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Regards #72 « Le grand bain » et « En liberté »

Dans Regards, retrouvez l’avis de Stéphanie Joye sur quelques films à l’affiche dans les cinémas tourangeaux. Histoire de vous donner envie, à votre tour, d’aller passer un moment dans les salles obscures.


Le grand bain (Comédie dramatique française)

De Gilles Lellouche

Avec Mathieu Amalric, Guillaume Canet, Benoît Poelvoorde, Philippe Katerine, Jean-Hugues Anglade, Alban Ivanov, Thamilchelvan Balasingham, Félix Moati, Virginie Efira, Leïla Bekhti, Marina Foïs, Mélanie Doutey, Claire Nadeau …

Sélection officielle hors compétition au Festival de Cannes 2018

Au bord du grand bain, « parés » à effectuer leurs entraînements de natation synchronisée, un groupe de huit hommes, âgés de 37 à 53 ans, plonge chaque semaine dans un flot de bonheur. Dans un moment où ils prennent du recul sur leurs existences, fragiles sur les plans amoureux, familiaux et professionnels. Ils s’en parlent tous ensemble, au sauna comme dans un bar, pour une « after ». Alors chaque semaine, Bertrand, Laurent, Marcus, Thierry, Simon, John, Basile et Avanish ont des espoirs. Des espoirs de se voir grandir et de s’épanouir. Et il y a Delphine, leur coach ancienne championne, pas mal dépressive elle aussi, dans son genre. Celle-ci va devoir se faire remplacer un temps par son ex-coéquipière de nage, Amanda, devenue paraplégique, et dont la « méthode » nettement plus rageuse diffère complètement de la sienne. Tyrannisés, travaillés au corps et au mental pour aller concourir aux championnats du monde de natation synchronisée en Norvège, les garçons tiennent le coup. Et ils vont développer en eux de grandes forces : soutien mutuel, estime de soi, accomplissement personnel, joie et liberté.

Casting extraordinaire, acteurs hilarants, intrigue à la dimension poétique, scénario solide, dialogues drôles et soignés : Le grand bain est une excellente comédie. Dans son abord solidaire, il est plus sensible que le Rasta rockett de Jon Turteltaub (1994), où il est question d’une improbable équipe jamaïcaine de bobsleigh concourant aux Jeux Olympiques d’hiver de Calgary. Dans sa fantaisie, il est aussi loufoque que The full monty de Peter Cattaneo (1997), dans lequel une bande de copains chômeurs se lance dans un show de Chippendales. C’est à partir d’un documentaire visionné à la télévision que Gilles Lellouche s’est intéressé à la natation synchronisée, habituellement réservée aux femmes. Pour sa première réalisation en solo, il choisit de mettre en avant cette discipline en versant masculin.

Le grand bain porte un regard bienveillant sur ses personnages, solitaires et malheureux, qui traversent une crise dans leur milieu de vie. On sent que cette comédie sociale est très liée à la personnalité de Gilles Lellouche, car il montre des hommes qui s’écoutent avec attention et empathie, qui partagent et ne se jugent pas. L’amitié se solidifie au fur et à mesure des retrouvailles lors des entraînements. Tous à la dérive, vulnérables, dépressifs, les « anti-héros » du film révèlent le « mâle-être » contemporain (ou l’ère du spleen masculin, chez la classe moyenne). Ils ont des problèmes d’argent, des poids familiaux, des rêves impossibles, connaissent l’isolement, la pression et l’ennui au travail. Mathieu Amalric est employé par son beauf’ méprisant tenant un magasin de meubles, et carbure au mélange Xanax/Miel Pop’s. Benoît Poelvoorde est le boss surendetté rabaissé par son employé. Philippe Katerine se traine la patte à ranger les bouées de la piscine et se désigne non-puceau. Ou, encore, Jean-Hughes Anglade, cantinier rockeur loser, fait honte à sa fille … Aux corps « normaux », bedaines poilues et mines défraîchies, ces mecs en slips et bonnets de bain moulants ont bien des difficultés dans leurs rapports hommes/femmes. Et les rôles féminins ne sont pas en reste (Claire Nadeau en mère irascible et malade, Mélanie Doutey en belle-sœur langue de vipère, Marina Foïs en femme alarmée, Virginie Efira en entraîneuse alcoolique et dépressive, Leïla Bekhti en coach gueularde et sadique –génialissime !). Au total, on rit vraiment, avec bonheur et attendrissement.

NB : Gilles Lellouche a auparavant tourné deux premiers films : Narco (2004, co-réalisé avec Tristan Aurouet), et Les infidèles (2012, film à sketchs co-réalisé avec Emmanuelle Bercot, Fred Cavayé, Alexandre Courtes, Jean Dujardin, Michel Hazanavicius, Éric Lartigau et Jan Kounen)

Un film à l’affiche aux Cinémas Studio (Toutes les informations utiles sur leur site internet) et aussi dans les cinémas CGR de l’agglomération (toutes les informations utiles sur leur site internet).


En liberté ! (Comédie policière française)

De Pierre Salvadori

Avec Adèle Haenel, Pio Marmaï, Damien Bonnard, Vincent Elbaz, Audrey Tautou

Présenté et nommé plusieurs fois à La Quinzaine des Réalisateurs du Festival de Cannes 2018 –

Lauréat Prix SACD

Santi est statufié et vénéré sur la place publique, tel un flic héroïque. Un braquage avait mal tourné huit ans plus tôt. Santi était en vérité un ripou, et c’est ce que découvre sa veuve, Yvonne, restée seule avec leur petit garçon. Profondément choquée d’apprendre que, par la faute de son défunt mari, un innocent (bientôt relaxé) a purgé une peine de prison pour le vol des bijoux, cette inspectrice de police décide de retrouver ce dernier et de lui rendre justice.

En liberté est un excellent polar, déjanté et jouissif. Son ressort comique est démentiel, mais, aussi, la profondeur de son propos nous touche, et ce, au cœur de deux thèmes qui tournent autour d’Yvonne, le personnage central.

D’une part, à travers la représentation du père. Yvonne (incarnée par Adèle Haenel, une des meilleures actrices de sa génération) conte à son fils chaque soir les exploits de son père, en lui décrivant, sur un ton toujours différent, une scène de baston furieuse entre flics et voyous dans un appartement. Elle use de son stratagème (faire passer Santi pour un surhomme) pour amoindrir la souffrance du deuil. Mais, ayant découvert la vérité sur lui, elle va prononcer des discours de pré- endormissement de moins en moins glorieux.

D’autre part, au cœur du triangle amoureux. Yvonne peut compter sans faille sur son collègue Louis (Mathieu Bonnard, formidable en amoureux tendre et ébahi, à tendance déconcentré et ahuri, surtout durant un interrogatoire avec un tueur psychopathe). Ami de toujours, parrain de son fils, Louis aime Yvonne et la protège autant qu’il le peut. Car il voit bien qu’il y a danger pour elle à vouloir aider Antoine à tout prix. En effet, Antoine (l’innocent, interprété de façon barge et hébétée, très drôle, par Pio Marmaï) pète les plombs avec sa liberté retrouvée, qui le rend d’humeur massacrante à tendance cannibale. Ce qui effraie sa pauvre femme (Audrey Tautou, toute en simagrées, avec un jeu fin et nuancé). De plus, il s’éprend d’Yvonne (et réciproquement), mais la croit autre que flic …

Pourquoi ce film est-il une si grande réussite ?

Si Quentin Tarantino (avec Les huit salopards) et les Frères Cohen (Ladykillers) réussissent à rendre hilarantes des scènes d’hémoglobine et de décrochage de mâchoires (mais dans le jusqu’au-boutisme du trash), c’est notamment parce que les ingrédients du tragi-comique sont savamment dosés et parfaitement orchestrés. Pierre Salvadori a pris de gros risques et excelle dans En liberté, son dixième film, en incluant au cœur du rire des ingrédients burlesques, grinçants, violents, voire macabres. Il réussit à nous procurer un immense plaisir, ininterrompu, grâce au comique de situation et de répétition (bagarres, explosion de dents, morsures d’oreilles, allers et venues d’un psychopathe au commissariat…). On jubile ! Les scènes de bastons entre Santi (Vincent Elbaz, hilarant) et les voyous de l’appart’, multipliées et revisitées, ponctuent le film et sont à se rouler par terre de rire. Inventif, étonnant, En liberté est un ovni du cinéma français, qui mêle habilement polar noir, romance subtile et très grande comédie. A la fois poétique, inattendu et ultra rythmé, il ne nous lasse jamais, nous offre des dialogues savoureux, et des prestations de comédiens magnifiques. Selon Bergson, dans Le rire, « Il n’y a pas de comique en dehors de ce qui est proprement humain (…) Le comique s’adresse  à l’intelligence pure ». Cela traduit bien En liberté, dont on se rit bien de chacun des personnages, et qui, dans tout son ensemble, fait preuve d’une très grande intelligence.

NB : Filmographie sélective : Dans la cour (2014), Hors de prix (2006), Les apprentis (1995) …

Un film à l’affiche aux Cinémas Studio (Toutes les informations utiles sur leur site internet) et aussi dans les cinémas CGR de l’agglomération (toutes les informations utiles sur leur site internet).

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