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[37° dans le monde| La grande famille de Tawaka au Togo

Après une série sur l’Espagne en novembre dernier, nous repartons sur les routes avec un objectif : aller rencontrer celles et ceux qui ont des liens avec notre région ailleurs sur la planète. Cette fois, le vent nous a mené jusqu’au Togo où intervient l’association Tawaka basée à St-Cyr-sur-Loire. Voici donc le 3ème épisode de notre série…

« Parce qu’on est rien sans Dieu, 2 minutes de prière avant le départ » : il est 7h13 en ce lundi de Pâques et le ton est donné, les 48h qui vont suivre auront une certaine connotation spirituelle. Nous partons en direction de Tchannadé, une petite ville située près de Kara, à plus de 400km au Nord de Lomé. Pour s’y rendre, près de 7h de route sont nécessaires. Vu l’état du bus, et à défaut de prier, on croise les doigts : l’avant a manifestement subi plusieurs chocs non réparés laissant des trous béants dans la carrosserie et à l’arrière, la trappe d’accès au moteur est restée ouverte sur tout le trajet, sans que l’on sache si c’était parce qu’elle ne fermait pas ou parce qu’il fallait aérer les machines pour éviter une surchauffe.

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Pendant le voyage, les paysages défilent : urbain à Lomé, puis rural et plus ou moins verdoyant jusqu’à Kara, ville traversée par la rivière Kara dont elle utilise le nom. Dans l’ensemble la route est bonne, à quelques nids de poule près. A Sokodé, 1h45 avant le terminus, des militaires sont postés à l’entrée et à la sortie de la ville, celle-ci étant plus active que les autres dans le mouvement de protestation contre l’hégémonie du président au pouvoir depuis 2005, lorsqu’il a pris la suite de son père décédé (après plusieurs semaines de pause, les manifestations ont repris quelques jours après notre départ).

On passe les barrages sans encombre et la dernière partie du trajet est la plus belle avec ses reliefs. Enfin, voici Kara. A la gare routière, c’est Sœur Marie-Bernadette qui nous accueille, et on prend le taxi vers Tchannadé : « Tchannadé pour Kara, c’est un peu comme La Riche et Tours, deux villes qui se touchent » nous expliquaient avant le départ Frédéric et Marie-Christine Dubois qui mènent les activités de l’association Tawaka. Créée en décembre 2006, elle soutient depuis 10 ans le centre médico-social de la commune, celui-ci étant situé au cœur du domaine de St Luc, une annexe de la confrérie des Sœurs de la Providence de Saint Paul de Kara avec dispensaire et maternité mais aussi une école et un orphelinat.

Ambiance détonante et festin franco-togolais

On l’a dit, nous arrivons pour Pâques, dernier jour d’un long week-end de célébrations débuté le jeudi précédent, « c’est plus fort qu’à Noël » nous explique-t-on. L’apothéose, c’est la soirée qui arrive sur la maison-mère de Kara : une sœur y fête ses 25 ans de vie religieuse. L’hospitalité étant une tradition au Togo, notre visite est vue comme un honneur et on se retrouve juste à côté d’elle, au centre de la grande table, face à toute l’assemblée (et c’est un peu gênant). Un seul autre homme avec nous : Frère Paul, un prêtre qui a passé 6 ans à faire des études de psychologie à Metz et qui chante pour un rien, y compris des airs traditionnels de Lorraine. Un ambianceur détonnant qui nous met à l’aise.

Pour le menu, les cuisinières ont vu grand : chou et carottes de leurs plantations entrée, puis dinde de l’élevage de la confrérie, riz + sauce tomate pour le plat, du fufu traditionnel (une pâte d’igname pilé accompagnée d’une sauce au sésame), une bonne bouteille de vin de Bordeaux et enfin un grand gâteau maison au chocolat préparé dans la pâtisserie des soeurs, servi avec une coupette de champagne rosée. Pour ne vexer personne, on doit tout manger en bonne quantité : « au Togo, quand on sert une fois, on en remet toujours un petit peu ensuite » nous fait savoir celle qui remplit (très) généreusement notre assiette.

Une organisation minutieuse

La soirée terminée, tout le monde rentre se coucher. Dans leur petite maison de Tchannadé, entre l’école et la maternité, les sœurs de St Luc ont chaud : « ici, on dort avec les éventails » nous dit l’une d’elles. On les retrouve le mardi matin, alors que le site rouvre ses portes aux patients après 2 jours de fermeture lors du week-end pascal. Néanmoins, la maternité reste opérationnelle 24h/24 toute l’année car « les bébés arrivent souvent la nuit » nous explique une accoucheuse. La preuve : un petit de 49cm vient tout juste de voir le jour. Heure de naissance : 2h25. 2 garçons et une fille ont aussi poussé leur premier cri dans la nuit du samedi au dimanche. On apprend tout cela lors d’un rituel débutant à 7h40 précises : l’équipe de permanence de la maternité fait le bilan des dernières heures (16 salariés sur 22 sont présents), l’occasion d’un point avec Jean Baguewabena, l’assistant de santé qui dirige le staff médical. En poste depuis 2008, c’est lui qui sera notre interlocuteur privilégié pour tout comprendre sur le fonctionnement des lieux.

Jean Baguewabena

Visite guidée du centre médico-social de Tchannadé

Les sœurs de St Luc sont arrivées à Tchannadé le 1er octobre 1992, « à cette époque, c’était encore dans la brousse » se souviennent les plus anciennes comme Sœur Marie-Odile. Au Togo où la religion a un rôle très important, la population a vite afflué pour demander de l’aide, notamment les malades et les femmes enceintes. Ainsi, le bâtiment qui devait à l’origine abriter une école est devenu un dispensaire avec maternité en 1995.

Aujourd’hui, le CMS est reparti en 7 pôles dont la PMI avec le bureau de l’assistant et une grande salle d’accueil également utilisée pour les formations du personnel (par l’État ou par les bénévoles de Tawaka qui se déplacent jusqu’à 5 fois par an).

Juste à côté, un bâtiment pour les consultations et les soins infirmiers pour les plaies graves et le traitement des cicatrices chéloïdes (des infections qui dégénèrent). Alors qu’une jeune femme vient pour le suivi d’une blessure à la jambe, on y croise également James, de retour à son poste après un long arrêt maladie. Il est fatigué mais opérationnel.

Tout près du portail d’entrée se dresse le laboratoire, 22 000 prélèvements y sont réalisés chaque année, dont 1 000 dépistages du VIH, plus de 500 sur l’hépatite B. Le matériel a été acheté par le CMS ou donné par Tawaka. Avec le bureau de l’assistant, c’est le seul endroit climatisé du centre mais l’équipe y est à l’étroit, parfois à 4 dans 10m² pour étudier les dossiers, le tout avec un sol poussiéreux et assez peu de lumière, sans compter le risque de coupures de courant, fréquentes lors de la saison des pluies et qui peuvent faire griller les appareils. Le staff espère prochainement pouvoir bénéficier de meilleurs équipements avec plus d’espace, il faudrait donc construire une autre annexe ainsi qu’une buanderie pour éviter les rejets de sang des accouchements à l’extérieur ou encore des salles supplémentaires pour séparer les hommes et femmes hospitalisés.

A quelques pas du labo, voici la pédiatrie, construite grâce à des associations françaises. Mais il n’y a pas que les enfants que l’on y accueille, cela dépend de l’affluence du jour. Ainsi, lors de notre passage, un infirmier y reçoit une femme venue consulter après une agression.

La victime repart avec une ordonnance. Pour les médicaments, elle peut directement se rendre à la pharmacie du CMS proposant des prix qui nous paraissent accessibles mais parfois très élevés pour les patients aux faibles revenus (10 comprimés à 200 Francs CFA, ça représente environ 0,30€, soit le prix d’un repas basique). Souvent, les boîtes viennent des laboratoires indiens dont un commercial en cravate est d’ailleurs venu vanter les bénéfices le jour de notre visite, en récitant ses arguments à la façon d’un écolier qui a appris une poésie.

Malgré la présence d’un CHU à Kara, et d’autres établissements de santé publics et privés dans la région, le CMS est très réputé, beaucoup de patients viennent de loin, parfois même de plus de 100km. En ces temps de troubles politiques, c’est aussi la garantie d’éviter les grèves (cette année il y a eu deux semaines quasiment sans soins à l’hôpital central de Kara). Les trajets n’étant pas assurés par des ambulances mais aux frais des malades, ils peuvent être hébergés dans l’un des 21 lits disponibles si leur état le nécessite (mais doivent se débrouiller pour les repas). Les jeunes mamans, qui restent en observation 72h après l’accouchement, sont regroupées dans un dortoir et traditionnellement une femme de la famille reste à leurs côtés en permanence.

Le dernier bâtiment à vous présenter c’est la maternité divisée en deux pôles principaux : les consultations prénatales et la salle d’accouchement, cette dernière disposant de deux lits rudimentaires séparés par un rideau. En moyenne il y a un accouchement quotidien. Ici, pas de péridurale, « les femmes supportent leur douleur » nous explique-t-on. Et en cas de problème, par exemple si besoin d’une césarienne, il faut aller à l’hôpital. Là encore en se débrouillant avec un taxi. On nous raconte même que certaines femmes qui sentent les contractions arriver arrivent à pied jusqu’à la maternité de Tchannadé.

La salle d’accouchement

Pour la préparation à l’accouchement (plus de 500 femmes chaque année), ça se fait sur rendez-vous avec par exemple des conseils pour protéger la mère et l’enfant du paludisme. Les consultations débutent à 3 mois de grossesse, il y a des cours de préparation à l’accouchement et une fois par semaine, le mardi, un médecin vient assurer les échographies avec un matériel mis à disposition par Tawaka.

Dans son bureau, Jean Baguewabena enchaîne les entretiens, avec les patients ou le personnel. Ferme mais avenant, il est affectueusement surnommé Jean Legrand par une partie de son équipe. Originaire de Niamtougou – à 30km de Kara – il a fait ses 4 ans d’études de santé à Lomé, poussé par le désir de soigner dans ce pays où une grande part de la population est éloignée des infrastructures médicales. En débutant sa carrière à Baga, il a été en contact dès 2005 avec Tawaka qui intervenait alors (depuis 2000) sur l’ophtalmologie et le suivi des patients atteints du VIH. Après un passage à l’hôpital de la grande ville de Sokodé, il est arrivé à Tchannadé en 2008 et Tawaka l’a rapidement suivi perdant du même coup les liens avec Baga, où la situation était plus complexe.

5 300 consultations par an

Alors qu’il faut 2 à 3 mois pour obtenir un rendez-vous avec un médecin dans les grands hôpitaux, le CMS de Tchannadé permet une première consultation rapide (dans la journée). Si les personnels ont les compétences, ils traitent sur place et sinon ils orientent les malades vers d’autres structures. 5 300 personnes ont été accueillies en 2017 (le site est ouvert en journée du lundi au samedi midi).

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Pour son fonctionnement, le dispensaire ne dispose que des recettes des consultations (500 Francs CFA la visite, moins d’1€, 300 Francs la prise de sang), de celles des soins et de la vente des médicaments, à peine suffisant pour assurer sa pérennité et celle de son personnel (au moins 3 recrutements seraient nécessaires et les salaires y sont inférieurs à la grille du métier). Afin de diversifier ses ressources, il a donc dû se spécialiser, et c’est là que Tawaka entre en jeu (une association alsacienne figure également parmi les partenaires financiers).

En une décennie, l’association tourangelle s’est impliquée dans différents programmes…

L’hépatite B : toutes les femmes enceintes passant par les consultations prénatales sont dépistées pour savoir si elles sont porteuses du virus, le test est financé à 75% par l’association. 10% des analyses donnent des résultats positifs (54 en 2017), « un taux très élevé » selon Jean Baguewabena. Pour tenter d’éradiquer cette maladie héréditaire sujette aux complications diverses (cirrhose, cancer du foie…), les bébés sont vaccinés dès leur naissance puis à 6, 10 et 14 semaines avant un contrôle à 9 et 12 mois, toujours avec le soutien des Tourangeaux. 2 cas ont échoué, un bébé qui n’est finalement pas né sur place et un enfant ayant déclaré des signes hépatiques vers l’âge de deux ans « pour une raison non établie » nous dit l’assistant de santé qui tente de maintenir un suivi annuel des femmes atteintes par le virus.

Le VIH : 1 073 tests ont été effectués à Tchannadé en 2017 avec l’aide de Tawaka, 24 se sont révélés positifs : « ça a régressé depuis 3-4 ans, on est passé de 4% à 2% » note Jean Baguewabena. Le CMS incite tous les patients qui consultent à faire le test et fait un peu de prévention (sans parler du préservatif, car le statut religieux du site l’interdit formellement). En complément, 176 personnes atteintes du sida sont suivies mensuellement (elles viennent notamment chercher leur traitement au dispensaire, le coût est de 12€ pour 30 jours de comprimés). La structure de St-Cyr-sur-Loire finance le reste à charge pour les patients, souvent un obstacle à leur traitement.

Dermatologie : ce dernier projet a été mis en place dès 2011 pour les soins des plaies et complété fin 2016 par une spécialisation sur le suivi des cicatrices chéloïdes, parfois liées à de simples piqûres d’insectes qui dégénèrent et sont potentiellement mortelles si elles sont traitées tardivement. En acquérant ces compétences, le dispensaire de Tchannadé s’est trouvé une spécialité régionale et nationale, en particulier avec l’appui du dermatologue tourangeau Patrick Guadagnin. Ces dernières années, une vingtaine de missions ont permis de former le personnel togolais sur les techniques de soins. Tawaka a par exemple financé le matériel la stérilisation des accessoires ou des traitements équivalents à un mois de salaire des personnes qui ont un emploi. Pour assurer la réussite du programme, l’une des clés est le suivi des patients, qui doivent revenir régulièrement (mais certains ont été perdus de vue).

L’équipe du CMS St Luc

Une future spécialité de prothèses dentaires ?

Depuis 10 ans, Tawaka est donc fidèle au dispensaire de Tchannadé qu’elle accompagne en vue d’un développement tout en cherchant à soutenir l’économie locale (les achats de médicaments ou d’équipements sont effectués tant que possible avec les réseaux togolais). Malgré son succès et sa renommée auprès de la population, le centre reste fragile économiquement. Pour lui procurer de nouveaux revenus, Jean Baguewabena imaginerait bien le développement d’une spécialité dentaire avec la fabrication de prothèses. Les dentistes sont encore plus rares que les médecins et si le personnel de Tchannadé pouvait apprendre certaines compétences et vendre des prothèses, il pense qu’il s’agirait là d’une avancée conséquente.


Un degré en plus :

Tawaka a aussi des activités autour de l’optique à Kpalimé (à 2h de Lomé près de la frontière ghanéenne) et elle a fait importer un ancien échographe du CHU de Tours dans le village de brousse de Kétao, près de la frontière du Bénin. Elle réfléchit en ce moment à y développer des activités autour de la naissance ou son programme sur l’hépatite B. Des consultations de dermatologie y sont d’ores et déjà assurées. Plus d’infos sur le site de l’association.

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