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Retour à la semaine de quatre jours : une vraie fausse bonne idée ?

Le 28 juin dernier, un décret autorisait les dérogations auprès des écoles maternelles et primaires désireuses de rétablir la semaine de quatre jours. Depuis, quatre-vingt communes d’Indre-et-Loire s’apprêtent à changer de rythme dès la rentrée 2017. Entre politique de l’économie et bien-être de l’enfant, les avis divergent : retour à une forme de démocratie locale ou désengagement de l’état.

Salle de classe 1Reconstitution d’une salle de classe de 1958 (c) Laurent Geneix

« Je crois dans l’intelligence locale. » Jean-Luc Dupont, maire de Chinon, n’a pas hésité un seul instant à l’annonce de la publication du décret Blanquer. Ce dernier permet de moduler les rythmes scolaires dans les établissements primaires. « Après concertation auprès des familles, des associations de parents d’élèves et du corps enseignant, tous ont plaidé le retour à la semaine de quatre jours. » Selon le maire, les arguments convergent vers une raison : la fatigue de l’enfant. « Avec des heures de levée très matinales et la multiplication des activités de la semaine, il n’est pas rare que les enfants s’effondrent le samedi matin », explique-il.

Mise en place à la rentrée 2013, la réforme Peillon, du précédent quinquennat, avait été vivement contestée par les parents, les élus et les enseignants. Elle échelonnait pourtant les 24 heures de travail de l’enfant dans la semaine tout en proposant des temps périscolaires financés par les communes et subventionnés par l’état.

« Pour la première fois, les institutions prenaient en compte des travaux de recherche scientifique menés depuis vingt ans. S’il restait beaucoup à faire, les choses allaient dans le bon sens », regrette François Testu, chronobiologiste et professeur à l’université François-Rabelais de Tours. Ce dernier a lutté pendant près de dix ans contre la semaine de quatre jours, études à l’appui, avant de faire face à ce nouveau revers « régressif et contre l’intérêt de l’enfant ».

Salle de classe 3Reconstitution d’une salle de classe de 1958 (c) Laurent Geneix

L’exception française

L’intérêt de l’enfant était pourtant « au centre des discussions », assure Sébastien Marais, maire de La Membrolle-sur-Choisille. Les avis partagés des parents d’élèves a contraint le conseil d’école à prendre une décision. Une fois de plus la fatigue est évoquée comme argument imparable. « On ne constatait pas de baisse de note mais davantage d’énervement. Ils devenaient irritables et la concentration en pâtissait. » De manière unanime, le corps éducatif tranche du côté de la semaine de quatre jours.

Les travaux de l’Ortej (Observatoire des rythmes et des temps de vie des enfants et des jeunes), menés notamment par François Testu, prouvent que « la semaine à quatre jours est la plus mauvaise solution que l’on puisse trouver ». De fait, les chiffres de l’OCDE illustrent bien l’exception française : la semaine de quatre jours n’est en vigueur dans aucun des pays européens. « Nous avons pu prouver, qu’en répartissant les activités les plus « sollicitantes » intellectuellement sur cinq jours, couplées avec des activités davantage tournées vers les loisirs, la vigilance des élèves augmentait, les relations avec les autres s’amélioraient. A l’inverse, ce qui est fatigant, ce sont les conditions extérieures, comme le coucher irrégulier à la maison, » indique le chercheur. La fatigue, une mauvaise excuse ? Le retour à la semaine de quatre jours pourrait se justifier ailleurs.

Le CNEA (Conseil national des employeurs d’avenir) est le plus important syndicat dans le domaine de l’animation. Huit millions d’euros, c’est son estimation de l’investissement dans la formation des jeunes en insertion bénéficiant d’emploi d’avenir depuis quatre ans afin de créer les TAP. La réforme Peillon prévoit un subventionnement à hauteur de cinquante euros par enfant. Le reste est à la charge des communes.

« Pour les activités périscolaires et tout ce que cela induit, notre dépense s’élève à 100 000 euros. La part de l’état n’est pas suffisante pour constituer un système viable et satisfaisant », explique le maire de Chinon. Si les trois quarts des communes du département n’ont pas fait le choix de l’ancien système, c’est que « beaucoup sont encore sous contrat et ne peuvent pas rompre les engagements », explique Sébastien Marais. Afin d’organiser les TAP, les mairies fonctionnent en effet par marché public auprès des centres d’animation, prestataires d’offres culturelles et sportives en collaboration avec d’autres associations.

Salle de classe 2Reconstitution d’une salle de classe de 1958 (c) Laurent Geneix

Des TAP contre l’inégalité

L’engagement financier est donc important mais a permis à de nombreuses communes d’organiser des activités originales et ludiques… gratuitement pour les familles. Sur les 9 000 enfants de la ville de Tours, environ 8 000 bénéficient d’un TAP ménagé par les trois prestataires principaux.

Parmi eux, le centre Courteline a notamment en charge les temps périscolaires du quartier du Sanitas. Les activités aussi nombreuses que variées permettent de s’initier au yoga, se perfectionner en escrime et se rendre au théâtre de Tours pour rencontrer les costumières. Des activités inaccessibles pour certains qui avaient le mérite de briser les inégalités. Jean Chausson, le directeur, et Inès Pelletier, directrice des TAP, expliquent le coût des temps périscolaires par la création d’un véritable projet pédagogique. « Il n’y a pas l’école d’un côté et les TAP de l’autre. C’est un prolongement où l’enseignement prend un autre rythme et d’autres formes. C’est l’éducation de tous et par tous. » Avec son accent qui chante le sud-ouest, Jean Chausson revient sur les quatre années difficiles d’instauration des TAP. « Aujourd’hui on est arrivé à un système qui fonctionne grâce au travail mis en œuvre par les instituteurs et les animateurs. »

Pour Inès Pelletier, c’était le signe de l’évolution des mentalités. « L’éducation nationale est un territoire qu’il est difficile d’approcher, parfois méfiant envers le monde de l’animation. Mais la mise en place des TAP a permis à chacun de bâtir son propre rôle éducatif avec ces codes propres. »

Avec un taux de fréquentation avoisinant les 90%, le succès de Courteline s’explique par une offre culturelle particulièrement riche : les 145 intervenants sont capables de proposer plus de 13 000 ateliers animés auprès des 3 023 enfants inscrits. Lors de sa campagne de consultation, le centre a demandé aux familles de s’exprimer sur l’organisation. 82% des parents sont satisfaits ou très satisfaits et 83% témoignent de l’enthousiasme de leurs enfants à s’inscrire aux TAP.

Si Inès et Jean reconnaissent la fatigue des enfants comme une réalité, elle ne peut expliquer à elle seule le soudain revirement de situation de la part de certaines communes. « Quand je vois la rapidité avec laquelle les maires ont balayé quatre années de travail depuis l’annonce de parution du décret, il y a de quoi être inquiet. » Avec la disparition des TAP, le CNEA redoute un plan social de 25 000 à 30 000 employés concernés de près ou de loin. A Tours, le contrat de Courteline avec la mairie court jusqu’en juin 2018. La rentrée annonce son lot d’observations et de concertations entre les deux parties.

La fatigue de l’enfant, une raison officielle. La charge financière, la raison officieuse. Comme l’exprime Jean-Luc Dupont : « Si l’Etat veut mettre en œuvre une réforme, c’est lui qui la finance. Payer pour occuper les enfants ? Je ne suis pas d’accord pour ce transfert de charge. » Sébastien Marais s’essaye à quelques projections : « Je pense que l’année prochaine, beaucoup de communes reviendront à la semaine de quatre jours par choix financier. C’est ce que j’entends dans les discussions. Puis il y a le côté politique. Des maires de droite veulent le retour des quatre jours car la mesure provenait d’un gouvernement de gauche. Certes le surcoût de cette réforme était justifié pour la découverte et l’ouverture des activités… mais pas la fatigue des enfants. » Retour des éléments de langage. Un leitmotiv qui cache entre les lignes son propre paradoxe : le développement de l’enfant, le grand oublié des décisions des adultes.

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