Un architecte, un lieu tourangeau / Episode 8 : Les Halles de Tours

Régulièrement depuis un an, nous demandons à un architecte tourangeau de choisir un bâtiment, un site ou un monument tourangeau qu’il aime particulièrement, pour différentes raisons. Puis nous nous rendons sur place avec lui pour une petite visite guidée personnelle.

Ce mois-ci Cécile GARCIA-GIRAUD

nous parle des Halles de Tours.

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Réalisation de Jean-Claude Drouin (1980)

Le saviez-vous ? Les premières halles ont été construites sur le modèle parisien des célèbres pavillons Baltard en 1866 sur cette place qui accueillait jusqu’alors un grand marché découvert. En 1976, soit 110 ans plus tard, sur l’impulsion du maire Jean Royer, le marché de gros est déplacé à Rochepinard, les pavillons détruits et en 1980 est inauguré le bâtiment actuel.

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37° : Pourquoi ce choix ?

Cécile Garcia-Giraud : Il se trouve que dans le cadre de mon travail j’ai eu à regarder ce bâtiment de très près et sous toutes ses coutures et je m’y suis assez vite attachée. Pour résumer, je ne le trouve pas spécialement «beau», mais je l’aime ! Il dénote par rapport à son environnement bien sûr, mais si on va par là c’est le cas d’autres bâtiments modernes dans le centre historique de Tours, dont certains ne sont pas forcément très réussis. Les Halles sont conçues sur le principe du «plan libre», avec des façades non porteuses, un principe défendu par l’architecture moderne de Le Corbusier. Cette caractéristique technique me paraît intéressante.

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Facades est et ouest(c) DR / Archives Municipales

37° : Vous avez un regard extérieur, sans doute plus «neutre» car vous êtes originaire de Clermont-Ferrand. Comment expliquez-vous ce désamour des Tourangeaux pour ce lieu sur le plan esthétique ?

Cécile Garcia-Giraud : C’est un lieu très fonctionnel, à la lecture assez complexe. Beaucoup de Tourangeaux le disent «laid», mais paradoxalement ils se sentent bien quand ils sont dans la galerie marchande, qui, avec ses neuf entrées, permet une déambulation intéressante et en même temps en fait un lieu facile à traverser pour se rendre d’un quartier à l’autre. Le fait qu’il soit composé de matériaux non «nobles» joue un rôle important dans ce désamour : dans le Vieux Tours dominent l’ardoise, le tuffeau, le bois. Dans l’absolu je pense que beaucoup de Tourangeaux auraient préféré du «faux vieux» avec un style «à la tourangelle»… en tuffeau, en bois et en ardoise ! D’ailleurs il est intéressant de voir qu’il y a eu une concession de l’architecte avec des toits pointus en ardoise qui dénotent totalement avec le reste du bâtiment.

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37° : Qu’est-ce que vous aimez dans cette réalisation de l’architecte tourangeau Jean-Claude Drouin

Cécile Garcia-Giraud : Sa structure en paquebot qui donne de l’élan à l’ensemble surtout quand on le regarde du sud de la place ; son jeu à la fois sur la transparence et les différences de niveau en hauteur et au rez-de-chaussée ; la transversalité nord-sud et est-ouest… J’aime comment le bâtiment dialogue avec son quartier et comment il «fait» le quartier quoi qu’on en dise. Il y a une vraie réflexion derrière ce projet, on voit bien que ça n’a pas été fait entre deux portes. Par exemple, le fait qu’à la «proue» du navire pour garder la métaphore, l’architecte ait décidé de redescendre en R+1 pour éviter une confrontation trop directe avec les immeubles d’en face et aussi pour aérer l’ensemble quand on arrive de la rue des Halles, c’est très bien vu, d’ailleurs c’est ma vue préférée du bâtiment.

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Il ne faut pas non plus négliger le confort intérieur : les baies vitrées qui donnent sur les rues adjacentes et à R+3 sur les toits et certains monuments historiques de la ville font des bureaux des Halles des lieux vraiment magiques.

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37° : Ce que vous aimez moins ?

Cécile Garcia-Giraud : Il y a un déséquilibre quand on regarde les côtés, toutes ces épines qui indiquent une verticalité alors que le bâtiment s’inscrit avant tout dans l’horizontalité, je trouve qu’il y a quelque chose qui aurait pu fonctionner qui ne fonctionne pas.

37° : On l’oublie aujourd’hui, mais ce chantier a dû être colossal ?

Cécile Garcia-Giraud : A l’époque c’était l’un des plus grands chantiers urbains de France. On voit sur les images des travaux l’ampleur de ceux-ci, le parking de trois niveaux a nécessité des fondations profondes et impressionnantes. Pour la petite histoire d’ailleurs, les 60.000 m3 de terre ont servi en partie à remblayer le site de Rochepinard.

37° : Vous semble-t-il bien conservé ?

Cécile Garcia-Giraud : Il y a un certain laisser aller sur certains panneaux extérieurs avec des logos de commerces un peu usés ou un peu trop grands, ou les deux. Les épines en métal, qui ont été dessinées par Jean Prouvé, sont elles beaucoup mieux préservées que les panneaux blancs. Je trouve dommage qu’on ait laissé pousser les arbres dans le petit square du bout, car on perd la perspective de l’ensemble côté sud et cet espace ne sert pas à grand-chose. Il faut reconnaître que la garderie au sud fait un peu basique, limite préfabriqué, mais d’un autre côté elle est cohérence comme introduction à la suite, cela s’enchaîne plutôt bien. Un droit à bâtir à cet endroit a été voté récemment, ça m’inquiète un peu car on risque de dénaturer l’idée de départ, d’avoir une espèce de «contre projet»… D’un autre côté, si c’est bien fait, un peu de verticalité ici pour densifier et dynamiser le quartier, sur le plan urbanistique je trouve ça intéressant.

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Facades sud et nord(c) DR / Archives Municipales

37° : Les étages des Halles vous semblent-ils bien exploitées aujourd’hui ?

Cécile Garcia-Giraud : Non bien sûr et je comprends que la nouvelle municipalité planche sur ce sujet et que des travaux de restauration ont été réalisés au nord pour pouvoir accueillir du tertiaire. La grande salle, qui a une bonne acoustique, est pas mal utilisée pour différentes manifestations et c’est très bien, mais il reste de nombreux volumes à exploiter. La problématique avec les étages c’est l’accès : on doit entrer dans la galerie marchande, qui a été d’abord conçue pour qu’on y déambule un peu, pour qu’on ait envie d’acheter tout simplement, ce qui est logique vu la destination première de cette réalisation. Mais du coup, les étages se trouvent vraiment relégués à un second plan, ce qui freine inévitablement leur développement.

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37° : L’association historique des commerçants des Halles s’est récemment ouverte sur l’extérieur en sollicitant l’adhésion des commerçants de la place et elle organise un événement lors de la journée de la gastronomie, où l’idée est «de faire sortir les Halles sur les trottoirs» . Qu’est-ce que cela vous inspire ?

Cécile Garcia-Giraud : Il est évident que les Halles sont repliées sur elles-mêmes, il n’y a aucune vitrine extérieure, aucun accès aux boutiques directement par l’extérieur, comme c’était déjà le cas avec le schéma Baltard. Je pense que l’architecte a voulu conserver ce qu’il devait considérer comme une caractéristique indispensable pour un marché couvert. Je trouve ça assez regrettable. Et paradoxal, car d’un côté on est vraiment dans le principe de l’ilôt, de cœur de quartier, mais d’un autre côté c’est très fermé et donc a priori vu de l’extérieur, pas très accueillant. Du coup cette volonté de travailler avec les commerçants de l’extérieur et d’organiser des animations pour occuper cet espace intermédiaire inutilisé me paraît intéressante.

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37° : Peut-on dire que c’est une réalisation protégée par sa destination et son caractère social et culturel presque mythique à Tours ?

Cécile Garcia-Giraud : Bien sûr, socialement les Halles, c’est un trésor ! Il rassemble des indépendants qui travaillent ensemble, mais aussi des enseignes nationales, un club de billard, un parking géré par Vinci et des salles gérées par la Ville de Tours : ce côté pluriel fait sa force et cette complexité immobilière et commerciale, si on devait tout reprendre à zéro comme il y a 40 ans, compliquerait très fortement la tâche. Maintenant, rien ne dit qu’il sera encore là tel quel dans 50 ou 100 ans, nous sommes à une époque où en architecture la notion de «bel objet» compte beaucoup et si l’apparence des Halles continue à se dégrader, plus le fait qu’on ne peut pas vraiment l’isoler pour le faire rentrer dans de futures normes énergétiques, il n’est pas fou de penser qu’un jour elles puissent être reconstruites.

Propos recueillis en novembre 2015.

Crédits photos (sauf mention contraire) :  laurent geneix pour 37 degrés

> le site d’Architectures Bourlois, l’agence où travaille Cécile Garcia-Giraud à Tours.

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