Société

Sanitas : L’inquiétude des habitants face à la rénovation urbaine

L’inquiétude se fait sentir chez une partie de la population du Sanitas ces dernières semaines. En cause ? Les premiers éléments du projet de rénovation du quartier dans le cadre du second volet de l’ANRU (Agence Nationale de Rénovation Urbaine) qui ont commencé à fuiter ces dernières semaines : plus de 400 logements seront détruits d’ici 10 ans, soit 10% d’un quartier promis à un lifting de grande ampleur.

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10% du parc de logements du quartier qui s’apprête à disparaître d’ici 2027

Passer de 93% de logements sociaux à 80% et augmenter la mixité sociale du quartier, voici l’enjeu du projet intégré à l’ANRU pour le Sanitas. Un projet de grande ampleur classique de ceux développés par l’ANRU depuis la loi Borloo de 2003. Déjà dans le cadre du premier volet couvrant la période 2004-2014, le Sanitas avait connu la destruction de la barre Theuriet (160 logements), puis l’aménagement d’un jardin à la place, mais aussi l’installation de la Pépinière d’entreprise ou encore des aménagements également en lien avec l’arrivée du tramway…

Le deuxième volet de l’ANRU, nommé NPNRU (Nouvelle Politique Nationale de Rénovation Urbaine), consacré au Sanitas va plus loin encore. Avec 430 logements promis à la destruction, c’est 10% du parc de logements du quartier qui s’apprête à disparaître d’ici 2027. « Il ne faut pas affoler la population, cela ne constitue que quelques dizaines de logements par an » a tenté de tempérer Serge Babary, le maire de Tours, lors de la réunion publique qui s’est tenue salle Danton, jeudi 11 mai dernier. Une réunion publique qui était fortement attendue par les habitants du quartier désireux de connaître enfin officiellement les décisions qui seront prises. Près de 200 habitants du Sanitas s’étaient ainsi déplacés pour écouter les élus, Serge Babary, maire de Tours, Wilfried Schwartz, vice-président de la Métropole à la Politique de la Ville, Alexandra Shalk-Petitot, adjointe au logement, mais aussi le directeur de Tour(s) Habitat, Grégoire Simon, ou encore Frédéric Jullian, Directeur du Service du Développement Urbain à Tours Métropole et les architectes du cabinet d’Urbanisme Archétudes…

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Accusés d’avoir manqué de concertation jusqu’à présent, l’enjeu était de répondre aux inquiétudes des habitants mais aussi de les convaincre de la nécessité du projet. Un projet intégrant plusieurs objectifs que ses acteurs ont listé au cours d’une présentation plutôt technique : renforcer la mixité sociale, l’attractivité du Sanitas, désenclaver le quartier, renforcer les éléments structurants (écoles, gymnases…) et l’activité commerciale (Hallebardier, Rotonde…).

Faire venir une nouvelle population et rendre plus attractif le Sanitas est bien un des buts avoués de ce projet de rénovation urbaine. Oui mais par quel biais ? Une des demandes fortes de l’ANRU en échange de l’argent versé dans les projets c’est justement de favoriser la mixité sociale en rasant des bâtiments anciens au profit de nouveaux plus modernes pour des populations plus aisées. « En contrepartie des financements, l’ANRU a des exigences et préconise fortement une baisse de la part d’habitat social par des démolitions-reconstructions » se sont justifiés Wilfried Schwartz et Serge Babary. « La démolition n’est pas une chose facile à envisager mais c’est indispensable pour que le quartier ne se replie pas sur lui-même » indique de son côté Grégoire Simon, le directeur de Tours Habitat.

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3 secteurs touchés par les démolitions

Et sur la question sensible du relogement qui inquiète les habitants, Serge Babary a tenté de rassurer la population : « Ne vous inquiétez pas, on ne va pas vous chasser du Sanitas. Un logement dans le quartier vous sera proposé si vous souhaitez y rester. » Et le maire d’insister : « il n’y aura pas de problèmes, chaque année 400 logements se libèrent au Sanitas ». Les habitants auront donc le choix de rester ou non dans le quartier et seront prioritaires auprès des différents bailleurs sociaux précise-t-on. Quant à la question des loyers, Grégoire Simon l’assure, « ceux-ci sont encadrés et n’augmenteront qu’à la marge, au maximum de 5% ».

Les immeubles qui seront démolis :

Pour les démolitions en elles-mêmes, cela débutera secteur Saint-Paul, où la barre où se situe le centre-commercial sera détruite à partir de 2018 (relogements pour les habitants des 15 logements occupées en 2018).

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Puis ce sera au tour du nord du quartier et le secteur Marie Curie (démolitions en 2020, relogements à partir de 2019).

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Et enfin au sud du quartier, sur le secteur Christophe Colomb, plusieurs immeubles devraient être rasés également par la suite (dates à définir).

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Difficile en revanche de justifier la destruction de ces immeubles plutôt que d’autres. « C’est un croisement de différentes données qui ont conduit à ces choix » s’est simplement expliqué sans plus de détails Grégoire Simon, le directeur de Tours Habitat. A regarder de près, on comprend néanmoins les enjeux qui se cachent derrière : Proximité de la gare pour le secteur Curie et donc recherche d’attraction d’une population plus aisée, possible « naveteuse » travaillant sur Paris, bien que Serge Babary s’est défendu « de vouloir faire un quartier de bobos ». Pour Mouss, un habitant croisé place Neuve après la réunion : « Pour le nord du quartier, ils disent vouloir mettre des bureaux d’affaires, mais cela va bénéficier à qui ? Pas à nous. On voit très bien que les bâtiments qu’ils vont détruire sur le secteur Curie c’est pour faire un corridor entre Velpeau, la passerelle rénovée, les nouveaux logements pour personnes plus riches, les nouveaux bureaux et la gare. Ça renforcera pas la mixité du quartier, au contraire cela va faire un micro-quartier qui tournera le dos au Sanitas ».

C’est là tout le problème de ce genre de projet global réfléchi et pensé à une échelle supérieure à celle du quartier : Comment faire en sorte que la population sur place ne se sente pas lésée ? Lors de la réunion une habitante a résumé la pensée d’une partie de la population présente : « C’est un beau projet que vous nous présentez, en revanche je me dis qu’il n’est pas fait pour nous les habitants, on voit pas bien où est notre place dedans ».

Autre enjeu assumé cette fois du côté de Saint-Paul, régler les problèmes de sécurité et les petits trafics mais surtout reconstruire à quelques centaines de mètres, sur le site de l’ancienne résidence universitaire de la Hallebardier un nouveau centre commercial « qui attirerait aussi des personnes extérieures au quartier ». Un pôle commercial ou « cœur marchand » qui bénéficierait également, à croire les visuels présentés, d’un transfert de certains commerces (non précisés) de la place Neuve et du marché qui quitterait la place Saint-Paul.

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« On arrache un pan de ma vie »

Des préoccupations éloignées aujourd’hui de celles des habitants touchés pas les destructions d’immeubles. Ainsi pour cette habitante, « ils n’ont qu’à y installer leurs nouveaux logements sur Hallebardier et réhabiliter les nôtres plutôt que d’y construire un nouveau centre commercial qui ne sera pas pour nous. Le maire l’a dit, il faut que les commerces soient plus tournés vers l’extérieur. Qu’on vienne pas nous dire derrière que ces millions c’est pour nous qu’ils les mettent, ils s’en fichent bien ». C’est beaucoup de colère qui se dégage de notre interlocutrice. Après 36 ans passés dans son appartement, son impression est qu’on lui « arrache un pan de ma vie », nous dit-elle les larmes aux yeux en quittant la réunion. « J’y ai toutes mes habitudes, mes souvenirs, ceux de mon mari qui n’est plus là… Et à 68 ans on me pousse à quitter tout ça »… Quelques dizaines de minutes plus tôt, un homme n’a pas pu rester jusqu’au bout de la réunion. Sitôt la présentation des immeubles qui seront détruits, il s’est levé se tournant vers sa femme avec un désappointement total : « Ils détruisent notre immeuble, ça sert à rien de rester, on pourra rien y faire ».

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« On va faire en sorte que les habitants touchés par les démolitions ne soient pas seuls et puissent se défendre et faire valoir leur droit face aux cabinets privés qui vont être missionnés pour négocier au cas par cas » témoigne de son côté Carole*, salariée associative travaillant dans le quartier. De leurs côté les habitants s’organisent déjà avec la création il y a quelques semaines d’un collectif d’habitants militant « pour la réhabilitation plutôt que la destruction ». Un collectif qui se retrouve tous les vendredis sur le marché Saint-Paul pour informer les habitants.

« Le manque d’informations et le manque de concertation » est un gros problème poursuit Carole.  « Ce qu’on a vu à la réunion c’est un projet déjà ficelé. Les prochaines réunions avec les habitants ne changeront rien, tout est décidé en amont ». Face aux critiques sur la discrétion de ces derniers mois, les élus l’ont pourtant promis, il va y avoir plus de concertation avec la création d’une maison de projet itinérante (obligatoire par ailleurs), ainsi qu’une nouvelle réunion en fin d’année et des ateliers avec les habitants.

«Il ne faut pas caricaturer, dire «là dans ce quartier, ce n’est pas bien, les gens ne veulent plus y habiter»

Si les quartiers de grands ensembles connaissent bien des problèmes importants et ont subi une fuite d’une tranche de la population suffisamment aisée pour les quitter au cours des décennies, contrairement à ce qu’on entend souvent, il s’avère que ceux qui y sont restés y ont construit des attaches fortes. Dans le cadre du premier volet de l’ANRU, beaucoup d’élus à l’instar de Dominique Braert, maire Ps de Wattrelos, s’étaient ainsi rendu compte, contrairement à ce qu’ils avaient envisagé, que beaucoup d’habitants étaient attachés à leur quartier et leur immeuble : « les gens voulaient, à une très grande majorité, rester sur leur ville, et majoritairement dans leur quartier, quasiment tous dans leur immeuble. Il ne faut pas caricaturer, dire «là dans ce quartier, ce n’est pas bien, les gens ne veulent plus y habiter»… » témoignait-il ainsi à Nord Eclair il y a quelques semaines.

« Ce qu’il faut aux habitants ce n’est pas cela, il faut de l’emploi avant tout. On peut mettre des pansements et cacher la misère, les gens pauvres au RSA le resteront, démolitions ou non » s’emporte de son côté Mouss. « Regardez, juste-là il ont cassé une barre, installé une pépinière, est-ce que ça a résolu quelque-chose ? ».  On peut comprendre le scepticisme de Mouss sur ce nouveau projet piloté par l’Etat dans le cadre de la Politique de la Ville. Trente ans de politique de la ville n’ont en effet pas résolu jusqu’à présent les problèmes des quartiers de grands ensembles, devenus aujourd’hui des symboles d’exclusion sociale. En avril dernier, le premier bilan de l’ANRU (2004-2014) avait d’ailleurs été mitigé avec notamment « une modeste diminution du niveau de pauvreté dans les quartiers ciblés ». Depuis la loi Borloo en 2003, les inégalités ont d’ailleurs augmenté entre les quartiers prioritaires et le reste du territoire. Le chômage y a notamment plus augmenté (+4%) tandis que le revenu moyen y est toujours près de deux fois moindre…

*Le prénom a été changé à la demande de l’intéressée.

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