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Le esport, une nouvelle manne économique pour la Touraine

Ce jeudi 4 janvier, les 5 meilleurs joueurs français de Counter-Strike sont arrivés à Tours pour une session d’entraînement de 5 jours avant un tournoi hyper important à Atlanta, aux États-Unis. Si la ville réussit aujourd’hui à attirer ces stars du jeu vidéo, c’est parce que tout un écosystème est en train de s’y développer autour du esport. Le moteur de tout cela, c’est la DreamHack, ce mix de salon du jeu vidéo et de tournois débarqué au Vinci en 2015 et qui va atterrir au Parc Expo pour sa 4ème édition en 2018 (en mai, une semaine après la Foire). Cette rapide expansion pousse désormais les spécialistes du secteur à s’intéresser de près à la Touraine… Analyse d’un phénomène avec Jean-Christophe Arnaud, directeur de la DreamHack France.

Que représente la DreamHack aujourd’hui à Tours ?

Avant – au Vinci –, c’était 1 000 joueurs, 9 000 visiteurs et 10 millions de vues à travers le monde grâce aux retransmissions des compétitions. Cette année, on espère 1 500 joueurs, 15 000 visiteurs et peut-être 20 millions de vues car nous allons augmenter le nombre de compétitions internationales.

Ça peut aller jusqu’où ?

A titre d’exemple, la DreamHack Winter qui a lieu chaque année en Suède est le premier événement à avoir vu le jour en 1994, il a accueilli jusqu’à 14 000 joueurs (8 000 en ce moment) et représente 50 000 visiteurs ou encore 300 millions de vues.

A Tours ce serait envisageable ?

Bien sûr car Jönköping c’est une ville de 60 000 habitants en Suède. Là-bas c’est devenu un rendez-vous : c’est un peu le Woodstock numérique, donc nous c’est avec de la persistance que l’on va réussir à avoir de plus en plus de monde. D’ailleurs j’ai l’impression que les gens viennent de plus en plus pour regarder. Ça tient aux générations des Millenials (les jeunes nés à partir de l’an 2000, ndlr) qui ont pris l’habitude de regarder des parties sur le web, et c’est un phénomène qui ne cesse de s’accélérer.

A qui s’adresse une DreamHack ?

Par le salon et ses exposants, tout le monde peut y trouver son compte. On a des gens qui viennent pour le matériel ou les jeux et d’autres pour voir des parties comme pour assister à un spectacle. Notre tranche cible ce sont les 12-25 mais on voit aussi des personnes de 30-40 ans, des passionnés qui étaient déjà des joueurs dans les années 80.

Et au-delà de la DreamHack, il y a aujourd’hui une économie qui se développe autour du esport à Tours ?

Très clairement il y a une grosse activité. On a plusieurs sociétés qui font de Tours, par rapport à d’autres villes françaises, un espèce de pôle esport avec Connectesport, Solary, le Meltdown… Il y a vraiment beaucoup de sociétés ici.

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C’est l’effet DreamHack ?

A Tours j’ai d’abord monté l’ESL puis la DreamHack. Étant donné que ce sont les filiales des deux plus gros acteurs européens, ça a vraiment fait pencher la balance dans le fait que cette ville, elle compte. On a des boîtes qui sont arrivées à Tours parce que ce n’est pas loin de Paris, moins cher que Paris et qu’elles ont découvert la ville pendant la DreamHack. Les gens commencent à comprendre que Tours est un pôle intéressant pour faire du sport électronique.

La prochaine étape est de développer une culture du jeu vidéo auprès des habitants de la ville ?

Oui. Par exemple cette année nous avons modifié notre visuel avec un joueur et du public derrière afin de montrer clairement que la DreamHack c’est du jeu vidéo. Le nom existe depuis 1994, il est connu des spécialistes mais pour les gens ça ne veut pas forcément dire grand-chose. On a donc mis en gros « sport », « gaming » et « expo » afin que ce soit clair, qu’on comprenne bien qu’il s’agit d’un salon dédié aux jeux vidéos et au sport électronique. Une étude montre par ailleurs qu’à âge comparable, les fans de jeux vidéos vont être plus intéressés par le cinéma ou le sport que d’autres tranches de la population. Cela veut bien dire que cette communauté est loin des clichés geeks seuls chez eux qui mangent des pizzas et que l’on peut vraiment parler à tout le monde dans ce genre d’événement.

A LIRE AUSSI : Notre reportage auprès des joueurs pros de Counter-Strike sur Info Tours

Et est-ce qu’à terme, l’implantation de la DreamHack et son succès peuvent entraîner l’émergence de grands joueurs locaux ou de centres de formation, par exemple ?

On y réfléchit… Mais au-delà de faire simplement du esport-études, le but est de faire découvrir tous les métiers qui peuvent être rattachés au sport électronique : un coach, un casteur, un commentateur de matchs… Vous avez toute une palette qui existe, jusqu’au masseur de joueurs. Aujourd’hui, on peut estimer qu’une cinquantaine de personnes en vivent en Touraine. On a déjà des casteurs, des youtubeurs, des commerciaux, des gens dans l’événementiel et la logistique, des community managers… Tous sont déjà présents sur Tours.

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La ville a des concurrents ?

A part Paris, je crois qu’en France Tours est seule à réunir autant de sociétés autour du sport électronique. Poitiers s’investit aussi dans ce milieu, mais c’est surtout via un salon. Lyon a aussi un salon… Au final je pense que Tours est vraiment bien positionnée. Voir une équipe comme G2 venir ici, une équipe internationale, c’est une chance unique, quelque chose de sérieux : au tournoi qu’ils préparent à Atlanta pour le 12, il y a 1 million de dollars à gagner. Au total le esport ça représente 1 milliard de dollars pour 2017 : ça ne cesse de progresser. Par exemple, si l’on compare le esport français à la fédération de rugby, ol y autant de gens qui suivent l’un et l’autre mais les montants investis dans le rugby sont 10 fois supérieurs, ce qui nous donne une vraie marge de progression.

Et les politiques commencent à s’y intéresser… On les a vus auprès des joueurs à Tours ce vendredi…

Ça a été long mais ça y est on a réussi, à force de leur envoyer des vidéos et des Powerpoint. L’an dernier, ils sont venus à la DreamHack et quand ils ont vu l’engouement dans une salle de 2 000 personnes où le public scande le nom des joueurs ils ont compris que c’était vraiment quelque chose d’important. Toutes les régions, tous les départements et toutes les agglos se demandent aujourd’hui comment on peut faire connaître ce secteur au plus grand nombre. Ça dépasse le sport, c’est devenu un phénomène culturel. Mon rêve c’est qu’il y ait des tournois dans les stades français comme c’est le cas aux Etats-Unis où ça se fait dans des stades d’au moins 10 000 places. Il faut structurer tout cela, créer une fédération, permettre aux joueurs d’obtenir un statut particulier afin de payer leurs impôts. Certains gagnent plusieurs centaines de milliers d’euros, ils ne peuvent plus être de simples autoentrepreneurs.

 

Un degré en plus :

Au cours d’une interview que nous publions ce lundi, l’adjoint au rayonnement de la ville de Tours Jérôme Tebaldi plaide pour la suppression du Games Tours Festival organisé en octobre dernier par Tours Événements : « ne multiplions pas les offres avec la DreamHack » estime l’élu.

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