Société

Un architecte, un lieu tourangeau / Episode 4

Chaque mois, nous demandons à un architecte tourangeau de choisir un bâtiment ou monument tourangeau qu’il aime particulièrement, pour différentes raisons. Puis nous nous rendons sur place avec lui pour une petite visite guidée personnelle.

Ce mois-ci Isabelle Harmange

            nous parle de la Bibliothèque Municipale.

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                   Réalisation de Pierre Patout (1957)

 Pour la première fois dans cette série d’articles, nous avons été accompagné dans notre visite par le principal «usager» des lieux, en l’occurrence ici Regis Rech, le directeur de la Bibliothèque Municipale de Tours. Il a apporté de précieux éclairages à notre visite, notamment par rapport à leur restauration récente (2014) et aux projets de la seconde tranche de travaux (qui n’est pas encore actée à ce jour, mais dont quelques pistes ont été définies).

37° : Pourquoi ce choix ?

Isabelle Harmange, architecte : D’abord parce que j’ai une spécialisation dans le patrimoine et dans ce cadre, ce type de bâtiment m’intéresse, d’autant plus que, même si notre agence n’a pas été retenue, nous avions répondu au concours pour sa restauration récente. C’est pour moi une réalisation monumentale réussie, qui reprend les codes de l’architecture classique, tout en innovant sur pas mal de points à l’époque. J’aimerais beaucoup que plus de gens la trouvent belle, la voient autrement car elle est parfaitement proportionnée et s’inscrit très bien dans soin environnement lorsqu’on en a une vision d’ensemble.

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37° : Avez-vous eu, dans votre parcours, à travailler sur la restauration et/ou la réhabilitation de tels bâtiments ?

Isabelle Harmange : Ma première expérience professionnelle a été dans l’agence d’un architecte en chef des monuments historiques à Meudon. J’ai travaillé sur différents monuments parisiens dont l’Ecole Militaire, puis je me suis occupée pendant pas mal de temps de la Cathédrale de Rouen. C’est aussi dans cette agence que j’ai pu découvrir de très près une architecture plus récente, en travaillant personnellement beaucoup sur la restauration du Théâtre des Champs-Elysées (Auguste Perret, 1913), un projet qui m’a beaucoup plu.

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37° : Quelle place a cette bibliothèque dans la ville ?

Isabelle Harmange : Elle est une partie du projet global de la reconstruction du quartier par Pierre Patout après les combats de juin 1940 (l’incendie qui a détruit le nord du centre ville le 19 juin 1940 a démarré de l’ancienne bibliothèque – ndlr). L’idée de départ était de refaire une entrée de ville monumentale pour remplacer celle qui avait été détruite, il devait y avoir un autre bâtiment en miroir de l’autre côté de la place, mais il n’a finalement jamais été construit. Son emplacement est à la fois central, mais assez curieux car en retrait de l’axe principal, coincé entre ce qui est devenu une artère principale de la circulation automobile (sans parvis, du coup), la Loire et un ensemble de monuments aux morts…

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37° : Cette situation «inconfortable» peut-elle évoluer ?

Régis Rech, directeur : Dans la seconde tranche de travaux, un accès latéral est envisagé, par ce qui est aujourd’hui la salle des périodiques. Cela permettrait de limiter cette rupture actuelle entre l’esplanade et la bibliothèque et de relier directement ce lieu public à l’axe du tramway. Bon, il va falloir composer avec les monuments aux morts, mais cela me paraît gérable.

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Isabelle Harmange : Je trouve que c’est une excellente idée. Il n’y a de toute évidence pas de solution côté façade, l’avenue André Malraux est devenue un axe routier trop important.

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37° : Puisqu’on parle de la façade, comment se fait-il que la grande porte monumentale en haut des marches n’est pas utilisée et que beaucoup de «primo-visiteurs» de la BM se cassent le nez en haut de l’escalier extérieur ?

Régis Rech, directeur : Elle n’est plus utilisée pour des raisons de sécurité, notamment parce qu’elle s’ouvre mal et puis l’organisation intérieure de la bibliothèque est incompatible avec un accès par cette porte qui, finalement, ne donne sur rien de particulier, sur un palier assez petit et sur d’autres escaliers…

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Isabelle Harmange : Pierre Patout a joué d’abord un rôle d’urbaniste, sa mission était de redonner une entrée monumentale à une ville amputée et meurtrie, donc il est normal qu’il ait surtout travaillé sur l’enveloppe parce que c’était la commande. La fonctionnalité est forcément secondaire dans ce genre de contexte particulier. Par la suite, la conception de bâtiments à usage bien précis a évolué : aujourd’hui on a plutôt tendance à partir de l’intérieur, de l’usage et des circulations. La bâtiment parfait restant évidemment celui qui cumule ces deux qualités : très pratique et très esthétique. Pour revenir à cette porte, ces grands vitrages étaient une innovation très ambitieuse à l’époque et il n’est pas surprenant que techniquement, plus de cinquante ans plus tard, ce soit problématique.

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37° : Récemment du mobilier de la bibliothèque a été vendu alors qu’il avait été conçu pour le bâtiment. Peut-on le regretter ?

Régis Rech, directeur : La notion de conservation a malheureusement ses limites, surtout dans un service public qui doit être le plus pratique possible pour bien fonctionner. Le mobilier nous gênait, il n’était pas pratique, lourd. Certains éléments de ce mobilier d’époque sont partis au Musée d’Art Décoratifs à Paris et au Musée des Beaux-Arts de Tours. Les grands éclairages du hall central ont failli être remplacés aussi, mais nous avons souhaité les conserver.

Isabelle Harmange : La restauration et la conservation des monuments anciens est un débat très complexe. Est-ce qu’on doit vraiment restaurer le patrimoine ? Et comment ? Dans certains pays comme en Italie par exemple, on laisse de la mousse, on ne nettoie que le strict minimum dans certains bâtiments très anciens. Inversement, en Asie, il refont à neuf régulièrement, c’est leur vision du verbe «restaurer». Concernant ce bâtiment, je pense que sa façade devrait être bien nettoyée pour lui redonner de la visibilité et de la prestance.

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37° : Pour aller plus loin dans le débat, dans la mesure où ce bâtiment et son organisation interne ne sont pas vraiment adaptés à ce qu’est une bibliothèque au XXIe siècle, est-il vraiment inconcevable d’imaginer un jour un déplacement de la bibliothèque de Tours ?

Isabelle Harmange : Il est vrai que ce bâtiment est loin d’être idéal, mais les transformations qu’il vient de subir me paraissent vraiment très réussies : le fait d’avoir rogné sur les escaliers et les paliers pour redonner de la luminosité et de l’espace au hall central d’une part, et cette réouverture sur la Loire au premier étages d’autre part, sont deux excellentes idées.

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Le choix qui a été fait est celui de l’aménagement et de l’adaptation plutôt que la reconstruction d’une médiathèque moderne ailleurs… Mais où ? Et avec quel budget ? Et puis que deviendrait ce bâtiment s’il n’était plus une bibliothèque, ? Serait-il plus adapté à un musée ou à autre chose ? Rien n’est moins sûr. Quant à détruire purement et simplement le bâtiment existant pour en reconstruire un autre à la place, notre culture de défense du patrimoine et les tendances actuelles ne vont pas du tout dans ce sens. A mon avis, rester une bibliothèque est le mieux qui peut arriver à ce bâtiment finalement et son directeur a l’air d’être attaché à préserver son identité, donc c’est très bien.

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37° : Pensez-vous qu’à l’avenir, repenser l’axe de la façade, en redonnant de la place aux piétons dans un projet urbanistique plus vaste, intégrant les bâtiments en face, voire le parking Mérimée pour redonner un lien avec la rue Colbert pourrait être une piste intéressante ?

Isabelle Harmange : Je pense que ce serait bien d’entrer sur le côté car l’espace entre l’axe rue Nationale et la BM est un peu abandonné et, si c’est bien fait, ça peut vraiment bien fonctionner. Mais bon, depuis les travaux, le hall d’entrée est très réussi et agréable, donc cela me ferait bizarre qu’on «abandonne» cet accès frontal, car même s’il reste ouvert, il paraît évident qu’une majorité des visiteurs passera par la nouvelle entrée.

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Supprimer la circulation Avenue André Malraux pour en faire un lieu de promenade plus «urbain» ne me paraît pas réalisable, mais il est évident que l’avoir développée, aussi près de la bibliothèque a certainement été une erreur à un moment donné.

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37° : La Bibliothèque Municipale, avec la Fac des Tanneurs, est le seul bâtiment public très fréquenté avec un accès direct potentiel sur la Loire (qui n’est d’ailleurs pas mis à profit), ne pensez-vous pas que cela puisse aussi un jour être un axe de développement ?

Isabelle Harmange : Ce n’est pas facile. Je trouve qu’avec ces travaux, le contact avec La Loire est déjà rétabli. Je ne suis pas sûre qu’avant, les usagers de la bibliothèque se rendaient autant compte de la proximité avec le fleuve. On a aujourd’hui des espaces de lecture avec des vues magnifiques sur la Loire, le bâtiment lui tourne un peu moins le dos qu’avant, d’une certaine manière.

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En pratique, il y a quand même un gros dénivelé pour descendre jusqu’aux bords de Loire, donc c’est complexe. Bien entendu si on pouvait travailler sur une esplanade à la place de l’avenue, on pourrait imaginer des escaliers accédant directement aux quais.

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37° : Aujourd’hui vu des bords de Loire, il est vrai que la bibliothèque fait très «forteresse»…

Isabelle Harmange : Un lien plus direct avec le fleuve donnerait, vu du Pont Wilson, un ensemble plus «relié» car aujourd’hui ce sont deux espaces très divisés. Ce côté forteresse est lié à son côté classique et c’est vrai que vu d’en bas, le bâtiment donne encore plus ce côté «stalinien» que l’on peur reprocher à ce type d’architecture. Personnellement, je le trouve très équilibré et très élégant, mais il est vrai qu’il a été conçu pour être vu d’en face, et avec du recul, ce qui n’est presque pas possible, sauf à arriver par les marches du parking Prosper Mérimée.

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Propos recueillis fin décembre 2014 par Laurent Geneix.

Crédits photos : Laurent Geneix pour 37°

> Le site internet de l’agence Bertrand Penneron où travaille Isabelle HARMANGE

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