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Arrêtés de tranquillité publique : Portrait des rues de la ville

Les arrêtés « tranquillité » de la mairie de Tours se suivent et se ressemblent. Entre arguments des élus et ceux des opposants à ce type de mesure, ils sont au cœur des discussions et divisent l’opinion des Tourangeaux. Ceux de la rue, les premiers concernés, ont rarement la parole. Nous sommes partis à leur rencontre.

En mars 2003, via la loi sur la sécurité intérieure, la mendicité est redevenue un délit si elle est faite de « manière agressive » ou bien sous la « menace d’un animal ». Pourtant les villes multiplient les arrêtés anti-mendicité dits de « tranquillité » afin de de permettre à la Police Municipale d’intervenir sans qu’un délit ne soit constaté. La ville de Tours connaît ainsi son septième arrêté depuis mai 2013, une série instaurée initialement sous l’ère de Jean Germain puis de Serge Babary. Ils furent maintes fois remis en question par une partie des acteurs locaux dont la Ligue des droits de l’homme. Cette dernière a notamment obtenu une nouvelle fois gain de cause l’an passé, une première sous Babary, la cour administrative de Nantes considérant que « très peu d’incidents font état de comportements agressifs […] ou de réels troubles pour l’ordre public. » L’actuel arrêté sera en place jusqu’au 30 septembre et ne cesse d’accentuer les tensions entre institutions et associations. La mairie convoque cette année l’état d’urgence pour justifier sa décision. Cette fois-ci pas de recours. Mais qu’en est-il réellement sur le terrain ? Comment vivent ces actions ceux qui habitent les rues et ceux qui y travaillent ? La cohabitation est-elle possible ou condamnera-t-on la ville aux arrêtés à répétition ?

Au temps du Rex

article anti mendicité_Rue Nationale – Juin 2017 (c) Henry Girard

« Il y a quand même une différence de traitement suivant les rues. La rue Nationale, avec ses enseignes plus prestigieuses, est constamment surveillée. Idem pour la gare. » constate un commerçant du Vieux-Tours. Daniel est pourtant assis sur un rebord de boutique aux alentours de la place Anatole France. La fumée de son cigare bon marché a tendance à embuer ses yeux bleus clairs. « Je suis là depuis 9 heures ce matin, je profite des rayons du soleil. » On pourrait s’attendre à un écriteau en carton explicitant sa requête, une coupelle en plastique pour recueillir les centimes. Rien. A vrai dire, il est difficile de voir s’il fait la manche. « Les gens passent et s’ils veulent me donner quelque chose, ils le font. A part “merci”, je ne cause pas beaucoup. » Cela n’a pas toujours été le cas. A la suite d’une mauvaise aventure en Suisse, non loin de la frontière française, il s’est vu interdire de séjour à la suite d’une altercation entre sans abris sur le territoire helvète. Interpellé par les forces de l’ordre dans la cohue, il est conduit au poste par erreur pour des formalités dont il se serait bien passé. « Le pire, c’est que la Suisse est un pays assez organisé quand tu es à la rue. Les centres d’accueil sont grands, disposent de douche et tu peux rester peinard quand le temps joue contre toi. C’est pour ça que je suis allé là-bas. » Reconduit à la frontière, il retourne à Tours, ville qu’il apprécie depuis longtemps. « J’ai connu dans la rue Nationale le cinéma Rex. Souvent le gérant me laissait entrer pour une séance ou deux de temps en temps. Les gens n’étaient pas aussi méfiants à l’époque. » Daniel a vu arriver les arrêtés et le changement de mentalité avec. « Je sais que je peux me faire interpeller à tout moment. Ce n’est pas seulement l’histoire de la « mendicité agressive », c’est la mendicité tout court qui gêne. Alors je suis discret afin d’éviter d’être confondu avec d’autres bandes. Comme en Suisse. »

Chez les témoins rencontrés, tous font état de « bandes » : elles sont autant de groupes ou de catégories. « Moi, je suis un punk. Mais un punk anar », confie Erwan, la crête arborée et tatouages faits main. Jamais il ne côtoiera « les autres », comprendre : les punks de l’extrême droite. Pour lui, les arrêtés de tranquillité ont engendré la violence dans certaines villes. Il raconte son expérience à Pau l’an passé. « Beaucoup de villes dans le sud se sont mises aux arrêtés, si bien que l’on s’est tous retrouvés d’un coup dans la ville de Pau. Moi-même je me suis senti en danger. C’est fort non ? Je vis peut-être dehors mais je compte quand même éviter les coups », raconte-il en précisant que le monde de la rue est « celui des gens qui meurent à cinquante ans ». « Des baroudeurs, il y en a plein et il y en aura toujours. Ce genre d’arrêté ne va pas les supprimer. On déplace le problème éternellement. » Cet après-midi, il a décidé de faire la manche dans la rue du Grand-Marché. Entre deux averses, le temps peu clément lui permet de jongler avec trois balles de récupération, malgré des mains enflées par la vie de plein air. Une vieille dame s’est arrêtée interloquée, cheveux grisonnant et trenchcoat arrangé. « Je suis un travailleur de la rue m’dame », lui lance Erwan. Elle laisse plusieurs pièces avant de s’en aller. Il poursuit : « Je veux bien reconnaître qu’on n’est pas des cœurs tendres. Mais la rue, c’est comme le monde normal : les cons sont partout. Quand un de nos mecs se tient mal, on est les premiers à le remettre à l’ordre. » La pluie se met à tomber d’un coup. Elle sera torrentielle ce mardi après-midi.  Erwan me fait part d’une hypothèse intéressante avant que l’on ne se quitte : « Je dirais qu’il n’y pas d’insécurité, il n’y a qu’un sentiment d’insécurité. Par exemple, si une famille passe devant une bande tranquille, elle va passer son chemin sans nous regarder. Maintenant la même scène avec des policiers postés à quelques mètres : les gens commencent à flipper. Il y a un automatisme qui se crée : “s’il y a des policiers, c’est que c’est mecs ont fait quelque chose de mal“. »

« Nous ne prenons pas d’arrêtés anti-mendicité mais des arrêtés de tranquilité publique ». Un choix pleinement assumé par l’adjoint à la sécurité au maire de Tours, Olivier Lebreton. La situation se répète année après année tous les six mois lors de la période touristique estivale ou les fêtes de fin d’année. De l’aveu même de l’élu « le bilan n’est pas facile à faire ». Si ce dernier « prend note » des décisions judiciaires, il affirme la volonté de la municipalité de « continuer en raison de la demande de la population. Les choses s’améliorent comme à la gare ou rue Nationale. Nous ne faisons pas la chasse aux pauvres mais nous nous battons contre des bandes parfois agressives qui ne rassurent pas la population ».

« Quand les Hilton arriveront… »

IMG_0627Café La Barque en mai 2017 (c) Mathieu Giua

Au café associatif La Barque, les salariés côtoient depuis longtemps ce public. Ils ont surtout pu constater le changement opéré au fil des années. Depuis vingt ans, la ville change de visage et sa politique à l’égard de la mendicité aussi. « On assiste à un tournant progressif qui ne va pas dans le bon sens », constate Léo, le récent président de l’association. Les murs du troquet sont l’occasion pour ceux qui ont connu la rue de s’épancher. « Tous se demandent pourquoi on ne veut pas d’eux, pourquoi le centre-ville leur est interdit. » Pour les membres du café, le devenir de la place Anatole France n’y est pas pour rien. « C’est une politique de cache-misère qui n’apporte pas de solutions. » Léo a pourtant le vague souvenir où la philosophie de la ville était à la politique de proximité, du dialogue et de l’accompagnement et moins à la répression systématique. Ils regrettent le manque de consensus et redoute « le jour où les Hilton arriveront. Les gens ont le fantasme d’une ville débarrassée de ses mendiants. » Dans la ville de Saint Martin que l’on célèbre avec autant de faste, l’équipe y voit « une blague » quant à l’évocation de l’état d’urgence.

Le bureau de la ligue des droits de l’homme avait déploré la volonté de criminaliser la mendicité. Mais Tarla s’estime chanceuse d’être à Tours. Cette vieille dame rom a parcouru quelques villes du midi. Notamment les rues biterroises du maire Robert Ménard. Postée à la sortie d’une supérette, elle avait été appréhendée par les policiers puis arrêtés. Problème : la loi de 2003 prévoit l’expulsion du territoire à défaut de papiers à présenter. Alors pourquoi « chanceuse » ? Tarla explique que Tours n’a pas atteint la même politique volontariste que les villes du sud. Du moins, elle n’a pas eu encore à se justifier auprès de la police tourangelle. Etait-elle plus « agressive » dans le sud qu’en région Centre ? Assise à côté de la porte automatique, elle regarde patiemment les clients entrer et sortir, la main repliée sur les gains de la journée.

Photo image à la une : Exposition en 2013 sur les conditions de vies de SDF sur l’entrée de l’ancien cinéma Rex, rue Nationale à Tours.

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