Reconnu pour ses rapports sur les inégalités, la richesse ou la pauvreté, l’Observatoire des Inégalités de Tours est aussi en première ligne dans le domaine de l’éducation. L’association basée au Sanitas se rend ainsi régulièrement dans des établissements scolaires, et sort un livre autoédité baptisé « C’est pas juste », pensé pour les enfants à partir de 11 ans. Un ouvrage à commander sur son site Internet www.inegalites.fr et au sujet duquel nous avons interrogé Louis Maurin, cofondateur de la structure.
Parlez-nous des origines de ce projet…
C’est une idée qui est née il y a un peu plus d’une dizaine d’années avec notre programme destiné aux jeunes. On pense que c’est très important de les informer sur les inégalités, de leur expliquer les mécanismes de fonctionnement de la société. Assez vite, on avait fait un livret pédagogique pour les enseignants. Et puis il y a environ deux ans, on s’est dit : on va essayer de faire quelque chose de complètement nouveau, totalement différent, vraiment un ouvrage avec des illustrations graphiques importantes pour toucher les jeunes parce que ce sont les adultes de demain et des individus qui sont peut-être beaucoup moins fermés que les adultes, beaucoup plus prêts au débat et aux échanges.
Moins fermés, c’est-à-dire avec moins de préjugés ?
Bien sûr ils ont leurs idées, leurs propres opinions, parfois très tranchées, mais ils nous semblent quand même relativement plus ouverts que les adultes, moins dans des clivages politiques traditionnels par exemple.
Ce livre s’adresse aux enfants à partir de 11 ans, c’est le bon âge pour commencer à s’intéresser à ces sujets-là ?
La question des inégalités est complexe, et il faut faire attention à ne pas les enfermer, les placer dans un univers où il n’y aurait pas de solution, pas d’avenir. Il faut manier ces sujets avec un raisonnement modéré, compréhensif, essayer d’avancer doucement. Il nous semble qu’à partir de 11 ans, le collège est un bon âge.
C’est leur montrer, par exemple, que pour régler un problème d’inégalité, il ne suffit pas d’augmenter le salaire d’une profession, comme les infirmières, pour tout régler ?
Oui, leur expliquer que les choses ne sont pas toujours noires ou blanches, qu’il y a des solutions, des portes de sortie, que tout n’est jamais joué par avance, discuter avec eux de la nuance, de ce qu’on peut faire, des solutions. C’est très important. On veut aussi leur apporter des ressources. Comment faire si je suis victime de discrimination, où est-ce que je peux aller ? Si j’ai des difficultés, à qui je peux m’adresser ? Leur montrer que collectivement, on peut s’entraider, que la solidarité est importante.
Dans les travaux que vous produisez tout au long de l’année à l’Observatoire des inégalités, il y a énormément de chiffres. Comment fait-on pour ne pas assommer un enfant de 11 ans avec des batteries de chiffres ?
Notre rôle est de produire des tableaux de chiffres. On essaie de faire de notre mieux pour les présenter, les analyser et les diffuser. Tout le travail de cet ouvrage, c’est de passer de ces tableaux de données à des textes simples. On explique des faits, on donne des chiffres sur les niveaux de vie, la pauvreté, etc., pour informer les jeunes. Mais derrière, il y a tout un travail difficile de traduction de ces chiffres auprès des jeunes, avec des images, avec un récit, une mise en scène. On a simplifié la réalité sans jamais la trahir, mais en réduisant les choses à des explications accessibles aux jeunes.
D’où vient ce titre « C’est pas juste » ?
Depuis environ cinq ans, on a mis en place des ateliers « Monopoly des inégalités », un programme qui marche très bien, quelque chose d’incroyable où les jeunes jouent au Monopoly avec des règles inégales. On place les joueurs avec des règles différentes : les salaires ne sont pas les mêmes, selon que vous êtes un homme ou une femme, si vous êtes handicapé, vous n’avez pas les mêmes dés, vous n’avancez pas de la même façon. Très souvent, on entend alors : « Mais c’est pas juste ! ». Au fond, « c’est pas juste », c’est quoi ? Le problème n’est pas seulement les inégalités, les écarts de salaire, etc., mais la question de la justice. Les jeunes, les enfants sont très sensibles à cette question, qui les touche profondément. On leur apprend la notion d’égalité, d’égalité des chances. Tous les jours, à l’école, ils voient « liberté, égalité, fraternité » sur le fronton. Ils y sont très sensibles. Comme cette phrase revient souvent dans nos ateliers, c’est pour cela qu’on l’a choisie comme titre de l’ouvrage.
À la fin de la lecture d’un livre comme ça, qu’est-ce que vous souhaitez qu’ils retiennent ?
D’abord, qu’ils aient des éléments, des repères globaux : là où on en est sur les revenus, la santé, le mal-logement. Ensuite, qu’ils comprennent les mécanismes à l’œuvre : pourquoi on en est là, pourquoi il y a des inégalités. Enfin, le troisième point, c’est qu’ils y trouvent des ressources pour eux, s’ils sont victimes d’inégalités, ou des ressources pour agir plus tard, peut-être pas à 11 ans. L’idée, c’est de semer une graine, qu’ils se disent : « J’ai vu cet ouvrage », et qu’avec, entre autres, le travail des enseignants, cela les incite à essayer de construire un monde plus juste. Quand on voit la réalité actuelle, on a besoin que ces jeunes s’engagent.









