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« Une certaine idée du paradis », l’enquête farfelue d’Elisabeth Segard

 

Moins de deux ans après son premier roman, la Tourangelle signe un second ouvrage aussi haletant que loufoque, avec le souci de rendre à la fois hommage aux maires de petites communes, à leurs habitants ou à leurs patrons de bistrots. Le tout via une affaire de tueur en série et de reliques religieuses mangées par des souris sur les bords de Loire.

Avec 1 504 habitants, une église remarquable, un restaurant de qualité et une fête annuelle appréciée des touristes, Mouy-sur-Loire pourrait faire une bonne destination à mi-chemin entre les cités dortoirs sans charme qui entourent les villes et le micro-bourg situé à plus de 5km de la boulangerie la plus proche. Un petit coin de paradis dont l’air pur attire une certaine Nathalie, quadra au nom de famille proche de celui d’un chanteur de variétoche qui aura tout juste le temps de s’y faire des ennemis. Un beau jour sa femme de ménage la retrouve inerte au bas de l’escalier transformant le paradis en enfer… le tableau incluant l’arrivée des reporters de chaînes d’information en continu.

Nous voilà donc partis dans une enquête dont le but est de trouver l’ennemi qui en voulait le plus à Nathalie au point d’utiliser un marteau pour autre chose que ce pour quoi il a été conçu. Les investigations se font quasiment en vase clos avec comme personnages principaux un dirigeant de coopérative laitière un brin vaniteux, un prêtre qui passe autant de temps à tenter de remplir son église qu’à vider des bouteilles de rouge, un patron de bistrot généreux mais à qui il vaut mieux dire au revoir en partant, une mairesse dépassée par les événements et surtout une ex-patineuse artistique gaga du fromage de chèvre qui doit sa richesse à des activités moins glorieuses que le gain d’une médaille olympique. Sacré casting… et ce n’est que le début.

Un tueur en série dans un coin fictif de Touraine

Mouy-sur-Loire nous est présenté comme un village tourangeau. Mais voilà… Quand on cherche Mouy-sur-Loire dans Google, on tombe seulement sur une commune dont le nom s’en approche, dans l’Oise. Peut-être un signe : le 60, c’est le département d’atterrissage des deux dernières personnalités à avoir dirigé la préfecture d’Indre-et-Loire. Il y a un préfet dans ce roman d’Elisabeth Segard et il transpire l’antipathie, à tel point que la mairesse qui vient le voir dans son bureau a dû déboucher une bonne bouteille de vouvray le jour de sa mutation à péta ou chnok.

Bon, ok, le lien entre l’actualité récente et ce qu’il se passe autour de ce village fictif de Touraine est aussi tiré par les cheveux qu’une grosse part des 288 pages d’Une certaine idée du paradis. C’était pour introduire un propos consistant à dire que l’absurdité est une marque de fabrique de l’auteure, qui en distillait déjà par salves dans son précédent livre Les pépètes du cacatoès, probablement le bouquin où ce nom d’oiseau dispose du plus d’occurrences (en dehors bien sûr des ouvrages consacrés à l’ornithologie).

Des expressions sorties de nulle part

Ce coup-ci, Elisabeth Segard nous a placé « Carabistouille » l’air de rien dans les 100 premières pages de son enquête rurale. Après un premier livre qui avait choisi le Nord comme décor, cette journaliste de profession implante donc ses héros dans le département où elle vit avec mari et enfants tout en déformant allègrement sa géographie (voir comment elle a rebaptisé la ville de Tours sans même imaginer un instant que renommer Orléans aurait également pu être une bonne idée). Elle dépeint tous les paradoxes de ces petites communes qui craignent de se voir oubliées tout en clignant très fort des yeux quand la lumière se braque sur elles. On y retrouve les atermoiements d’une écrivaine attentive aux affres de la mode, aux ires de la politique et aux dérives des bobos.

Lire l’ensemble nécessite de ne pas trop être allergique à la chrétienté et de ne pas saliver à la moindre évocation d’une côte de bœuf ce qui peut néanmoins être compensé par le plaisir d’en savoir un peu plus sur l’histoire de la Centrafrique ou des stratagèmes utilisés en cas de disparition de précieuses reliques religieuses (ici, alors qu’il faut absolument trouver une solution aux dégâts faits par des souris). Les différents chapitres sont autant de nids à expressions sorties de nulle part, notre préférée étant « froid comme un silure ». Elisabeth Segard s’amuse avec la Touraine tout en prenant soin d’encourager son lectorat à se poser quelques questions existentielles sur la meilleure façon de préserver l’âme de nos villages (de préférence sans verser de sang).


Un degré en plus :

Une certaine idée du paradis d’Elisabeth Segard est édité par Calmann Levy.

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