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Un patron pas comme les autres à Veigné

Yohann Lebeau reconnait lui-même que son parcours est atypique. Passé par les Compagnons du Devoir, il est aujourd’hui à la tête d’une entreprise de charpenterie de Veigné et envisage prochainement d’en acheter une seconde. Son modèle est basé sur l’écoute, l’échange, et le motivation. Pas toujours compris par les autres chefs d’entreprises qu’il côtoie, il nous raconte sa vision de l’entreprenariat…

Yohann Lebeau a 40 ans, et vu sa tête au moment où il le dit, on comprend que le cap n’a pas été simple à passer. Pourtant, le charpentier est un homme épanoui : sa vie est bien remplie et ses affaires semblent plutôt bien fonctionner. Dirigeant de la société LC² de Veigné, il revendique un carnet de commande bien plein, fait travailler une vingtaine de personnes et applique une méthode de management pas si fréquente en entreprise, axée sur le bien-être des salariés et la discussion.

Son histoire commence au milieu de son adolescence, quand il quitte le collège, ses parents et ses 4 frères et sœurs pour rejoindre les Compagnons du Devoir dans le but d’obtenir un CAP en charpenterie… Le bois c’est un peu une affaire de famille : « mon père était menuisier et d’autres membres de ma famille travaillaient aussi dans le bois. J’ai reproduit ce que l’on m’a enseigné. » Mais un peu par esprit de contradiction, il a choisi les charpentes. Pendant sa formation qui a duré presque dix ans, il a connu 18 employeurs et pas mal voyagé. D’origine nantaise, le voilà parti pour un an au Maroc, puis direction La Réunion pour une seconde année.

« J’ai besoin des autres »

Rapidement, Yohann Lebeau se retrouve avec des responsabilités, « parce que j’étais souvent le plus vieux dans l’équipe. » Manager, pas forcément une passion innée : « j’ai toujours été assez autonome… Mais de là à diriger… » Le destin en décidera autrement : en 2003, il prend la direction de la Maison des Compagnons de Tours avec 150 jeunes. Et même 400 + 30 formateurs si l’on rassemble les deux sites tourangeaux. L’aventure dure 5 ans, le maximum. Pendant cette période, il met au point sa méthode : « ma façon de vivre, c’est en équipe. J’ai besoin des autres. Ce que je cherche c’est donner la responsabilité à ceux qui maîtrisent le sujet. Un peu comme en politique, il faut faire bouger les cartes au bon moment et écouter les gens. » Mais avant d’en arriver là, le jeune homme a essuyé « quelques grosses gamelles » :

« Je ne savais pas comment m’y prendre. A ce moment-là, on pense que la meilleure façon d’y arriver est d’être très dirigiste. Mais ça ne fonctionne pas bien, ou alors à très court terme. Au final, on se retrouve seul à gérer une équipe, et là ça devient un problème. »

Il se fait embaucher dans sa future entreprise

« Les idées n’étaient pas assez débattues, échangées et expliquées » analyse Yohann Lebeau avec le recul, 14 ans plus tard. « Je prenais mes décisions seul dans un milieu où tout est basé sur la communauté, c’était irresponsable. Et ce le serait encore dans ma vie d’entreprise aujourd’hui. » Cette leçon apprise, le Tourangeau d’adoption a entrepris de prendre la tête d’une société une fois son aventure terminée chez les Compagnons du Devoir. « A ce moment-là ce n’est plus forcément le métier qui m’attirait mais les hommes. » Grâce à son réseau, il entend parler d’une entreprise en vente à Veigné, rencontre son dirigeant et décide de se faire embaucher pendant 6 mois avant de racheter officiellement toutes les parts…

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En arrivant à Veigné, Yohann Lebeau ne fait pas mystère de ses intentions de devenir le patron de ses collègues : « forcément, on vous regarde avec des yeux bizarres » se souvient-il. « Ils m’ont mis au pied du mur pour voir ce que je savais faire. Ils ont mis le curseur haut. » Une fois ce test passé et réussi, l’homme démissionne, redevient indépendant, prend le contrôle de l’entreprise et la renomme Lebeau Charpenterie Couverture (LC²). On est alors en pleine crise…

« Mon objectif c’était le développement, mais en restant chez le particulier pour des rénovations avec une volonté de faire de la qualité. A ce moment-là, les particuliers sont en plein doute, ils attendent de voir. On a un petit carnet de commander que l’on fait en sorte de renouveler tous les mois. Aujourd’hui, on fait 1,7 million d’€ de chiffre d’affaire selon les années, 90 000€ de bénéfices et on n’a pas besoin de faire de publicité pour remplir le carnet de commandes. Le bouche-à-oreille est formidable. »

Tous les salariés connaissent le salaire de leur patron

Coaché, par la Chambre de Commerce et d’Industrie, le Chambre des Métiers et de l’Artisanat mais aussi un sportif, Yohann Lebeau définit ses méthodes de management ainsi : « participatives et collaboratives ». « J’ai absolument besoin que l’équipe me suive. Il faut toujours avoir un processus de dialogue, prendre le temps de confronter les idées, expliquer les choses. Par exemple, une règle édictée en janvier il faut la réexpliquer en mai, en juin… Si elle est nouvelle, les équipes ont besoin de temps pour l’analyser. » Et il ajoute :

« Je ne sais pas diriger si je sens des doutes et des frustrations. Notre deuxième vision stratégique, nous l’avons écrite tous ensemble même si c’était plus long. J’ai besoin d’eux pour faire un bon investissement, choisir le bon matériel. Pour cela, nous faisons des réunions mensuelles d’équipe. Tous les ans en mars, je fais un séminaire où l’on passe en revue tous les chiffres de l’entreprise, y compris mon salaire. C’est une façon pour moi de me rendre crédible. »

Yohann Lebeau vit mal le portrait qui est souvent fait du patron : « je suis contre l’opposition du monde patronal et salarié. Oui il y a des désaccords mais c’est souvent par manque d’explications. Le chef d’entreprise est un chef d’orchestre. C’est lui qui fait que ça se passe bien. Et si les choses ne sont pas bien comprises, c’est que ce n’était pas assez clair en amont. » Ainsi, quand il gagne un prix en 2011, c’est avec toute son équipe qu’il vient le récupérer. Une équipe qui ne cesse de grandir : « je voulais m’arrêter à 15 mais nous sommes 22 aujourd’hui. 4 fois plus qu’en 2009 avec pratiquement pas d’absentéisme et très peu de turn over ce qui est rare dans les métiers du bâtiment. Ça permet de gérer l’entreprise de façon sereine. Elle ne tourne pas toute seule, mais presque. »

La volonté de créer un 13ème mois

Pour motiver les troupes, Yoann Lebeau a mis en place un des activités extraprofessionnelles deux fois par an (comme un repas dans un 5 étoiles) et prend en charge des cours de sport chaque semaine à la fin de la journée de travail : « on fait des métiers physiques mais personne ne s’échauffe avant ni ne s’étire après. Il faut donc mettre en place des réflexes pour ne pas avoir mal partout à 50 ans. Autre point fort : un intéressement sur les bénéfices existe depuis 5 ans. Ainsi, 20% des bénéfices sont redistribués : « l’objectif était de créer un 13ème mois et on y arrive depuis 3 ans. Pour moi c’est une façon de remercier les efforts du quotidien, des efforts difficilement quantifiables. Gérer un client sur le chantier ce n’est pas marqué dans leur contrat de travail mais quand on est bien, ça ne devient plus une contrainte. Par ailleurs, c’est le chef d’équipe qui est responsable du client pendant le chantier même si ce n’est pas à eux de gérer les conflits. » Des mesures ont également été prises pour mieux évaluer les durées des chantiers, « afin de ne pas mettre la pression sur les gars. »

Même si elle a vacillé pendant deux ans (à cause, notamment, d’une mauvaise organisation), la société de Veigné est aujourd’hui sur une pente ascendante à l’aube de ses 10 ans. D’ailleurs, à force de grandir, LC² est aujourd’hui à l’étroit. Les locaux neufs de 2011 doivent être agrandis, et l’entreprise s’apprête à évoluer… Yohann Lebeau envisage de racheter une seconde boîte, de quoi lui permettre de mutualiser certains métiers pour être encore plus compétitif. Il s’engage aussi pour une meilleure gestion de ses déchets, a initié une charte des valeurs… « On ne peut plus diriger une entreprise comme il y a 20 ans » assure-t-il. « Le bâtiment souffre de son image, à nous de montrer patte blanche. » Quitte à ressembler à un extraterrestre aux yeux des autres : « il y a une prise de conscience mais avant que ça devienne des automatismes cela va prendre 10 ans » concède le quadragénaire, « mais au moins, on aura commencé. » Il suit d’ailleurs une formation spécifique en ce moment, et inédite dans la région.