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Les associations, peines et châtiments

En 2015, il y avait près de 12 000 associations déclarées en Indre-et-Loire. De la petite association de quartier à celle ayant plusieurs centaines de salariés, le tissu associatif est aussi dense qu’il est multiple. Créatrices de lien social, leurs missions sont d’intérêt général. On peut y faire du sport, de la peinture ou y trouver du soutien en cas de pépins. Mais ces structures sont parfois en danger. A Tours, ce sont Courteline, Giraudeau-Bastié, Pom’Cassis… Tant d’acteurs locaux, bien connus de tous, qui sont dans la panade.

poterie

« Les gars, ça c’est le goûter des petits ! Si vous en voulez un, vous pouvez ramener le vôtre. Mais là, il y a pile le nombre. » Mercredi 11 juillet, l’association Courteline est en ébullition. C’est le début des vacances scolaires et des dizaines d’enfants et d’adolescents se retrouvent là pour participer à des ateliers en tout genre : poterie, danse ou théâtre. C’est une mécanique huilée depuis près de 16 ans. Que ce soit après l’école, pendant les vacances ou les temps périscolaires, Jean Chausson, le directeur de l’association, et son équipe sont à pied d’œuvre. Encadrement, gestion, animation… Au total, ce sont 256 salariés qui s’occupent du bon fonctionnement de cette association de quartier. Mais le couperet est tombé. « A la rentrée, nous serons moitié moins ». Sur son bureau, en vrac, Jean Chausson désigne d’un geste de la main des papiers à entête. Le gouvernement vient d’annoncer la fin des temps d’activités périscolaires (TAP).

Ces temps constituaient une des activités majeures de l’association qui va donc voir ses missions réduites drastiquement. Mais un malheur n’arrive jamais seul. L’association vient de perdre la gestion des accueils périscolaires et extrascolaires dans le quartier Mirabeau, dans le cadre d’un renouvellement du marché par appel d’offres. C’est Telligo, une structure parisienne, qui va reprendre les choses en mains. Double peine. Et cette association de quartier n’est pas la seule à être dans la panade… « C’est tout le monde associatif qui va mal, résume Florence Ihaddadene, sociologue spécialisée dans les politiques sociales. Mais je ne suis pas sûre que la situation ait un jour été meilleure. » Cyril Carteau est le co-directeur d’ID37, une association spécialisée dans l’accompagnement des associations en difficultés. « Les problèmes que rencontrent les associations sont toujours à peu près les mêmes. Soit il y a un manque de trésorerie, soit il y a une difficulté à pérenniser l’emploi. Alors pour s’en sortir, il n’y a pas 36 solutions :  il faut réduire la masse salariale, chercher des financements ou réduire le projet. »

« On arrive au bout de 15 ans de bricolage »

Réduire le projet. C’est tout ce que combat le directeur de Courteline. « Je ne pense pas que l’Etat puisse se substituer aux services que nous proposons. On parle d’êtres humains, là. Pas de roulement à billes. Nos missions ont du sens. On parle de maintien du lien social et d’aide aux plus démunis. Des associations comme la nôtre, historiquement bien ancrées sur leur territoire, n’ont pas de financement à la hauteur. » En plus des appels d’offres perdus et des TAP qui disparaissent, les subventions allouées par les collectivités ne cessent de baisser. Ainsi, le gouvernement a acté la fin de la majorité des contrats aidés. « On arrive au bout de 15 ans de bricolage », constate amèrement Cyril Carteau.

Pourtant, ces situations et ces galères, les associations les connaissent bien. « La flexibilité et la débrouille sont dans leur ADN », constate Florence Ihaddadene. Les associations sont devenues dépendantes aux subventions, qu’elles soient publiques ou privées. Des subventions qui évoluent d’année en année et que les associations peinent à trouver. « J’ai dû faire plus d’une vingtaine de dossiers différents, s’amuse Jean Chausson. Il y a une vraie lourdeur administrative qui prend beaucoup de temps. Trop de temps. » Et Gilles Descroix, le directeur adjoint de Giraudeau-Bastié, de surenchérir : « On est a à peine un mois de trésorerie d’avance. Nous n’avons presqu’aucune visibilité. On doit pouvoir sortir près de 200 000 euros par mois… Vous vous rendez compte de la somme ? »

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Peuvent-elles se reposer sur des dons privés ? D’année en année, ces dons sont de plus en plus nombreux grâce à une défiscalisation possible à hauteur de 66%. « On essaye d’accompagner les associations pour qu’elles s’orientent un peu plus vers le mécénat privé, explique Sandrine Fouquet adjointe à la culture à la mairie de Joué-lès-Tours. Ça prend du temps mais l’idée commence à s’implanter petit à petit. » Car ce sont les aides publiques qui restent les plus importantes. Pour Florence Ihaddadene, une véritable relation de dépendance s’est installée entre l’Etat et les associations. Et elles sont mal barrées… L’Etat est en train de procéder à une recentralisation de toutes ses prérogatives. A tel point que les collectivités se retrouvent elles aussi en difficultés. Les services eux-mêmes commencent à se posent la question de leur survie. « Si l’enveloppe allouée aux collectivités est réduite de 20 %, il va y avoir une réduction des subventions aux associations de 20 %. Mais si l’enveloppe disparaissait, là, le problème deviendrait encore plus grave…», ose Cyril Carteau.

Le modèle associatif s’essouffle et la mise en concurrence des associations avec le secteur marchand ne fait que rajouter à la problématique. A l’inverse des entreprises, elles sont des organisations à but non lucratif. « Les associations deviennent prestataires, analyse le co-directeur d’ID37. L’esprit d’initiative est réduit à néant car elles doivent devenir compétitives pour répondre à des appels d’offres. On est passé d’une relation d’utilité publique à une relation marchande. »

Une des solutions pour s’en sortir serait un regroupement des associations par secteur d’activité. Ou bien tout simplement une mutualisation des compétences. Ainsi, elles se retrouveraient peut-être mieux armées pour faire face à la concurrence des entreprises, qui arrivent avec des dossiers financiers plus solides – car moins onéreux – face aux appels d’offres. Nombreuses sont les associations à avoir tenté l’expérience, comme Profession sport 37. Eux avaient essayé de mutualiser des emplois de la partie « gestion » avec d’autres associations. L’objectif était d’avoir une personne à temps complet qui gérait huit associations au lieu de huit personnes à temps partiel. « L’idée est superbe mais il faut plus d’accompagnement », déplore le directeur de Courteline. Et pour cause, un manque d’accompagnement et des problèmes de gestions ont condamné Profession sport 37.

« On est passé d’une relation d’utilité publique à une relation marchande. »

La gestion. C’est un des points névralgiques des problématiques associatives. « Nous, on a de la chance : au conseil d’administration (CA), notre trésorière est comptable ! Mais je n’imagine pas la galère si ça n’avait pas été le cas », avoue Gilles Descroix, directeur adjoint de l’association Giraudeau-Bastié. Les membres d’un CA sont des bénévoles élus en assemblée générale par tous les membres de l’association. On y retrouve notamment le président, le trésorier et le secrétaire. Ils sont les décisionnaires, ceux qui orientent la politique menée par l’association, ceux qui en sont responsable juridiquement. « Mais le problème, c’est que ces personnes sont bénévoles ! Dans un monde idéal, il faudrait qu’ils puissent avoir une petite rétribution financière pour les encourager dans leurs missions… Là, en tant que salarié d’association, on se retrouve à gérer les gens qui gèrent. »

« On se retrouve à gérer les gens qui gèrent »

Le risque est donc de se retrouver avec des CA fantômes, des CA qui ne jouent pas leur rôle. Et qui laisseraient des cas d’ingérence se produire. C’est le cas de la MJC de Joué-Lès-Tours. En 2013, l’association de quartier découvrait que son comptable avait détourné près 160 000 euros. Est-ce dû à un CA trop faible ? Un manque de formation des personnes qui étaient alors responsables ? Comment un tel cas d’escroquerie a-t-il pu se produire dans une association aussi rodée que la MJC de Joué ? Contactés, ils n’ont pas donné suite à nos demandes. Aujourd’hui, c’est un autre problème qui secoue cette association de quartier. La MJC accuse la mairie de l’avoir mise en concurrence directe avec une autre association qui proposait, elle aussi, des ateliers de poterie. « Je ne comprends pas leur mécontentement, lance Sandrine Fouquet, adjointe en charge de la culture à Joué-Lès-Tours. Je pense vraiment que le monde associatif doit faire preuve de solidarité. En face de la MJC, c’est vraiment une toute petite structure, qui ne cherche pas à grandir. On n’est pas sur le même rapport de force. » De quoi tendre les relations entre la mairie et l’association ? « Non, je suis assez confiante pour l’avenir, complète l’adjointe. Après, eux comme tous, il ne faut pas qu’ils soient trop gourmands et qu’ils commencent à penser à du mécénat privé pour diversifier leurs ressources. » Tension, donc.

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Mais au-delà des relations tendues avec les collectivités, c’est cette mise en concurrence des associations entre-elles qui inquiète Gilles Descroix, directeur adjoint de Giraudeau-Bastié : « Avec Courteline, avec qui nous sommes sur le même secteur d’activité, il y a une sorte de pacte tacite de non-agression. Nous n’allons pas aller sur leurs territoires et ils ne vont pas aller sur les nôtres. Mais c’est vrai que la situation est inquiétante… Il faudrait que nous anticipions. Déjà pour être sûr qu’on ne se tire pas dans les pattes, mais aussi pour qu’on puisse être concurrentiel face aux entreprises. On court à notre mort avec ce système de concurrence ! » Pourtant, il avoue lui-même être allé sur le terrain de Léo Lagrange. Cette association, qui s’occupe des quartiers Nord de la ville, est « un acteur de la taille de Telligo. On avait un peu moins de scrupules », admet-il dans un sourire.

 

« Une ville sans tissus associatif, ça ne peut pas fonctionner. »

Cette concurrence entre les associations apparait seulement entre les structures du même secteur. Mais il existe des contre-exemples : les deux radios associatives de Tours, Radio Campus et Radio Béton ont souvent été mises en opposition. « Mais ces gens-là n’écoutent pas notre antenne, peste Mélissa Plet Wyckhuyse, l’unique salariée de Radio Campus Tours Nous sommes complémentaires, pas concurrentes ». En CDI depuis octobre 2017, elle ne s’occupe que de la partie éditoriale. Elle peut s’appuyer sur un CA très présent et des bénévoles assidus. Elle est aussi épaulée par deux volontaires en service civique. Créé en 2010, ce dispositif permet aux jeunes, « d’offrir à toute personne volontaire l’opportunité de servir les valeurs de la République et de s’engager en faveur d’un projet collectif en effectuant une mission d’intérêt général », explique, en renvoyant à la loi, Marc Germanangue, directeur général adjoint de l’Institut de l’engagement, une structure valorisant les parcours civiques. Pas question, donc, de remplacer un emploi salarié. Et le CA de Radio campus Tours veille au grain. « On ne va pas les empêcher de faire des choses en plus, mais on ne va jamais leur faire de demande expresse. On leur fait récupérer toutes leurs heures ! » Le volontariat civique est une aubaine, à la fois pour le jeune, qui peut ainsi s’aguerrir et s’engager contre une indemnisation de près de 600 euros, et à la fois pour la structure qui peut grandir et se renforcer grâce aux missions du volontaire. « Mais nous sommes hyper vigilants face aux dérives, confie Marc Germanangue. La Croix rouge a mis 5 ans à se structurer pour que ses volontaires en service civique aient enfin des missions de service civique. Mais leur l’impact est très sous-évalué.  Par exemple, la fracture générationnelle a été considérablement réduite grâce à l’apport de ces volontaires. »

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Ce dispositif est pourtant critiqué de toute part. Et notamment par Florence Ihaddadene qui y voit une « précarisation de l’emploi des jeunes et de l’emploi associatif en général. Les associations ont besoin d’une main d’œuvre flexible et elles parviennent à leurs fins en mettant en œuvre une véritable rhétorique de l’engagement. C’est un moyen de faire bosser les jeunes, les femmes et les personnes âgées – les marges, quoi – à moindre coût. » Mais pour Marc Germanangue, « les missions de service civiques sont aussi diverses que le monde associatif. Ces critiques sont saines et elles permettent de faire avancer le débat. »

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Un monde associatif divers mais des problématiques communes. « Une ville sans tissu associatif, ça ne peut pas fonctionner », scande Sandrine Fouquet. Le monde associatif est capital pour la cohésion sociale. Capital pour les quartiers défavorisés. Capital pour les enfants. Capital pour les parents. Capital pour les plus démunis. « Si les associations venaient à disparaître, ce serait tout le bien-vivre ensemble qui serait remis en cause, martèle Cyril Carteau. Qui peut se targuer dans le monde d’avoir de telles initiatives soutenues par leur gouvernement ? Les associations font partie intégrante de la République française. Et si on ne réaffirme pas leur importance, elles vont être amenées à disparaître. » Une disparition qui remettrait en cause une cohésion sociale, acquise pas à pas sur des territoires souvent en difficultés. La fin d’un modèle de société ?

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