle a été fondée sur le principe de la Samaritaine… La série de timbres Moscow 1980, ou bien plutôt celle consacrée aux JO de 1984, émise aux philippines un carolus, un ensemble de sept pointes de couteaux du néolithique, des raquettes de neige en boyau de caribou, une vue en coupe du paquebot Normandie, un crâne de crocodile du Nil, un bonnet de deuil, un scorpion de Tanzanie (naturalisé), une côte de maille (ne convient pas pour le combat en duel, très fragile), une boite en os de cachalot, une médaille du concours hippique de Tarbes 1904, une ravissante mâchoire de Notidanodon, une légion d’honneur…

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Revenons à notre propos… Les sources de revenus, ce sont les ventes, mais pas seulement… Avec l’expérience viennent les connaissances empiriques, si bien que peu à peu, les expertises, pour les notaires, les commissaires-priseurs, où, en cas d’accident regrettable, pour les assurances, se succèdent et représentent une part non négligeable du chiffre d’affaire, qui a toujours été bon, le patron me l’assure.

Le métier, cela s’apprend… A travers les lectures, mais aussi et surtout au contact de sommités dans leurs domaines… Comme à Tucson, en Arizona, où se tient l’un des plus grands salons consacrés aux minéraux… Sont données à y voir les plus belles pierres qu’on puisse imaginer, dans une ambiance à l’américaine… C’est ainsi que par exemple l’un des diamants les plus chers du monde est escorté par un type armé d’un fusil à pompe, manière de décourager les visiteurs les plus audacieux…

Par ailleurs et surtout, fréquenter les salons, donner ou entendre des conférences aux quatre coins du globe sont d’excellents alibis de voyage !

Et au retour, il s’agit pour Mr Pinon de réenfiler le costume de vulgarisateur, lui qui se targue « d’avoir formé des milliers de collectionneurs, qui ont un jour passé la porte de sa sorte de musée gratuit. »

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La manne des clients du mois d’août

Tourangeaux, les collectionneurs ? Pas que, voire pas beaucoup. Les gros acheteurs viennent souvent de plus loin. Et Tours est une place stratégique, géographiquement parlant : « On tient les ponts, ici ! ». Si bien qu’à l’été, au retour des plages landaises ou du Périgord noir, le client fidèle ne manquait pas l’occasion de venir faire une visite de courtoisie. Les mois d’été étaient les meilleurs pour le chiffre d’affaire, grâce aux « clients du mois d’aout ».

Mais eux, les Pinon, sont-ce des collectionneurs ? Oui. Non. Oui et non. Il a été collectionneur, me confie-t-il, mais aujourd’hui, sa collection c’est son stock. Il a un comportement compulsif, il ne peut pas s’empêcher d’acheter ce qu’il n’a pas, mais n’a en revanche aucun problème à vendre ce qui lui est précieux… Et vendre, au-delà du fait que c’est son métier, il peut se le permettre, à la tête qu’il est, m’affirme-t-il, d’un stock de 3 à 400 000 références…

J’essaie de lui demander quelles ont été les plus belles pièces de sa carrière, mais je n’obtiens pas de réponse… En guise de plus belles pièces, il me répond belles rencontres… Il n’a pas été marqué par des objets mais par des gens, des personnes avec des passions extraordinaires… D’ailleurs, le plus intéressant autour de l’objet, c’est l’histoire qu’il représente… Par exemple, une tête réduite jivaro, sans son histoire, sans son contexte culturel, ça n’a pas de sens, ça ne représente rien du tout.

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Le virage vers la collection 2.0

Les choses ne sont pas figées, le temps passe, et dans la foulée d’un nouveau déménagement en 2003 (un saut de puce du 58 au 64 de la place Michelet), un nouveau mode de communication, nommé internet, s’impose rapidement dans le quotidien de chacun, commerçants compris. Internet, il maitrise, là n’est pas la question, mais, déplore-t-il, ça a transformé, corrompu la manière de faire du commerce… Finies les conversations interminables avec des passionnés, des plus novices aux plus pointus, finis les collectionneurs amis qui se rassemblaient autour d’une bonne bouteille le samedi soir… Maintenant, les transactions peuvent se faire en trois clics avec un interlocuteur à l’autre bout du monde, mais le côté humain a disparu. Par ailleurs, philosophe-t-il, quand la jeunesse d’antan n’avait que ça pour occuper son temps libre, la population de la génération Z, scotchée qu’elle est toute la sainte journée à son smartphone, se détourne de la collection en général. Pas assez de disponibilité intellectuelle pour ça… Quoique, dans les collections, tout est affaire de mode… Et s’ils y revenaient un de ces jours, après tout aux timbres et aux minéraux, ces jeunes vauriens…

Voilà. Le métier aurait perdu de son charme… Ou pas tout à fait finalement… D’ailleurs, à 70 ans bientôt, et tandis que durant une heure d’entretien il a souvent parlé à l’imparfait, le temps de la retraite n’a pas sonné et ne sonnera pas de sitôt… Les clients lui posent la question tous les jours et ça l’agace. Il a levé le pied sur les horaires, il ferme à 18 heures, dorénavant, et baisse aussi le rideau pour l’heure du déjeuner, mais raccrocher, ça non, il n’en est pas là.

Quant à transmettre ses connaissances aux nouvelles générations, pardon, mais il a transmis déjà, à ses anciens salariés, ils furent jusqu’à 7 à travailler avec lui… Un certain nombre sont ensuite partis fonder leur propre affaire, alors…

Raconter ses mémoires, il n’a pas le talent pour ça… Il aurait dû tenir un journal, mais c’est trop tard… A défaut, vous avez toujours l’occasion d’aller lui rendre visite, il ne sera pas avare d’une bonne anecdote !

Reportage : David Gasselin – photos : Pascal Montagne

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