[HistLoire] 17 mars 1976 : l’ASPO Tours si près de l’exploit européen

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Nouveauté sur 37 degrés : nous sommes fiers de nouer un partenariat avec l’association Les Cafés du Sport Tourangeau pour la saison 2025-2026. Régulièrement nous publierons des articles réalisés par ses équipes : interviews, analyses ou reportages avec les figures tourangelles mais aussi des articles autour des enjeux sociétaux du sport dans le département d’Indre-et-Loire. Aujourd’hui, ils reviennent sur l’épopée de l’ASPO Basket.

Il y a tout juste cinquante ans, l’ASPO Tours disputait à Turin la finale de la Coupe d’Europe des Coupes de basket-ball. La formation tourangelle – tout juste sacrée championne de France – rêvait alors de devenir la première équipe française de sport collectif à soulever une Coupe d’Europe. Lors de cette finale, portés par près de 700 supporters venus d’Indre-et-Loire, les hommes de Pierre Dao ont longtemps tenu tête au grand Milan avant de céder dans les derniers instants. Une défaite (88-83) restée comme l’un des plus grands moments du sport tourangeau — et un souvenir toujours aussi vif, un demi-siècle plus tard.

Turin – 17 mars 1976 – Pierre Dao le coach au centre (c) Gérard Proust / La Nouvelle République.

Mars 1976. La France traverse la crise provoquée par le premier choc pétrolier. À la radio, Michel Sardou fait vibrer le pays avec Je vais t’aimer. Et sur les terrains de football, l’AS Saint-Étienne poursuit son incroyable épopée en Coupe d’Europe des clubs champions.

Au même moment, une autre équipe française, située plus au nord de la Loire, fait elle aussi battre le cœur des amateurs de sport. Cette équipe, c’est l’ASPO Tours. Le 6 mars 1976, au Palais des sports Robert-Grenon, la formation tourangelle écrit la première ligne d’une histoire appelée à marquer les mémoires : ce soir-là, les Tourangeaux décrochent leur premier titre de champion de France en battant le Berck BC d’un souffle (92-91).

Mais à peine le temps de savourer ce sacre qu’un autre rendez-vous, bien plus grand encore, se profile. Quelques jours plus tard, l’ASPO prendra la direction de Turin avec un rêve immense : devenir la première équipe française, tous sports collectifs confondus, à soulever une Coupe d’Europe.

Un carré d’as avec de nombreux atouts dans le jeu

L’ASPO Association sportive de préparation olympique est alors un club omnisports dont la section basket existe depuis un demi-siècle. Vice-championne de France en 1975 derrière l’ASVEL Lyon‑Villeurbanne, l’équipe tourangelle s’est construite, au fil des saisons, autour d’un noyau solide.

Au cœur du jeu, un « carré d’as » : Dewitt « Slem » Menyard, Randle L.C. Bowen, Ray Reynolds et Jean-Michel Sénégal. Autour duquel gravitent de précieux lieutenants : Christian Albert, Henri Barré, Marc Bellot, Michel Bergeron, Éric Bonneau, Patrick Demars et Jean-Louis Vacher.

Aux commandes, le coach Pierre Dao prône un basket flamboyant. Un style que le journaliste Jean‑Louis Forest décrit en 1976 dans Basket Magazine / L’Équipe (1) comme « un basket-hurrah qui fait sa part à la technique sans étouffer l’enthousiasme ». Michel Bergeron résume l’esprit de cette équipe : « Notre force, c’est que nous étions une majorité de Tourangeaux. On jouait ensemble depuis des années. Nous étions un vrai groupe. »

Sur la scène nationale, l’ASPO domine son sujet lors de cette saison 1975-1976 : 25 victoires en 30 matches. Mais c’est surtout en Europe que les Tourangeaux vont marquer les esprits.

Un parcours aux quatre coins de l’Europe

Cette saison-là, Tours s’aligne en Coupe des coupes ; une compétition au nom trompeur, puisqu’elle rassemble en réalité les deuxièmes des championnats nationaux européens.

Exemptée de premier tour, l’ASPO débute au deuxième face au Partizan Tirana. Les Tourangeaux franchissent l’obstacle albanais avec 22 points d’avance cumulés. Vient ensuite une phase de poule relevée, dans laquelle ils sont opposés aux Bulgares du CSKA Sofia, aux Grecs de l’Olympiakos Le Pirée et aux Yougoslaves du Rabotnički Skopje. Un groupe piégeux dont Tours parvient malgré tout à s’extirper en terminant deuxième derrière Skopje – une place suffisante pour rejoindre les demi-finales.

À ce stade de la compétition, l’Estudiantes Madrid se dresse face à l’ASPO. Au match aller, devant près de 5 000 personnes au Palais des sports de Grenon, Tours déroule un basket flamboyant. Le trio Bowen-Menyard-Reynolds inscrit à lui seul 86 points et l’ASPO s’impose avec 25 longueurs d’avance (106-81). Mais au retour à Madrid, l’histoire manque de virer au cauchemar. Dans la petite salle du lycée Ramiro de Maeztu, les Tourangeaux vacillent et accusent jusqu’à 27 points de retard. Porté par un immense Michel Bergeron, l’ASPO parvient finalement à limiter la casse et sauve l’essentiel : quatre petits points d’avance sur l’ensemble des deux matches, synonymes de qualification pour la finale.

Eric Bonneau au milieu de la défense (c) Gérard Proust / La Nouvelle République.

Une préparation pas idéale avant la finale

La dernière marche se dresse le 17 mars 1976 à Turin. L’ASPO Tours affronte alors un monument du basket européen : le Pallacanestro Olimpia Milano, plus connu à l’époque sous le nom de Cinzano Milan. Le club italien possède déjà un palmarès impressionnant : vainqueur de la Coupe des champions en 1966, finaliste en 1967 et double lauréat de la Coupe des coupes en 1971 et 1972.

Hors de question, pourtant, pour les Tourangeaux d’aborder cette finale en victimes. Un an plus tôt, à Grenon, l’ASPO avait déjà fait tomber Milan (82-65) lors d’un match de poule en Coupe Korać.

Mais la préparation de cette finale est loin d’être idéale. Quelques jours avant le départ pour Turin, Jean-Michel Sénégal, alors en plein service militaire, est consigné au bataillon de Joinville pour des corvées de jardinage. Motif : un retard, partagé avec plusieurs coéquipiers, lors d’un stage de l’équipe de France. Le meneur tourangeau ne retrouve Tours que trois jours avant la finale.

D’autres soucis physiques inquiètent davantage le coach tourangeau. Ray Reynolds traîne une lombosciatique contractée lors du match contre Berck et passe une bonne partie de la semaine entre soins et repos forcé. Michel Bergeron, lui, lutte contre une grippe tenace. Quant à Jean-Louis Vacher, pilier de l’équipe, il doit déclarer forfait après une blessure au pouce.

Malgré ces déboires de dernière minute, l’optimisme reste de mise côté tourangeau. Et les supporters répondent présents.

Départ de Tours en avion pour une partie des supporters (c) Gérard Proust / La Nouvelle République.

700 supporters tourangeaux réunis pour la finale

Photographe pendant plus de 40 ans à La Nouvelle République, Gérard Proust est du voyage en Italie. « Un aller-retour express, dans l’un des avions qui emmenaient des supporters et des partenaires », se remémore-t-il. Alors que la finale est programmée en pleine semaine, deux avions spécialement affrétés décollent le mercredi matin de la base aérienne de Parçay-Meslay pour emmener fans et partenaires jusqu’à Turin.

Grand amateur de sport, le maire de Tours Jean Royer tient lui aussi à faire le déplacement. Mais souffrant d’aérophobie, il choisit le train, aux côtés de nombreux supporters prêts à avaler des centaines de kilomètres pour rejoindre le Piémont.

Les supporters tourangeaux en déplacement en train (c) Gérard Proust / La Nouvelle République.

« Le jour du match, nous avions rendez-vous à 4 heures du matin à la gare de Tours pour un voyage de onze heures jusqu’à Turin », se souvient le Tourangeau Bertrand Bourgeault. L’ancien journaliste sportif du Parisien effectue alors son tout premier déplacement professionnel pour couvrir l’évènement. « Dans les wagons, l’ambiance était incroyable, poursuit-il. Sur le trajet, le train a marqué un arrêt à Saint-Étienne. L’occasion pour les supporters tourangeaux de chambrer gentiment les Stéphanois : leur équipe s’apprêtait, le soir même, à jouer la demi-finale retour de Coupe d’Europe des clubs champions contre le Dynamo Kiev à Geoffroy-Guichard ». Or, battus 2-0 à l’aller par les favoris de la compétition, les Verts semblaient alors condamnés…

Au total, près de 700 supporters tourangeaux convergent vers Turin par train, avion ou voiture. Casquettes bleues et blanches vissées sur la tête, ils viennent pousser « leur P.O. » dans cette finale historique.

Avant le coup d’envoi, Jean Royer s’offre un petit tour d’honneur sur le parquet, salué par les applaudissements des Tourangeaux présents. Mais dans un Palasport Parco Ruffini plein à craquer plus de 7 000 spectateurs les voix françaises peinent vite à rivaliser avec la ferveur italienne. Gérard Proust se souvient encore de l’atmosphère : « On a vite senti les joueurs de l’ASPO un peu écrasés. L’ambiance était très sonore dans cette arène. Et il y avait beaucoup de tension. » La preuve : une bouteille de Martini lancée des tribunes explose à ses pieds quelques minutes avant le match. « Je n’ai pas été blessé, mais ça s’est joué à peu. Et j’avoue que derrière, j’étais attentif », admet le photographe.

Jean Royer fait le tour du terrain lors de l’avant-match (c) Gérard Proust / La Nouvelle République.

À Turin, les regrets éternels

Sur le parquet, la finale bascule rapidement. Le Tourangeau Marc Bellot inscrit le premier panier du match, mais la suite se complique très vite pour l’ASPO. Après cinq minutes, Dewitt « Slem » Menyard se blesse et quitte le terrain. Puis au bout de dix-huit minutes, Bowen se voit infliger déjà sa quatrième faute. En face, Giuseppe Brumatti et Mike Sylvester trouvent la mire, tandis que certaines décisions arbitrales font grincer des dents côté français. « Je me souviens très bien du nom d’un des arbitres : Monsieur Dimou ! On s’est fait avoir par cet arbitre grec… » enrage Jean-Louis Vacher, qui assistait au match depuis le bord du terrain, derrière un panier, aux côtés du journaliste d’Antenne 2 Hervé Duthu.

Malgré ces circonstances défavorables, Tours s’accroche. À la mi-temps, l’écart n’est que de quatre points (34-38). Même lorsque Milan prend 12 longueurs d’avance en seconde période, l’ASPO ne lâche pas. Et recolle à un point : 57-56. Mais les occasions loupées et le manque de réussite aux lancers francs (11/18) finissent par coûter cher. Score final : 88-83 pour Milan. La Coupe s’envole. Et avec elle le rêve d’un doublé historique championnat-Europe.

Jean-Michel Sénégal (c) Gérard Proust / La Nouvelle République.

Un projet de salle de 10 000 places déjà évoquée en 1976

« La déception était immense. Si on avait joué au complet, sur terrain neutre et avec un arbitrage impartial, on aurait certainement gagné », regrette encore Jean-Louis Vacher. Après le match, Jean Royer, lui, analysait la défaite avec recul : « L’ASPO a fourni trop d’efforts depuis le début de l’année. Qui pourrait lui reprocher d’être émoussée ? Le handicap du terrain, pratiquement adverse, bonifie sa performance. Et puis, si Tours a perdu la Coupe, il a gagné le match de la solidarité », déclarait-il alors, dans les colonnes de L’Équipe. Michel Bergeron préfère retenir l’essentiel : « Même si ce match était à notre portée, ça reste un souvenir formidable. »

Sitôt le coup de sifflet final, joueurs, supporters et journalistes quittent rapidement Turin. « Les joueurs sont repartis dans la nuit, en avion, accompagnés de quelques supporters », se rappelle Bertrand Bourgeault, qui, lui, refait le trajet retour en train. « Durant les onze heures de retour vers la Touraine, les supporters ont noyé leur chagrin dans les caisses de Vouvray ». Ils se montrent nettement plus discrets lors de leur passage à Saint-Étienne : les Verts viennent alors de se qualifier pour la finale de Coupe d’Europe des clubs champions, après avoir renversé en prolongation le Dynamo Kiev (3-0).

Il faudra pourtant attendre 1981 pour voir enfin un club français soulever une Coupe d’Europe : l’AS Cannes en volley, vainqueur de la Coupe de la CEV. L’ASPO Tours redeviendra championne de France en 1980, avant de devenir le Tours Basket Club en 1981. Mais le club ne retrouvera plus jamais les sommets européens.

Bertrand Bourgeault, Jean-Michel Sénégal, Jean-Louis Vacher, Eric Bonneau, Michel Bergeron, Patrick Demars et Christian Albert réunis fin 2025 en Touraine.

Jean-Louis Vacher conserve quelques regrets : « Si on avait gagné cette finale, peut-être que toute l’histoire du club aurait changé. Et peut-être que la salle tant attendue aurait vu le jour… » Car à l’époque déjà, certains jugeaient le Palais des sports Robert-Grenon trop petit pour les ambitions du sport tourangeau. Jean Royer ira même jusqu’à promettre la construction d’une grande enceinte au sein d’un vélodrome couvert, capable d’accueillir entre 10 000 et 12 000 spectateurs, un projet alors envisagé pour 1978.

Cinquante ans plus tard, beaucoup de choses ont changé… et pourtant certaines restent étrangement familières. En mars 2026, la France redoute de nouveau une crise pétrolière. Et à Tours, les infrastructures sportives s’invitent encore dans les débats municipaux.« Aujourd’hui, toutes les grandes villes autour de Tours ont leur Arena. Nous, on attend toujours », glisse, un brin amer Michel Bergeron.

Une chose, pourtant, n’a pas changé : dans les mémoires tourangelles, l’épopée européenne de l’ASPO 1976 continue de résonner. Comme un refrain que l’on n’oublie pas. Comme une chanson de Michel Sardou qui, elle aussi, continue de trotter dans nos têtes.

  •  : Sources : ASPO Tours, 50 ans de basket (Jean-Louis Forest), La fabuleuse histoire du basket (Jean Raynal), L’année du basket 1976 (Pierre Tissier, Noël Couedel), 100 ans de sport en Touraine (Antoine Burbaud)

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