Culture

Temps Machine : derrière la polémique, une SMAC c’est quoi ?

Smac, smac, smac : tout le monde dit «I love you!»

Au risque de se faire vomir sur les réseaux sociaux jusqu’à la nuit des temps – car quoi qu’on écrive sur le sujet, il y aura toujours quelqu’un pour dire que c’est faux/nul/orienté/partisan (rayez les mentions inutiles) – voici quand même un (forcément pas) humble point de vue sur le sujet dont plus personne ne veut entendre parler. Sauf celles et ceux qui ont juste envie de vraiment comprendre certaines choses.

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Bon alors, et ces incidents du 17 octobre 2014, hein ?

Rappel : si vous faites partie des 0,06 % des habitants de l’agglo qui n’ont pas entendu parler de ce scandale interplanétaire, vous pouvez toujours lire notre précédent article sur le sujet.

Alors, au final, «séisme dans la vie culturelle locale» ou «prout dans un verre de Vouvray» ? Il était aussi important de relater les faits (ce que la plupart des médias locaux ont fait, sauf ceux qui rechignent à se salir la plume dans la boue des «réseaux sociaux») qu’il est important aujourd’hui de passer à autre chose.

A part les personnes présentes ce soir-là, on ne saura jamais ce qui s’est réellement passé de toute façon, contradiction parfaitement résumée dans la dichotomie flagrante entre les propos des élus dans un article de la NR du 20 octobre et le commentaire d’un spectateur en-dessous. J’en ai personnellement rencontré deux, une de chaque «bord» et chacune m’a confirmé sa version les yeux dans les yeux. N’ayant pas de détecteur de mensonge et chacun ayant son propre degré de perception du même événement, je ne suis pas trop avancé.

Donc, NON, même si les plus excités annonçaient la démission en bloc de l’équipe du Temps Machine et/ou l’annulation des élections des maires incriminés, voire la fin du Monde, force est de constater qu’il n’y aura finalement pas de «ChenilleGate».

Essayons plutôt de voir comment tout ça fonctionne…

Le label SMAC, c’est quoi ?

Le Temps Machine est une SMAC, une Salle des Musiques Actuelles, et répond donc à certaines «normes» en terme de programmation, comme en terme d’activités annexes. Normes complexes et contraignantes, globalement respectées par Travaux Publics, qu’on apprécie leur boulot ou pas. Les notions de «cahier des charges» et de «normes» étant dans l’absolu assez peu compatibles avec la culture, la création et la musique, on peut évidemment s’interroger sur le bien-fondé de la chose… Mais en tout cas, que vous le vouliez ou non, que certains élus le veuillent ou non, le Temps Machine est (actuellement en tout cas, le label peut évidemment se perdre) une SMAC. Le Petit Faucheux aussi d’ailleurs.

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La programmation

Connaissez-vous une salle où toute la prog vous plaît ? Moi, non. Même si la phrase «chacun ses goûts» a toujours eu le don de m’horripiler au plus haut point, je finis du bout des lèvres par l’accepter (un peu) ; ça doit être ça, vieillir.

Bref, pour être parfaitement subjectif jusqu’au bout : j’aime plus la prog de la Coopérative de Mai à Clermont que celle du Temps Machine, mais j’aime (beaucoup) moins la «prog» du Vinci que celle du Temps Machine. Mais cela ne fait pas de moi un être supérieur aux autres pour autant, paramètre que certains ont tendance à oublier : aimer de la musique de merde ne fait pas de vous un sous-homme. C’est une super bonne nouvelle, surtout depuis que j’ai pris conscience qu’un certain nombre de gens considèrent que certains de mes groupes préférés sont super nazes.

On a tous la liberté, après tout, d’aller se pâmer devant Stromae un jeudi soir (sans oublier de le filmer avec son portable pour le mettre sur son compte Facebook en rentrant), d’aller voir un film hongrois en VO sous-titrée le vendredi, d’aller à l’Opéra le samedi et à Eurodisney le dimanche, tout en étant une seule et même personne (un peu friquée, certes, mais bon, ce n’est pas le propos). On a aussi la liberté de rester chez soi (ou l’obligation, si on n’a plus un rond) pendant des semaines, sans pour autant être un salaud d’inculte ou je-ne-sais-quoi.

Un groupe connu, c’est mieux, quand même, non ?

Pas forcément, mais une chose est certaine : ce n’est pas parce qu’un groupe est connu qu’il est nul, pourrait-on dire aux snobs. Remplacez «connu» par «inconnu» pour vous adresser aux gens un peu «moutons» qui manquent cruellement de curiosité. Quand j’étais ado, je me souviens que dès que plus de dix personnes de mon lycée aimaient un truc, je ne l’écoutais plus. J’ai heureusement (un peu ) grandi depuis, mais ce n’est pas le cas de tout le monde.

J’ai parfois eu l’impression que le Temps Machine prenait un malin plaisir à programmer principalement des groupes dont je n’avais jamais entendu parler, alors que je dois de par mon travail et ma passion en découvrir entre 10 et 30 par mois en moyenne depuis 30 ans, et dans tous les styles ou presque. Une chose est sûre : j’ai vu plusieurs groupes inconnus là-bas et c’était toujours bien. Voire très très bien.

Un groupe «connu» (là encore tout est relatif, à quoi ça se mesure donc ce truc-là ?) ça coûte cher et ça, Vincent Launay, l’actuel directeur du Temps Machine, me l’a simplement expliqué : «une tête d’affiche coûte souvent plus cher qu’il ne rapporte, question de jauge notamment. Et on n’est jamais sûr à 100 % de remplir la salle de toute façon. Cela veut dire au final moins de concerts, donc priver de dates des groupes «en devenir» et privilégier des groupes déjà bien encadrés qui n’ont pas besoin de nous… Or une SMAC n’est pas faite pour ça.» Dont acte.

Le Temps Machine est en DSP, Délégation de Service Public, donc il y a eu un appel d’offres, un comité s’est réuni pour étudier les dossiers de fond en comble, il a tranché le 27 novembre 2008, il a confié les clés de cet espace à Travaux Publics. En toute logique, même si notre démocratie permet de penser qu’il s’agit d’une bande de potes prétentieux et élitistes qui se font d’abord plaisir entre eux (tout comme cette même démocratie autorise à penser que certains élus sont des bourrins qui ne sortent jamais et regardent Patrick Sébastien tous les week-ends), force est de constater que Travaux Publics font leur boulot et remplissent un cahier des charges et, pour y avoir mis le nez de près à plusieurs reprises et connaître pas mal de gens qui y ont travaillé quelque temps, je n’ai jamais eu la moindre impression de glandouille ni de bordel au Temps Machine.

Là on tombe dans le syndrome de la critique facile, syndrome très français qui consiste à défoncer systématiquement les gens qui ont des responsabilités sans jamais vouloir réellement être à leur place. Que les massacreurs de Travaux Publics, de Terres du Son ou d’Aucard de Tours organisent demain des concerts du même niveau et on pourra comparer.

INTERLUDE (les fumeurs peuvent s’en allumer une s’ils le souhaitent)

Je reproduis ici texto les propos que m’a tenu une personnalité importante de la vie culturelle locale de ces vingt dernières années. Je ne peux la nommer dans la mesure où ces propos sont intervenus dans une correspondance privée et au départ sur un sujet un peu différent.

«Je ne supporte pas ce recours au terme « d’élitisme » à toutes les sauces, les choses sont de qualité ou pas, et à ce titre méritent d’être soutenues, une autre chose est leur accessibilité, leur mixité et le travail qui est fait pour en augmenter la fréquentation et aller vers des publics plus larges.

(…)

«Le propre d’une offre culturelle qui s’efforce de s’adresser au plus grand nombre est de proposer une véritable diversité. Une SMAC se doit d’accompagner la création et de favoriser la découverte et de l’ouvrir. C’est donc bien de la conquête de nouveaux publics qu’il s’agit.»

(…)

«Je persiste et redis que si des critiques peuvent être émises, elles doivent concerner la réalité de l’action culturelle menée par les acteurs et non les choix artistiques qui ne relèvent pas des élus au demeurant, ni des goûts de tel ou tel, mais de la compétence des équipes.»

La culture populaire, c’est chouette !

Oui, c’est génial. Le seul hic c’est que personne n’est foutu de dire ce que c’est exactement. Une tautologie ou un oxymore ? De la «daube intelligente» ? Du «pointu accessible» ? Un truc bien que tout le monde aime (genre le pain de campagne ou le tramway) ? Non, personnellement je ne me risquerais pas à émettre le moindre avis sur la question. D’ailleurs, d’autres que moi s’en sont chargés et je vous laisse par exemple lire la page Wikipédia à ce sujet.

Un programmateur de Smac, c’est quoi ?

En théorie un mec (ou une nana) qui sait mieux que tout le monde ce qui est bien ou pas. Une sorte d’expert en goûts musicaux, censé répondre à un cahier des charges, quand même. Ce qui donne l’équation suivante : contraintes techniques et budgétaires + goûts personnels + cahier des charges = une programmation.

En bref : quelqu’un à qui on demande d’être le plus objectif possible sur un sujet où l’objectivité n’a finalement que très peu de place. Un truc impossible donc.

Autoproclamé tête à claques de la vie culturelle locale, Frédéric Landier aka Rubin Steiner remplit cette fonction depuis l’ouverture du Temps Machine, jamais en reste d’une petite provocation, ce qui a souvent eu le don d’agacer les élus, entre autres. L’homme en question est d’abord un artiste, tout à fait respectable et respecté dans son domaine faut-il le rappeler, et sans vouloir tomber dans de bons vieux clichés (mais un peu quand même), un artiste n’est pas forcément fait pour se retrouver dans ce genre de fonction : mais que diable Rubin Steiner est-il donc allé faire dans cette galère ?

Et puis rappelons quand même que d’autres personnes travaillent au Temps Machine puisque, c’est usant, mais il faut le rappeler encore et encore, une SMAC ne se résume pas à sa programmation (un seule exemple : l’action culturelle, allez voir en cliquant ici).

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Un élu local, c’est quoi ?

Quelqu’un qui a été élu déjà parce qu’ils s’est présenté aux élections et qui, accessoirement donc s’intéresse un minimum au pouvoir (la politique au sens sale) et en théorie au maximum au bien-être de son prochain (la politique au sens propre).

Un élu a des connaissances limitées (si, si, on vous jure) et donc, dans un certain nombre de domaines, il délègue. D’où, entre autres, l’existence plutôt pas bête de DSP, Délégations de Service Public, qui permettent normalement de ne pas avoir à se mêler de certains trucs qu’on confie à d’autres, experts triés sur le volet et/ou potes de membres influents de la commission qui choisit ces délégués. Mais là on est mauvaise langue bien entendu.

Le hic c’est que les élus étant des êtres humains comme les autres, ils ont parfois beaucoup de mal à déléguer et qu’ils peuvent se mêler de temps à autre de ce qui ne les regarde pas vraiment.

Un service public doit-il être rentable ?

Ouille, ouille, ouille, là je sors. Copie blanche. Vous ne voulez pas qu’il rapporte de l’argent, des fois, non plus ? Quoi qu’il en soit, si on commence à vouloir diviser le budget de fonctionnement d’une SMAC par le nombre d’entrées payantes aux concerts qu’elle organise (Philippe Briand l’a fait, ça donnerait 136 euros), on entre dans la fameuse «logique» de l’âge du capitaine dans les problèmes de mathématiques.

Lier une programmation à la «rentabilité» d’une salle de spectacles c’est un peu comme, dans une bibliothèque de prêt, commencer à ne plus commander certains ouvrages parce qu’on sait qu’ils seront très peu empruntés : c’est une logique particulièrement dangereuse qui peut dans l’absolu mener à une sorte d’eugénisme culturel et donc à un appauvrissement intellectuel généralisé.

De plus, à y regarder de près (c’est pas difficile, on vous met le cahier des charges, il fait 5 pages et se lit en 10 minutes), le label SMAC est assez difficilement compatible avec cette idée, l’un de ses piliers étant l’accompagnement et la diffusion de groupes et d’artistes «peu ou pas diffusés». Donc peu ou pas connus. Donc attirant plus difficilement les foules que Serge Lama ou Jenifer. CQFD.

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La fréquentation, nerf de la guerre ?

Ben oui un peu quand même, il faut relativiser et être honnête. Mais il faut d’abord voir que les gens ne se déplacent pas facilement et ce pour mille raisons (vie moderne hyperactive largement en tête, manque de curiosité chronique sur la deuxième marche du podium).

Vous pourrez faire une programmation la plus éclectique possible, pratiquer des tarifs corrects (combien sont prêts à mettre 50 euros dans le concert d’un artiste connu mais surtout pas 5 fois 10 euros pour aller découvrir des artistes moins connus ?), voire faire du gratuit, passer sur tous les médias locaux, distribuer des flyers et des affiches dans des lieux stratégiques, vous pourrez TOUJOURS avoir la désagréable surprise de vous retrouver avec deux pelés et trois tondus à votre événement.

Ce qui, là encore, ne fait pas forcément de vous un abruti fini, ni un organisateur miteux.

Mais si les gens n’ont pas envie de venir, on ne peut pas non plus les forcer. Car même si dans le label il est clairement dit qu’il faut «offrir un lieu de vie ouvert à la diversité de populations locales», cela ne signifie pas toujours hélas, que lesdites «populations locales» aient envie de franchir le seuil de ladite SMAC… Le boulot est donc aussi «d’aller les chercher» comme le dit Yann du Temps Machine dans le reportage vidéo ci-dessous. Un boulot titanesque à long terme, inquantifiable.

Merci à notre partenaire TGA Production pour nous avoir sorti de ses archives ce reportage de 6 minutes tourné au printemps 2011.

Des chiffres du ministère datant de 2008 indiquent entre autres choses que la fréquentation annuelle moyenne d’une SMAC est de 11.800 entrées. Les 10.000 entrées du Temps Machine qui n’a que trois ans d’existence n’est donc pas un si mauvais «score», d’autant plus que son accessibilité n’a été facilitée par le tramway que depuis un an seulement (et que les travaux dudit tramway ont dû sacrément dissuader un certain nombre d’habitants de l’agglo d’aller passer des soirées à Joué-lès-Tours). Il faut donc patienter un peu avant de jeter le bébé avec l’eau du bain et voir ce que donnera le Temps Machine au bout d’une dizaine d’années d’existence, échelle temporelle raisonnable pour ce genre d’équipement culturel.

USKT, 29 octobre 2014.

Crédits photos : USKT pour 37° Légende : visites scolaires du Temps Machine + façade.

Oh oui ! En fait ce long article n’était qu’une excuse pour pouvoir se revoir pour la 30e fois le reportage mythique de Rodolphe Couthouis lors de l’inauguration du Bateau Ivre… heu, non, pardon, de Le Temps Machine.

L’auteur, c’est qui ?

J’ai été un temps responsable bénévole de la com (entendez : rameuteur de spectateurs) et de l’accueil des spectateurs pour un petit théâtre parisien, puis co-gérant et co-programmateur d’une autre petite salle privée (mais un tantinet subventionnée) en province pendant 5 ans, et aussi créateur et gérant de deux galeries (une subventionnée Drac/Région/CG/Ville, l’autre privée à 100 %, à Tours de 2011 à 2013).

Je suis donc plutôt bien placé pour savoir à quel point c’est dur de faire venir des gens dans un lieu culturel.

Côté Temps Machine, je suis tout à fait crédible : j’y suis allé au moins une fois dans ma vie, je peux même vous dire comment on fait pour y aller ; ça vous en bouche un coin, hein ? Plus sérieusement, n’étant pas souvent à Tours le week-end, je n’y vais que 4 ou 5 fois par an pour des concerts, plus des visites qui n’ont rien à voir avec des concerts : une visite complète (dont une avec des lycéens ici), un reportage sur les travaux du patio (épisode 1, épisode 2, épisode 3 ici).

 

 

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