Culture

Rentrée au Centre Dramatique Régional de Tours : le Théâtre à Cru (re)mixe les mythes

Naître et renaître, encore et toujours. Pour inaugurer cet an II de l’ère Jacques Vincey au Théâtre Olympia («TO» pour les intimes), le dramaturge et metteur en scène tourangeau Alexis Armengol s’attaque à de nombreux thèmes sociologiques, littéraires et philosophiques dans sa création «A ce projet personne ne s’opposait», parmi lesquels cette pensée de Roland Barthes, dans Mythologies, justement, selon laquelle l’humanité est enfermée dans «une identité infiniment recommencée».

Malgré une ambiance qui flirte avec l’absurde – on pense un peu à Beckett, à la violence furieusement décomplexée des frères Coen, aux dialogues millimétrés jusqu’à épuisement du langage de Shakespeare, puis les références se bousculent jusqu’à disparaître – on assiste à un premier acte fondateur qui ressemble plus ou moins à une fresque mythologique «classique», même si les dialogues secouent pas mal (les zygomatiques aussi, avec notamment cette irrésistible leçon de Zeus à Pandore pour qu’elle se rappelle bien qu’il ne faut surtout pas ouvrir sa boîte, entre condescendance sexiste et pédagogie primaire dans le style leçon de phonétique dans My Fair Lady).

Reprenant à son compte avec une espiègle liberté le mythe de Prométhée et de Pandore, cette tragi-comédie en deux actes radicalement opposés (sur la forme, pas sur le fond) questionne sur la transmission, la difficile communication (le combat entre l’Homme et les mots s’y avère particulièrement féroce), le vivre ensemble (ou pas) et l’écologie au sens large, le tout accompagné d’une violence qui virevolte dans un étourdissant ballet.

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Dans une pièce dense mais accessible, à la fois légère et dérangeante, drôle et tragique, source d’inquiétude comme d’espoir, Alexis Armengol, épaulé par la fine plume du poète Marc Blanchet, donne à voir l’Homme comme un être certes soumis à une menace extérieure constante et polymorphe, encore plus dangereuse quand elle est sournoise, mais aussi en proie à un dialogue intérieur complexe et sans fin, qui mène (ou pas) à la résistance. Après avoir posé une matrice contraignante dans le premier acte, l’auteur rend le spectateur voyeur en ouvrant dans le second une fenêtre sur une sorte de laboratoire où un groupe d’hommes gère tant bien que mal ce lourd héritage (on rappelle au passage que parmi les nombreuses saloperies contenues dans la boîte de Pandore, chantées avec rage par le personnage Force & Pouvoir, on trouve quand même l’espérance, hein).

Un autre poète, l’Irlandais Yeats disait joliment «éduquer ce n’est pas remplir un vase, mais allumer un feu» : ce feu sacré de la connaissance que Prométhée a volé pour le confier aux hommes peut parfois apparaître comme un cadeau empoisonné, qu’on a du mal à entretenir, à manipuler sans se brûler et/ou à raviver quand il se meurt. Et accessoirement un machin qu’on vous convoite ou qu’on voudrait museler, confisquer pour toujours au commun des mortels.

La pièce d’Armengol qui use et abuse du microphone (et si la solution pour mieux résister c’était déjà de tous courir s’acheter un microphone ?) s’achève sur une humble et lumineuse leçon d’humanité : après avoir observé un groupe d’êtres humains balbutiants et fragiles s’acharner à (re)construire le Monde malgré leurs différences, malgré le langage (à la fois obstacle et solution) et la présence pernicieuse d’un «sympathique» empêcheur, on assiste au discret avènement d’un nouveau règne, celui de la résistance, fût-elle en perpétuelle gestation, telle un feu qui couve.


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Interview d’Alexis Armengol, co-auteur et metteur en scène de la pièce «A ce projet personne ne s’opposait»

 37 degrés : Quelle place occupe la tragédie grecque dans votre parcours ?

Alexis Armengol : C’est plutôt une nouveauté pour moi. Plus que la tragédie grecque, c’est plus le mythe de Prométhée qui m’intéressait. Ce qui me faisait rêver, c’était ce don fait à l’Humanité : l’art, la science, la technique… la possibilité de se réaliser, d’être et de faire. Mais dans le mythe de Prométhée, il y a une partie qu’on oublie souvent c’est qu’après avoir volé ce feu de la connaissance, il voulait aussi voler la politique pour la donner aux humains. C’est-à-dire l’art de vivre ensemble et de savoir se servir avec sagesse de la technique. Mais Prométhée a été pris avant, du coup l’Homme s’est retrouvé avec ce premier don. Et la question est : qu’est-ce qu’on en fait ?

37 degrés : Sujet qui reste évidemment d’actualité. Comment avez-vous choisi de faire le lien avec notre époque ?

Alexis Armengol : Au théâtre, il est toujours intéressant d’être en prise avec le monde actuel, sans pour autant être prisonnier de l’actualité. Il faut prendre du recul sinon on peut vite perdre le côté poétique et dramaturgique des choses. Mais plutôt que prendre du recul, je dirais qu’il faut surtout décaler, ne pas prendre les thèmes d’actualité de manière brute et frontale, sinon ça ferme tout. La mythologie permet ceci.

37 degrés : Vous avez toujours aimé la mythologie ?

Alexis Armengol : Oui, depuis très longtemps, mais c’est la première fois que je travaille avec. Au-delà de la mythologie, c’est la symbolique qui me touche beaucoup, j’ai toujours aimé ça. C’est la première fois que je travaille sur quelque chose d’un peu plus grand que le réel. Sur la forme, jusqu’à maintenant, j’avais toujours travaillé sans véritables personnages, sans histoire, avec une scénographie assez spontanée, des décors qui bougent, un théâtre de plateau, avec pas mal d’adresses au public. Cette fois-ci j’ai eu envie d’autre chose, j’ai eu envie de réinterroger tout ça et de prendre des vrais personnages. Je me suis demandé : «c’est qui Prométhée ?», «c’est qui Pandore ?».

37 degrés : Vous avez choisi de construire cette création en deux parties. Une première très onirique qui reprend le mythe, certes revisité, mais narratif et «en direct», puis une seconde partie qui bascule dans un univers totalement différent ?

Alexis Armengol : Oui dès le départ j’ai eu cette idée de grand écart, même si je sais que ça déstabilise. Théâtralement parlant j’aime bien ça. Mais pour moi le mythe n’a d’intérêt que s’il résonne avec notre époque. Je ne me vois pas rester dans la restitution pure et dure, dans la fresque qui donne juste envie de se replonger dans l’univers des mythologies. Je me suis posé les questions suivantes : Qu’est-ce qu’il nous reste de Prométhée ? Qu’est-ce qu’il nous reste de cette flamme, de cette résistance, de cette rébellion et de cette espérance ?

37 degrés : Comment définiriez-vous cette espérance ?

Alexis Armengol : C’est nous, à partir du moment où on continue de penser, d’agir, d’être en éveil, de lutter, de se mobiliser… De militer aussi. Comment réinventer un nouveau monde. Je pense que si on ne fait pas tout ça sur l’air de la connerie, du second degré, il y a énormément de danger. J’ai essayé d’un côté de ne pas être que dans la connerie sinon on ne raconte rien, mais d’un autre côté j’ai aussi essayé de ne pas être sentencieux, de ne pas donner de leçons. Ce sont des thématiques brûlantes et dont les mots ont été un peu épuisés. Du coup, il y a cette quête aussi : comment retrouver des mots ? Car beaucoup de mots ont été vidés par la politique, par la presse, par nous tous… On a du mal.

37 degrés : Justement on voit dans les deux parties de la pièce une grande difficulté de communiquer, qui prend différentes formes, drôles ou moins drôles. Les hommes et les femmes ont souvent du mal à faire des choses ensemble, à vivre «en compagnie», d’abord parce qu’ils ont du mal à trouver les mots précis pour décrire ce dont ils ont vraiment envie.

Alexis Armengol : C’est ça. Le message de l’espérance qui reste dans la boîte de Pandore c’est ça : pas forcément de trouver, mais au moins de continuer à faire ensemble pour chercher, pour avancer. Il est là, l’espoir. Je viens d’une famille, notamment du côté de ma mère, qui est très militante : j’aime ce côté expérimental, balbutiant, qui peut être ridicule, on a des conflits, on n’arrive pas à formuler, on dit des conneries. Mais c’est nécessaire pour arriver à quelque chose et déjà de se dire «par où on commence ?». Formuler la toute première idée est absolument essentiel dans toute réflexion de ce genre.

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37 degrés : Dans la seconde partie on a affaire à un groupe d’hommes et de femmes qui doivent redémarrer le monde, à commencer par le redéfinir, comme des survivants, à partir d’un lieu un peu clandestin… Pouvez-vous nous parler de cet «anéantissement de l’humanité» qui est le programme initial des dieux contrecarré par Prométhée ?

Alexis Armengol : Au-delà de cet anéantissement global, j’ai voulu aussi parler de l’anéantissement de l’humanité qui se trouve en chacun de nous. Ce bruit permanent, ce flot d’informations, le poids du travail, de l’administration, les contraintes en tout genre : quel espace nous reste-t-il pour trouver cette étincelle qui démarre tout ? C’était ça aussi notre point de départ. Et si on émettait du silence ? Pour voir ce qui en sortirait.

37 degrés : Vous n’avez pas l’habitude de travailler avec un scénographe, pour construire quelque chose de très structuré. Comment s’est passée cette première collaboration avec Marguerite Bordat ?

Alexis Armengol : Avant ça j’avais plutôt une pratique de bidouilles, avec des trucs qu’on transporte, un peu la loi du bordel. J’avais envie cette fois d’une scénographie qui puisse aussi être une machine à jouer. On a beaucoup parlé pendant notre résidence d’écriture dans le Jura, puis à La Chartreuse. Marguerite a eu envie de quelque chose où on puisse se dire au départ qu’il n’y a pas de décor. Rémi le régisseur général disait que ça faisait du bien d’avoir un décor qui n’est pas fragile, qui est fait pour être bousculé, habité, qui peut être mouillé, sali, qui se patine, qui peut s’abimer. Comment on peut trouver la vie à partir du plateau ? Je suis très très content de cette scénographie. Elle interroge en plus la pratique théâtrale, le jeu, la dramaturgie : comment on reste vivant là-dedans ? J’aimais bien l’idée pour l’acte 2 d’un lieu qui n’existe pas vraiment, un peu comme le «demi-étage» dans John Malkovitch. Un espace clandestin, qui émet de nulle part. Et vers on ne sait où…

37 degrés : Pouvez-vous nous parler de ce personnage central qui incarne la violence, soit verbale, soit physique, soit idéologique ?

Alexis Armengol : Oui c’est Force et Pouvoir. Ce n’est pas vraiment un personnage. Le vrai pouvoir, on ne le voit jamais. A notre époque par exemple, on dit «c’est le gouvernement», «c’est la finance»… Mais c’est invisible. Sinon ce serait trop facile : on lui couperait la tête et ce serait fini. Ce personnage incarne le bras armé de Zeus, il représente la menace permanente, il peut même apparaître comme sympathique, comme dans la seconde partie, il est au milieu du groupe, il se fond dans le décor, mais il est va-t-en-guerre, il complique les choses et il reste obsédé par des détails comme l’instinct de propriété, la croissance à tout prix. Il est le grain de sable.

Un degré en plus

> La politique du Théâtre Olympia est de toujours garder des places pour celles et ceux qui ne s’y seraient pas pris assez tôt pour réserver et qui auraient une soudaine envie de voir un spectacle… Il reste donc des places pour «A ce projet personne ne s’opposait», joué au Théâtre Olympia jusqu’au 9 octobre : www.cdrtours.fr

> D’autres photos du spectacle :

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