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Michelin : un traumatisme encore présent

Quatre ans après un plan social sans précédent suite à l’arrêt de fabrication de pneus poids-lourds, qui a conduit à la perte de plus de 700 emplois, Michelin inaugurait sa nouvelle usine restructurée ce mardi 03 octobre. Devant, une cinquantaine de salariés étaient en grève.

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Cela devait être une inauguration symbolique, marquant le renouveau de l’usine. Michelin devait inaugurer de belle manière en effet sa nouvelle usine, après 4 ans de travaux et un resserrement sur 10 hectares au nord du site historique. Pour l’occasion, Rémi de Verdilhac, directeur de Michelin France, s’est déplacé, des anciens de Michelin ont été invités, les élus devaient être là également. Mais déjà dans les jours précédant le jour J, plusieurs d’entre-eux ont décommandé, tous pour de bonnes raisons officiellement, sur fond de désaccord sur l’avenir des 24 hectares libérés par la multinationale, toujours propriétaire du foncier, officieusement. La veille au soir, c’est finalement un préavis de grève à l’usine qui sert de prétexte à l’annulation officielle de la partie de l’inauguration avec les élus et c’est finalement une simple inauguration en interne qui est maintenue, au milieu de la grève lancée par la CGT et Sud, les principaux syndicats de l’usine, présents devant l’entrée avec une cinquantaine de salariés.

Une grève loin d’être anodine en ce jour, avec la volonté de marquer symboliquement le coup face à la direction nationale présente spécialement à Joué-lès-Tours. Une grève qui montre également le malaise qui reste présent quatre ans après le plan social.

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Une confiance rompue

Automne 2013, les salariés de l’usine Michelin de Joué-lès-Tours faisaient la une de l’actualité régionale. En plein plan social, ils s’étaient mobilisés pendant plusieurs semaines, entre grèves, manifestations et réunions pour obtenir un accord avec l’entreprise encadrant la suppression de 706 postes de l’usine jocondienne. Un automne difficile et marquant psychologiquement pour beaucoup. Depuis, la vie quotidienne a repris son cours, bon gré mal gré, pour les 215 employés, dont environ 165 ouvriers, restés au sein de l’usine jocondienne.

« Depuis le plan social, il y a eu une cassure, je viens au travail avec une certaine anxiété depuis » témoigne ainsi un de ces salariés devant l’usine ce mardi 03 octobre. Pour beaucoup, 2013 est encore présent dans les têtes. « Bien sûr, la vie a repris son cours, mais difficilement » poursuit un délégué CGT. Parmi les salariés présents en 2013 et restés à Joué-lès-Tours, beaucoup d’anciens, aujourd’hui proches de la retraite. Des salariés issus d’une génération où être employé Michelin voulait dire quelque chose. Un pan de la classe ouvrière, en train de disparaître petit à petit un peu partout en France. « Beaucoup n’ont connu que Michelin dans leur carrière, ils ont encaissé beaucoup de choses, des plans sociaux, des évolutions dans leur travail, mais ne veulent plus aujourd’hui de tout ça ». Entre 2019 et 2021, la moitié de l’effectif de l’usine partira en effet à la retraite et sera remplacé par autant d’emplois (110 précisément) promet la direction. «Après tout ce qu’ils ont vécu, on leur annonce là qu’il va y avoir de nouveaux horaires avec des repos décalés, des week-ends travaillés sans être rémunérés d’avantage parce que récupérés. Entre ça et la pression mise au quotidien, il faut comprendre qu’ils n’en peuvent plus » insistent les délégués CGT.

Même discours chez leurs collègues membres de Sud, l’autre syndicat influent. « On se fait fliquer sur les pauses, on se prend des avertissements si jamais on dépasse de quelques minutes, par contre les jours où on ne prend pas les pauses parce qu’on a pas pu, il n’y a personne qui trouve rien à redire » peste ainsi Jérôme, délégué du personnel. « La direction avait promis en 2013 que l’usine repartirait sur un modèle plus humain, mais au final on se rend compte que malgré leurs discours, il n’y a aucune discussion possible, ni concertation. Quand on leur fait remonter des problèmes des ateliers, ils nous écoutent mais ne nous entendent pas ».

A ses côtés, un employé, T-shirt noir des grèves de 2013 sur le dos, autre signe qui montre que la cicatrice reste encore ouverte et que quelque chose s’est cassé en cet automne difficile. Après avoir subi le plan social, les « Bibs » ne sont en effet plus disponibles à écouter les messages positifs de la direction et supportent mal l’évolution du milieu industriel avec ses normes de flexibilité et de concurrence entre les sites du groupe, conduisant à des périodes de travail intenses avec des renforts lors des saisons de commandes et à l’inverse du chômage partiel imposé pour limiter les stocks lors des fins d’année.

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Un traumatisme pour le territoire

« Quand je dis que je travaille à Michelin, c’est déjà arrivé plusieurs fois qu’on me réponde avec étonnement :  Ah bon, je croyais que c’était fermé ! » nous explique un ouvrier. Une anecdote montrant à elle seule, l’onde de choc qu’a été ce plan social dans une Touraine peu industrielle et attachée à ses quelques grandes entreprises.

Plus qu’ailleurs, ce traumatisme de 2013 est toujours présent à Joué-lès-Tours, ville qui s’est développée ces 50 dernières années en lien avec l’usine. Un traumatisme qui se ressent aujourd’hui dans les relations que la direction de Michelin entretient avec les élus de la ville, notamment sur la question de la revitalisation du site libéré de l’emprise de la manufacture de pneumatiques. 24 hectares désormais vierges qui peinent à trouver preneur, faute à des désaccords entre Michelin et les collectivités sur l’avenir de ces terres. Propriétaire, Michelin s’est engagée via une convention avec l’Etat à proposer des projets créateurs d’emplois sur ce terrain, sans pour l’instant convaincre les élus locaux, qu’ils soient de la ville ou de la Métropole. Et quand on interroge Frédéric Augis, le maire de Joué-lès-Tours sur les relations avec Michelin sur ce sujet, ce dernier se montre on ne peut plus clair : « Je suis garant des intérêts de la ville et des Jocondiens et j’estime qu’à travers l’histoire de Michelin à Joué-lès-Tours, l’entreprise doit avoir un respect à la ville qui a perdu plus de 700 emplois. Le plan social a été un traumatisme à Joué-lès-Tours, Michelin doit en tenir compte ».

Manifestation de salariés Michelin en 2013
Manifestation de salariés Michelin en 2013

Conséquence, ce site vide visible du périphérique voisin suscite des interrogations sur son avenir pour ceux qui passent devant en voiture et conforte un peu plus les stigmates d’un passé encore présent.

A l’usine, les ouvriers évoquent l’avenir également en ce mardi 03 octobre. Cet avenir c’est celui de l’usine en elle-même. Malgré les 22 millions d’investissements que vient de réaliser Michelin pour la restructurer, les ouvriers restent méfiants sur la pérennité du site. Là encore, un stigmate des promesses passées et finalement non tenues. « La direction prend comme argument l’investissement qu’elle vient de faire sur le site, mais on se souvient qu’en 2011 elle avait également investi lourdement pour les 50 ans de l’usine. La même année ils annonçaient faire de Joué-lès-Tours, une usine d’excellence sur les pneus poids lourds Europe. On a vu ce que ça a donné deux ans plus tard » explique Jérôme du syndicat Sud. « Nous ce qu’on veut c’est des garanties, que l’avenir de Michelin à Joué-lès-Tours soit écrit dans un accord ». Un signe encore, que la cicatrice n’est pas refermée.

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