Culture

Le petit livre rouge d’un patron déchu.

C’est un petit pavé dans la mare du «CAC37», un bel objet rouge, lourd et noir sur la couverture duquel le graphiste Clément Horvath a dépeint avec justesse l’histoire de Philippe Andrieu (et de sa relation avec son nègre de luxe Benoît Piraudeau) créateur et ex-patron de Lytess, viré en quelques heures «à l’américaine» par son fonds d’investissement : un homme qui chute, certes, mais dans la dignité, et qui saisit l’opportunité d’une volée de plumes pour attraper la plus acérée d’entre elles et se mettre à l’ouvrage. Nous l’avons lu pour vous. Tout entier.

patron

L’autobiographie du patron provincial est généralement un déchet littéraire de première catégorie : le truc imbuvable que ledit patron offre à tous ses proches avec insistance, qui le laisseront tomber au bout de 15 pages de souvenirs d’enfance larmoyants annonçant 250 pages d’auto-complaisance. «Tu l’as eu, hein, toi, mon livre, Bernard ?» «Oui, tu nous l’as déjà offert deux fois à Noël, c’est bon !».

Avec «Patron en tête», nous entrons dans une autre dimension de la chose.

Caliméro, mais pas trop

Philippe AndrieuMême si Philippe Andrieu flirte dangereusement avec le pathétique à plusieurs reprises, il sauve largement la mise grâce à l’entremise d’un «plus-que-nègre» au style espiègle, affirmé et fort bien documenté, jouant avec les codes en allant jusqu’à mettre son nom sur la couverture, d’égal à égal avec le sien. «Je crois pouvoir dire qu’il est parvenu à réduire, par frottements de nos points de vue, tous les capitons graisseux de mon autosatisfaction» écrit ainsi Benoît Piraudeau aka Barberousse au sujet de lui-même, mais de la part de son commanditaire. Bonjour schizophrénie : le livre nous plonge dès le départ dans cette curieuse mise en abîme, livre à deux voix, ou à quatre mains, dans lequel on finit par ne plus trop savoir qui parle pour qui, ni lequel se fait le plus plaisir («Ta mission doit être de soigner mon image pour me guérir de quelque chose, alors qu’en écrivant tu te fais beaucoup de bien aussi.»)

Le chat et la souris

«Dans ma grosse berline, je fuis le rétroviseur et toutes les discussions avec toi, Barberousse. Je sais ce que tu mijotes ! Tu vas essayer de me faire pleurer. Facile pour toi : tu as le beau jeu, les cartes en main, tu les bats à ta guise, je te donne la liberté de composer avec des morceaux de ma vie et il faudrait que je subisse encore.»

«Il me faut l’oublier un instant, mon Nègre. Avec lui, je cogite trop. Et après tout, faire preuve de trop d’esprit n’a jamais rendu les gens moins misérables. Ce peut même être pire.»

Le refrain du patron-pas-intello face au journaliste-trop-intello vient rythmer ce livre régulièrement, histoire quand même que cet OLNI (Objet Littéraire Non Identifié) réponde un minimum à nos attentes de clichés du genre et permette au libraire de base de se résigner à le ranger au rayon des autobiographies. Ou des fameux «Récits de vie», ces sous-autobiographies de gens pas assez VIP.

Le principal suspens de cet ouvrage réside donc dans l’attente du dénouement de cette relation complexe entre deux hommes pas vraiment faits pour travailler ensemble a priori, plutôt que sur l’issue du «bébé» de Philippe Andrieu, puisqu’on apprend assez vite que ça s’est assez mal terminé.

«Stop la rengaine», mais la rengaine quand même

L’éternelle complainte du patron créatif et entreprenant qui se heurte à l’immobilisme de son pays, à des partenaires potentiels frileux et à des salariés peu scrupuleux est un élément absolument «inenlevable» d’un récit de carrière d’un patron.

On vous en livre deux extraits :

«Ce qui m’attriste d’avance, c’est que le patron, suivant une coutume bien établie dans ce pays, n’aura pas meilleure presse demain après mes confessions.»

 «Ceux qui ne risquent rien sont les premiers à tout regretter, à tout renier. Même eux. Jusqu’à déverser leur fiel sur ceux qui ont tenté, osé. Stop la vieille rengaine.»

Plus pertinente, cette réflexion autour de la logique implacable et kafkaïenne des créateurs novateurs de tout poil qui, cherchant des fonds, servent la soupe sur un plateau d’argent aux vautours suiveurs qui n’ont jamais eu une idée de leur vie à part celle, brillantissime, de piquer celles des autres.

«Plus mes produits sont convaincants, plus je parle de mes projets pour lever des fonds. Plus je me découvre, plus je risque de finir nu, à regarder passer le train des Cosmétotextiles si ma présentation ne convainc pas assez vite les grands barons.»

 Le point de vue du nègre

Là ça ne vient plus du livre, c’est Benoît Piraudeau himself qui nous le dit :

 «Dans la première version, avant que son cancer ne se déclare, quand Philippe Andrieu était en pleine forme et au « sommet » de sa gloire personnelle, j’avais écrit, me mettant en scène, que je serais pour lui comme une tumeur lovée dans sa tête (c’était écrit comme ça dans le premier tapuscrit), je me refusais en effet à bâtir la statue du commandeur, boursoufflée, vaniteuse, je suis, comme présenté, « historien des sujets qui fâchent »»

La frontière floue entre thérapie et littérature

Benoît Piraudeau : «Mon personnage de « Barberousse », dans le livre, étant censé représenté sa bonne conscience, je me figurais un peu comme son Jiminy Cricket, qui le travaille de l’intérieur sur les questions du bien et du mal dans le business, dans ses rapports parfois très très houleux avec ses salariés.»

Une version édulcorée suite à la maladie de Philippe Andrieu

Benoi¦ét PiraudeauBenoît Piraudeau : «Après son long passage à l’hôpital, nous avons décidé de couper encore plus, ablation par-ci par-là, du chirurgical, décapitant les paragraphes les plus « hargneux », les « j’emmerde » à la Edward Norton dans le film de Spike Lee. En conservant quand même certains coups de gueule, cathartiques et pour lui bienfaisants. La rancoeur est un sentiment humain, il n’y avait pas de raisons qu’elle ne s’exprime pas elle aussi. Restent ces 180 pages et l’idée qu’il faut aller au bout de ses rêves de môme.»

Allez vas-y Benoît, fais-toi plaisir, vends-nous ton livre 😉

Benoît Piraudeau : «On aimerait que « Patron en tête » devienne un livre « culte » pour des gens qui se reconnaîtront sans mal dans l’état d’esprit de Philippe Andrieu (petits patrons, artisans, jeunes entrepreneurs, curieux invétérés, fans de Léonard…). Ils se retrouveront dans des coups de gueule, une situation amoureuse (le chapitre « le dîner aux chandelles »), des désirs de réussite, de faire du chiffre, et puis dans des moments de désillusions, de retour brutal au réel (« à quoi bon l’argent ? »). Ils pourront aussi le détester, ou aimer le détester encore plus, ou alors, c’est évidemment ce qu’il souhaite, le comprendre et être moins manichéen sur la figure du patron très stéréotypé en France.»

En conclusion

Même s’il ne s’agit pas de l’autobiographie du siècle, «Patron en tête» est une espèce de psychothérapie particulièrement bien restituée et une intéressante interrogation sur la relation intime entre quelqu’un qui a des choses à dire mais ne sait pas le faire et paie quelqu’un d’autre pour ; un quelqu’un d’autre qui a des millions de trucs à dire mais qui va essayer de ne pas trop déborder pour se contenter d’écrire principalement ce qu’on lui a demandé au départ (en fait on a l’impression que ça déborde vachement, mais c’est très bien comme ça).

Un défi casse-gueule, une collaboration toujours borderline (on sent la rupture proche à chaque virage), un résultat très honorable.

«Nous arrivons enfin à l’aéroport. Avant de nous quitter, il me remercie d’avoir été pour lui un mécène. Le mécène du fonctionnaire-écrivain, un artiste en devenir subventionné par le Grand Capital. J’aime bien l’idée. Avec sur la couverture côte à côte, le patron et le nègre.»

«Patron en tête» de Philippe Piraudeau et de Benoît Andrieu, à moins que ce ne soit l’inverse. Autoédition. En vente 15 euros à la Boîte à Livres et à la FNAC.


>Un degré en plus

On retrouvera un jour prochain Benoît Piraudeau on l’espère, mais cette fois dans le rayon «Histoire» des librairies, avec son travail sur l’Occupation en Touraine :

«Entêté, je le suis aussi. Je me suis fixé comme règle, et quoi qu’il en coûte, de toujours finir ce que j’entreprends. Et ce sera pareil pour l’Histoire de l’Occupation en Touraine, n’en déplaise à ceux qui sur ce sujet, à Tours, aimeraient bien ôter de ma main ma plume d’investigateur de ce « passé qui ne passe pas » (tribune publiée dans l’Obs et L’Humanité en janvier 2014).»

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