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Regards #73 « Un amour impossible »

Dans Regards, retrouvez l’avis de Stéphanie Joye sur quelques films à l’affiche dans les cinémas tourangeaux. Histoire de vous donner envie, à votre tour, d’aller passer un moment dans les salles obscures.


Un amour impossible (Drame français)

De Catherine Corsini (co-scénariste du film avec Laurette Polmanss)

Avec Virginie Efira, Niels Schneider, Jehnny Beth, Estelle Lescure, Pierre Salvadori, Iliana Zabeth, Coralie Russier, Catherine Morlot

Adapté du roman éponyme de Christine Angot (2015, éditions Flammarion)

L’histoire relate celle, autobiographique, de l’auteure du roman et de ses propres parents.

Fin des années cinquante. Rachel et Philippe ont la vingtaine lorsqu’ils se rencontrent dans un bal à Châteauroux. Elle est secrétaire à la Sécurité sociale, très belle femme, juive, issue d’une classe sociale modeste de province. Il est un grand bourgeois parisien – issu d’une famille fortunée – traducteur, cultivé, séduisant. Il ne veut pas le mariage et veut être libre. Leur passion ne dure pas, mais Rachel met au monde une petite fille, Chantal, qu’elle élève seule. Philippe va et vient au gré de ses envies, délaissant Rachel des mois, des années, refaisant surface d’autres, et, malgré son comportement ordurier, elle lui retombe chaque fois dans les bras. Si elle ne parvient guère à garder cet homme, elle mène sa bataille pour que sa fille porte son nom. Une décennie plus tard, lorsque Philippe manifeste enfin de l’intérêt pour Chantal, cette quête de reconnaissance de paternité ouvre les portes vers la sordidité : l’inceste.

Adaptation fidèle, délicate et stupéfiante du roman de Christine Angot, Un amour impossible met notamment en scène une jeune actrice prometteuse, Estelle Lescure, qui incarne la romancière à l’âge adolescent. En voix off, Christine Angot, la « vraie » victime, narre son histoire, celle d’une enfant qui, devenue jeune fille, est abusée par un père qui a refusé de la reconnaître et de l’élever. Catherine Corsini filme cette vie brisée, de l’enfance à l’âge adulte (la trentaine), tout en dressant le portrait de la mère (Rachel, époustouflante et lumineuse Virginie Efira) et du père (Philippe, excellent Niels Shneider en homme sublime et perfide). On suit Rachel des années cinquante à sa retraite, au cœur de son histoire d’amour, démesurée et toxique, avec un pervers narcissique qui l’humilie insidieusement et « la tient » par la passion, charnelle, dévorante. Rachel, involontairement célibataire, accepte tout au point d’être aveuglée (sauf dans son combat d’opiniâtreté). Son aveuglement perdure dans le temps, même dans l’effroyable, l’inacceptable, l’indicible.

Le titre du roman et du film, « Un amour impossible », traduit bien ce qui se joue entre le couple parental, mais le rapport mère-fille prévaut au final. Ce rapport est un amour qui s’étiole avec le temps, à cause du poids, incommensurable, du drame familial. Rachel a vu grandir sa fille joyeuse, vive, pleine d’esprit. Meurtrie, elle a fait preuve d’un immense courage (elle a même évolué dans sa condition sociale, professionnelle). La tendresse et la complicité ont été les moteurs du binôme fusionnel qui est analysé méticuleusement, intimement, et qui tisse une trame puissante. Avec l’arrivée aux pleins pouvoirs du père, tout chavire. Le démon réapparait, et la colère nous envahit alors que Rachel pouvait arriver à ses fins. Le destin des deux femmes est anéanti par un homme abject qui abuse de sa fille (une fois qu’elle se nomme comme lui, elle est alors en sa possession…). Niels Schneider incarne brillamment le rôle du mâle dominateur sur la femme fragilisée, démunie, qui doit se battre, comme tant de femmes se battent toujours aujourd’hui pour vivre dignes. Chantal rejette sa mère, devient dure. Rachel est en dépression, elle se retrouve seule et ne comprend pas ce qui se passe lorsque sa fille monte en voiture avec son père chaque week-end et pour des vacances. Catherine Corsini, suggestive, a la délicatesse de contourner la teneur de ces retrouvailles, de ne rien montrer d’autre que ce qui transparait du point de vue de Rachel.

Les deux femmes devront attendre que cette dernière ait la soixantaine pour crever l’abcès, parvenir au pardon rédempteur, comprendre leur humiliation sociale commune, tirer une force incommensurable de leurs souffrances et de leurs épreuves. C’est Jehnny Beth (poignante, incisive et parfaitement à cran) qui interprète le rôle de Chantal adulte, écrivaine, porte-parole de Christine Angot et de la liberté des femmes. Virginie Efira, si brillante dans Elle de Paul Verhoeven ou encore dans Victoria de Justine Triet prouve que, décidément, son talent est à la mesure de sa beauté et de son charisme. Son rôle dans Un amour impossible est d’une force de conviction ahurissante. Et c’est bien évidemment son plus beau rôle.

Catherine Corsini a à cœur de montrer des personnages féminins complexes qui décrivent une époque et résonnent dans la lutte des femmes de notre temps (Karin Viard dans La nouvelle Eve, Cécile de France et Izïa Higelin dans La belle saison : toutes des femmes libres). Raconter sobrement sur une cinquantaine d’années la vie d’une femme aveuglée puis traumatisée par l’inceste de sa fille est une prouesse filmique. 2h15 pour évoquer une telle histoire, à l’ampleur tragique et révoltante, n’est pas trop long. Cinquante ans de quête de liberté d’âme. Au sortir de ce film magnifique, on a envie de pleurer et de crier de rage à la face du monde.

NB : La carrière de Catherine Corsini réalisatrice, c’est plusieurs nominations dans de prestigieux festivals de films (dont Cannes), pour La répétition, Les ambitieux, Les amoureux, Trois mondes, La nouvelle Eve, La belle saison et Un amour impossible. La cinéaste est aussi comédienne.

Un film à l’affiche aux Cinémas Studio (Toutes les informations utiles sur leur site internet) et aussi dans les cinémas CGR de l’agglomération (toutes les informations utiles sur leur site internet).

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