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[HistLoire] Mame : un patrimoine tourangeau

HistLoire, c’est une chronique régulière sur 37° où nous vous proposerons un petit focus sur un pan d’histoire tourangelle. Ce mois-ci, replongeons nous dans l’histoire de Mame à Tours.

La naissance d’un empire industriel au XIXe siècle

Alfred_mame_court
Alfred Mame

L’histoire de Mame à Tours débute en 1796, lorsque Amand Mame, fils d’un imprimeur d’Angers, s’y installe pour y fonder sa propre imprimerie. Celle-ci, sous la direction de son fils Alfred va connaitre un essor remarquable. Alfred Mame devient l’associé de son père en 1833 en compagnie de son cousin Ernest Mame. C’est en 1845, qu’Alfred prend seul la tête de l’entreprise, ce qui va marquer le début de l’âge d’or de l’imprimerie familiale. Alfred va s’atteler à maitriser toutes les étapes de la conception d’un livre et à user du progrès technique en investissant dans les machines à vapeur, faisant entrer son entreprise dans l’âge industriel.  En partie propriétaire de la grande papeterie de la Haye-Descartes, il contrôle ainsi les étapes de création de livres, dès la fabrication du papier.

Le deuxième axe qui contribue à la réussite de Mame va être la double spécialisation de sa partie édition vouée aux beaux livres ; avec d’un côté l’édition de livres religieux, avec un quasi-monopole sur les éditions liturgiques françaises et de l’autre celle des ouvrages éducatifs de jeunesse, notamment pour l’enseignement catholique. Mame va se faire un nom également en sortant plusieurs livres références comme en 1855, « La Touraine : histoire et monuments », présentée à l’exposition universelle de Paris.  Dans le domaine religieux,  le best-seller de la maison Mame sera la Bible illustrée de Gustave Doré en 1866.

usien mame- 5Ancienne usine Mame au XIXe siècle (c) Atelier d’Histoire de Tours

Pour réaliser ses ambitions, Alfred Mame fait construire une usine en plein cœur de Tours (entre la rue Néricault Destouches et la rue des Halles). Installés sur deux hectares, les bâtiments de l’entreprise se trouvent être vastes, aérés et lumineux, pouvant regrouper en un lieu tous les ateliers nécessaires à la production. En rachetant les bâtiments contigus, Mame continue d’agrandir son usine au fur et à mesure de la croissance de son entreprise. L’imposante usine accueillera jusqu’à 1500 ouvriers dans les années 1860. Mame devient alors le premier employeur de la ville, mais aussi la première imprimerie de France à cette époque en terme de volumes publiés. En 1867, 6 millions d’ouvrages sortirent des imprimeries Mame : «un chiffre auquel n’atteignaient point, il n’y a pas encore si longtemps, les presses réunies du monde entier…» dit-on à l’époque. (source)

mameIntérieur des ateliers (c) Atelier d’Histoire de Tours

L’architecture des bâtiments, de style classique, est volontairement imposante. L’entrée principale située rue Nericault Destouches,  avec son fronton sculpté, est destinée à montrer la puissance et le prestige de l’entreprise. Cet ensemble qui nous est connu par des gravures et photos a était détruit lors des bombardements de Juin 1940.

façade imp mame- 2Entrée de l’ancienne usine, rue Néricault Destouches (c) Atelier d’Histoire de Tours

Un modèle d’organisation sociale ?

Ce modèle d’organisation industrielle était doublé également par un modèle d’organisation sociale loué à l’époque. En effet, adepte des théories paternalistes alors en vogue, Alfred Mame va se créer une image de patron modèle. Pour ce, il crée une caisse de prévoyance en reversant à ses employés une somme en fonction de la production réalisée par l’entreprise. Il finance également la création d’écoles à Tours et rend gratuite l’inscription scolaire des enfants d’ouvriers de Mame. Il met également en place une dotation Mame facilitant l’accès aux soins médicaux pour les enfants des ouvriers et les ouvrières. Parmi les autres avancées, on note entre autres la création d’une boulangerie coopérative, l’existence d’une garderie pour les enfants… (source)

Mame 2(c) Eric Caillé

Bien sûr, ces considérations n’étaient pas que philanthropiques. Comme dans toutes les initiatives paternalistes de l’époque, il y avait surtout une volonté de contrôle de la masse ouvrière et une volonté d’acheter la paix sociale. Il faut également garder en tête que les ouvriers de Mame avaient la réputation d’être bien formés et de produire du travail de qualité. L’un des objectifs était de s’assurer de leur fidélité à l’entreprise en constituant un sentiment d’appartenance familiale mais aussi d’une certaine manière, de les rendre dépendants. Afin de maintenir la productivité, ces avantages sociaux étaient distribués au mérite des ouvriers, ce qui devait, dans l’esprit d’Alfred Mame, les inciter à donner le meilleur d’eux-mêmes.

Mame 3(c) Eric Caillé

La contre-partie pour les ouvriers était donc de produire un travail de qualité, mais aussi de se conformer et de promouvoir les idées de l’entreprise et de son patron. A titre d’exemple, Alfred Mame imposa le silence sur les lieux de travail en interdisant à ses employés de discuter pendant les heures de travail. Et chez Mame comme ailleurs, on n’hésitait pas à licencier les ouvriers qui ne rentraient pas « dans le moule ».

IMG_1708Entrée de la Cité Mame (c) Mathieu Giua

Un témoignage emblématique de cette politique sociale est toujours présent à Tours avec la cité Mame. Cette cité ouvrière est composée de 62 maisons individuelles identiques ayant chacune leur cour à l’arrière. L’ensemble est tourné autour d’une vaste place carré commune à tous les locataires. Pour les employés y logeant, les avantages étaient multiples, à commencer par des loyers modérés, plus bas qu’ailleurs et des maisons aux normes d’hygiène et de confort au dessus de la moyenne de l’époque.

IMG_1715(c) Mathieu Giua

Pour le patron, les avantages étaient également nombreux : les ouvriers logeaient à proximité de l’usine et le côté fermée sur elle-même de la cité, renforçait le sentiment corporatiste, familial et la solidarité entre les employés.

Mame 4(c) Eric Caillé

Cette gestion sociale permit à Alfred Mame de recevoir en 1867, un prix de Napoléon III pour avoir créé un «établissement modèle» et «où règne au plus haut degré l’harmonie sociale et le bien-être des ouvriers». Cela lui permit également d’être un patron respecté et apprécié de ses employés. Ces derniers en ont livré un témoignage à travers « L’éloge de l’imprimerie » rédigé et dédié à leur patron.

IMG_1709(c) Mathieu Giua

Mame au XXe siècle et aujourd’hui

Le prestige de Mame et sa réussite va connaitre un brusque coup d’arrêt en 1940. En effet, lors des bombardements de la ville par les Allemands en juin 1940, l’usine est entièrement détruite. Les moyens de production sont ainsi réduits à néant. L’entreprise va continuer de vivoter pendant la guerre (avec au passage des livres pour le régime de Vichy) en se réfugiant dans des ateliers prêtés par la SNCF. Ces bâtiments seront à leur tour détruits lors des bombardements alliés de 1944.

bIMG_9075Bâtiments administratifs en haut de la tour de l’usine Mame aujourd’hui (c) Mathieu Giua

Après la guerre, Alfred Mame (deuxième du nom) souhaite restaurer le prestige de l’entreprise. Pour y arriver, il profite de la disponibilité des terrains du Champ de Mars sur les bords de Loire pour faire édifier sur 3,5 ha sa nouvelle usine. C’est Bernard Zehrfuss, Grand Prix de Rome 1939, qui va réaliser ce projet entre 1950 et 1953. Le site est divisé en deux bâtiments, avec la tour administrative d’un côté et les ateliers recouverts de sheds d’aluminium de l’autre (permettant à la lumière d’entrer continuellement dans les locaux). Véritable réussite le bâtiment reçoit le grand prix d’architecture industrielle de Milan en 1954.

bIMG_9076Les sheds (c) Mathieu Giua

La dernière partie du XXe siècle marque cependant la fin de Mame dans sa version historique. En effet, en proie à des difficultés, le groupe est racheté en 1971 par la holding DMC. En 1975, la partie éditions de l’entreprise est même séparée de la partie imprimerie et revendue aux Editions de Tournai en Belgique. La partie imprimerie subira une longue agonie et sera revendue au groupe orléanais MCP, spécialiste dans la photocomposition. A cette occasion, seuls 270 des 340 employés d’alors seront gardés dans l’entreprise. Finalement, Mame Imprimerie finira dans le giron du groupe Serge Laski qui la rachète en 1986.

IMG_1791Usine Mame en 2012 avant sa réhabilitation (c) Mathieu Giua

Les années 2000 sont de nouveau compliquées pour Mame qui se retrouve placé en redressement judiciaire en Mars 2010. Mame va survivre pendant un an, vivant dans l’espoir d’un repreneur en la personne de Bruno Flocco, ex-directeur général du groupe Testu. Ce dernier retire finalement son  projet de rachat en juin 2011 scellant la fin de l’entreprise. Seuls 26 emplois sur les 140 de Mame ont pu être sauvés avec  la reprise de l’activité façonnage par les sociétés Façonnage du Maine et SA Jouve. Ces 114 licenciements s’ajoutent aux 97 qui ont suivi la liquidation de Gibert Clarey prononcée quelques jours plus tôt.

bIMG_9026Anciens ateliers de l’imprimerie Mame avant leur réhabilitation (c) Mathieu Giua

Le site Mame : Cité de la Création et du Numérique

IMG_7513Site Mame aujourd’hui (c) Mathieu Giua

L’Usine Mame suscite alors rapidement l’intérêt des pouvoirs publics et est rachetée dans un premier temps par la SET puis par Tours Plus. Pensé par Jean Germain comme un pôle des arts graphiques et de l’Image, le site Mame trouve finalement sa nouvelle vocation à partir de 2014 et les changements de majorité. Après l’école des Beaux-arts, installée sur une partie des bâtiments, c’est finalement les acteurs de l’économie numérique, appuyés par les pouvoirs publics, qui y trouvent leur bonheur. Lieu de développement des start-up locales, le projet s’insère dans un projet plus global de cité de la Création et du Numérique, dans lequel Tour(s) Plus investira 20 millions d’euros cette année a déclaré hier Philippe Briand, lors de la cérémonie des vœux de Tour(s) Plus.

bIMG_9065Partie du site Mame pas encore rénovée (c) Mathieu Giua

L’aventure Mame s’est donc achevée mais son nom reste étroitement lié à l’histoire de Tours. Une histoire qui fut celle d’une entreprise, fleuron de l’économie locale. Celle d’une famille qui a su devenir au XIXe siècle une des grandes familles tourangelles et une des plus influentes de ce siècle, en ayant un rôle majeur dans les direction des affaires de la ville. En effet, outre le côté industriel, les Mame se sont également illustrés en politique avec Ernest Mame qui fut notamment maire de Tours de 1849 à 1865, député de 1859 à 1869 et qui occupa également la fonction de président de la Chambre de commerce. Cette histoire fut également celle d’ouvriers qui contribuèrent à sa réussite.

On touche là à la particularité de l’histoire Mame. Celle-ci regroupant à la fois une histoire de la classe ouvrière, de l’économie et de l’élite tourangelle. Un triptyque dont témoignent aujourd’hui des traces urbaines avec la cité-ouvrière, le site Mame Boulevard Preuilly, mais également l’hôtel particulier des Mame, situé rue Emile Zola.

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