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A Tours, l’écriture inclusive devient un sujet de discorde politique

C’est un débat que l’on n’attendait pas et qui s’est invité au cours d’une délibération du dernier conseil municipal de Tours. Alors que l’assemblée étudiait le rapport annuel sur l’égalité entre les femmes et les hommes au sein de la collectivité, l’opposition a mené une charge en règle contre l’écriture inclusive régulièrement utilisée par la municipalité depuis l’élection d’Emmanuel Denis. Une cabale préparée puisque trois élus du groupe Tours Nous Rassemble avaient prévus de prendre la parole, rejoints ensuite par Benoist Pierre (Les Progressistes). De quoi électriser l’ambiance pendant plusieurs dizaines de minutes.

L’écriture inclusive c’est une pratique de rédaction consistant à dénoncer la règle tacite disant que « le masculin l’emporte » avec pour ambition de lutter contre les inégalités de genre en n’invisibilisant pas les femmes. Par exemple, au lieu d’écrire « On comptait 10 000 manifestants » on préféra « On comptait 10 000 manifestant.e.s ». Autre exemple : « Les réalisateurs nommés aux César » devient « Les réalisateur.ice.s nommé.e.s aux César ». D’abord intégrée aux déclarations syndicales ou dans les milieux féministes et LGBTI+, l’écriture inclusive prend progressivement du poids dans la société, s’invitant par exemple de façon systématique dans les articles de certains médias et donc, depuis peu, dans les communiqués de presse, documents administratifs ou publications Facebook de la ville de Tours.

Non reconnue officiellement par les instances de l’Etat ou l’Académie Française, l’écriture inclusive est clivante. Chacune de ces utilisations déclenche des débats passionnés sur les réseaux sociaux, nous avons également reçu des mails s’indignant d’en voir des signes dans certains articles sur Info Tours ou 37 degrés.

Des mots forts autour de la table du conseil municipal

Lundi 15 février, c’est l’ex-adjointe à l’éducation Cécile Chevillard qui a dégainé la première au conseil municipal. En visio, celle qui a mené campagne avec l’ancien maire de centre-droit Christophe Bouchet déroule :

« L’écriture inclusive participe plutôt à l’exclusion des personnes qui ont un handicap visuel ou cognitif. Ce type d’écriture s’oppose même à des principes fondamentaux d’accessibilité. Demandez à une personne malvoyante de vous faire écouter la reconnaissance vocale d’un texte écrit en écriture inclusive. Vous n’allez pas comprendre grand-chose. Moi-même, je découvre que je suis peut-être concernée par un trouble de la concentration. Nous allons, avec ce type de nouveauté grammaticale, à l’encontre de l’article 2 de la constitution qui nous rappelle que la langue de la République est le français et d’une circulaire qui dit le masculin est une forme neutre qu’il convient d’utiliser. Le Conseil d’Etat nous a dit en mars 2019 que, si une langue peut évoluer, l’écriture inclusive n’est pas du français au sens constitutionnel du terme, pas plus que l’écriture SMS. »

Derrière, toujours à droite, c’est Olivier Lebreton qui enchaîne : « Ce changement de langage aux forceps ne répond pas aux véritables souffrances » dit-il, évoquant ensuite « une abomination visuelle », « une réécriture qui appauvrit le langage » ou « un négationnisme vertueux qui ne sert à personne. »

Dans le groupe des Progressistes, Benoist Pierre ajoute son grain de sel, citant le magazine Marianne qui évoquait « une écriture excluante ». Pour l’élu, la municipalité « renforce les fractures sociales » sous couvert de parité.

Une présomption de plagiat

La réaction de la majorité ne s’est pas faite attendre, d’abord par la voix de Catherine Reynaud qui avait justement présenté le rapport sur l’égalité femmes-hommes :

« Je suis d’accord pour dire que l’écriture inclusive n’a pas toutes les vertus. C’est une phase transitoire et il faut l’assumer. Il est temps par exemple de réfléchir à la féminisation des métiers. Au moins l’écriture inclusive permet de poser le problème. Il faut que les académiciens et les académiciennes s’en emparent pour que les femmes soient présentes dans la vie sociale. On est dans le tâtonnement mais je fais confiance aux jeunes générations pour trouver une solution. Moi, ce petit « e » je le trouve extra et j’espère qu’il va continuer de vous titiller. »

Également en charge des questions d’égalité à la mairie, la communiste Marie-Pierre Cuvier poursuit : « Une langue c’est politique. Au XXIe siècle ce n’est pas possible de dire que le masculin est plus noble que le féminin. » Troisième prise de parole d’une élue de l’équipe du maire, avec Élise Pereira-Nunes : « l’écriture inclusive n’est pas un système idéal mais il faut retenir l’intention. La raison pour laquelle on se mobilise c’est celle de la visibilité des femmes. »

Toujours promptes à guetter ce type d’échanges pour les rendre visibles sur la place publique, les structures féministes tourangelles n’ont pas tardé à réagir, Actions Féministes Tours prenant pour cible Olivier Lebreton en l’accusant d’avoir repris mot pour mot les termes d’une chronique d’Europe 1 sans citer sa source :

Pour prendre un peu de recul, on a passé un coup de fil à Emmanuelle Leibovitz-Schurdevin qui accompagne des personnes concernées par des troubles dys (comme la dyslexie) ou des troubles autistiques. « Je ne suis pas du tout contre l’écriture inclusive » avance-t-elle d’emblée, avant de relever que « certains éléments peuvent désorienter les personnes dyslexiques qui ont besoin de logique. »

La difficulté de trouver un consensus

Selon cette spécialiste, les potentielles difficultés proviennent avant tout du fait que les règles de l’écriture inclusive ne font pas partie de celles apprises au cours de l’enseignement des dyslexiques. Pour faciliter leur lecture, elle préconise de ne pas favoriser la règle de proximité ou celles des points mais des tournures « plus simples à comprendre ». Autrement dit, privilégier « ils sont beaux et elles sont belles » à « iels sont beaux.elles » ou « ils et elles sont belles/elles et ils sont beaux ». « Pour moi la langue change. Le plus important c’est qu’elle soit la plus claire et la plus précise possible » poursuit Emmanuelle Leibovitz-Schurdevin, la difficulté du français étant qu’à l’exception du « on » (souvent relié au masculin) il ne comporte pas de règles neutres historiques à l’inverse de celles reliées au « das » allemand ou au « they » en anglais.

Une opinion qui rejoint ce qui disait Catherine Reynaud, comme quoi on serait dans une phase de transition le temps de trouver des formules capables de faire consensus. Peut-être que dans quelques années ce débat nous semblera lointain ? Pour l’instant il a de beaux jours devant lui, puisqu’il s’attaque à des totems allant jusqu’à la devise de la France (« Liberté Égalité Fraternité »), certaines voix suggérant l’idée de remplacer « Fraternité » (estimant que cela inclut seulement la solidarité entre les hommes au sens du genre plutôt qu’au sens des humains) par « Adelphité » (dérivé d’un terme grec et vu comme définissant la solidarité entre les femmes et les hommes) ou tout simplement « Solidarité ».

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