Société

Grandes affaires criminelles de la Touraine : l’horreur en bas de chez toi.

L’actualité, c’est bien. Mais la pérennité c’est mieux. Au hasard d’un cadeau d’un ami parisien de passage, voilà qu’on tombe sur un bouquin paru en 2012 chez Geste éditions et on ne voit pas pourquoi un ouvrage indémodable sorti il y a cinq ans n’aurait pas sa place dans un média local en 2017. On vous en parle, donc.

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Historien local spécialisé dans les affaires criminelles, Olivier Goudeau exhume avec brio une dizaine de faits divers très anciens et, à partir de dossiers de procédure et de coupures de presse où l’on découvre les ancêtres en papier d’Info Tours et de 37 degrés (Le messager de l’Indre-et-Loire, Le Journal de l’Indre-et-Loire, La Dépêche du Centre et de l’Ouest, la Touraine Républicaine), met en lumière des histoires aussi vraies qu’oubliées.

Dès la première page de la première de ces histoires, le ton est donné :

Lundi 23 février 1891. Charles Londais, jeune homme de 18 ans, regarde l’assiette que la vieille femme maigre et laide dépose devant lui. La soupe, tout juste sortie d’une marmite fumante, laisse échapper une étrange odeur. Assis à table, l’adolescent remercie la septuagénaire, se saisit de sa cuillère et commence à manger son repas. Dehors, il fait déjà nuit noire sur la ferme des époux Delhommais, située à Tauxigny, à moins de trente kilomètres au sud-est de Tours.

Oui, tremble, Tourangeau : le carnage est à ta porte ! Très réaliste et finalement assez peu romancé, la sobriété de la plume d’Olivier Goudeau retisse le récit d’itinéraires qui commencent par des vies normales et se terminent en cour d’assises, voire sur l’échafaud. Une chronologie qu’en tant que lecteurs de faits divers et de leurs rebondissements on ne vit jamais en temps réel : on apprend le meurtre, puis on suit l’enquête (enfin ce que les forces de l’ordre acceptent de donner à la presse locale pour la nourrir) et, des mois après on apprend l’arrestation des coupables, puis encore des mois après, on suit le procès et on découvre finalement le verdict. Et on passe au fait divers suivant.

De ces lectures incomplètes et en pointillés, Olivier Goudeau recolle les morceaux et en fait des récits complets que l’on peut terminer en une demi-heure : merci beaucoup pour le gain de temps, c’est aussi magique qu’addictif.

Même si les scénarios diffèrent chaque fois et nous plongent dans des univers toujours singuliers, on en retiendra trois principales leçons : l’argent même en petite quantité mène aux pires horreurs, l’amour est enfant de bohème mais potentiellement aussi mère de carnage quand ça tourne mal, et l’être humain a parfois la peau dure et en achever un peut s’avérer une épreuve plus difficile que prévue ! A méditer et à prendre en compte la prochaine fois qu’il nous viendrait à l’idée de zigouiller quelqu’un.

Bon, impossible aussi d’éviter de vous faire le coup de la réalité qui dépasse la fiction : la lecture de certaines histoires nous rappelle curieusement des films ou des livres qu’on a vus et lus, à tel point qu’il faut parfois refermer le livre et relire la 4e de couverture pour se confirmer que c’est bien du réel.

«Le crime porte en lui toutes les passions humaines cristallisées dans un geste souvent violent et plein d’optimisme» résume joliment l’auteur dans l’avant-propos. Lui aussi cristallise fort : les dossiers de procédure souvent constitués de centaines de pages – ces «sources extraordinaires pour l’historien»- il les digère pour mieux nous les recracher en histoires denses d’une quarantaine de pages qui nous emmènent dans des lieux de notre quotidien aux accents champêtres et paisibles, de Saint-Jean Saint-Germain à la Tranchée, en passant par Château-Renault, Saint-Patrice, Langeais, une ferme de Tauxigny ou Chambray-lès-Tours.

Certaines scènes très cinématographiques marquent la mémoire au fer blanc comme la cavale de Londais à Paris avec sa compagne dépensant l’argent de ses victimes, l’humiliation conjugale hallucinante de l’entrepreneur Castelrenaudais (qui finira acquitté, désolé pour le spoiler) ou le massacre d’un couple tenancier d’une petite guinguette en bord de Cher.

Des lieux qu’on ne verra plus jamais vraiment de la même manière après cette lecture passionnante de destins pris au hasard et qui rappelle en négatif que la littérature et la poésie du quotidien demeurent souvent les seuls contrepoids aux faits divers dans la construction d’un récit humain à la fois global et local. Equilibre précaire qui échappe à celles et ceux qui finissent par tuer pour exister (le crime passionnel ou crapuleux n’est pas toujours la règle) et accessoirement donner un peu de grain à moudre aux gendarmes, aux journalistes et à l’attirance morbide de base de l’Homme, dont la propension à se nourrir de faits divers prend parfois d’inquiétantes proportions.

Who’s next?

Un degré en plus

> «Les grandes affaires criminelles de la Touraine» d’Olivier Goudeau, Geste Editions.

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