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Passion Renaissance, au cœur du bal de l’Hôtel de Ville de Tours

Depuis plus de deux décennies, chaque année, la salle des fêtes de l’Hôtel de Ville de Tours offre un formidable voyage dans le temps à des centaines de convives, le temps d’une soirée. Piloté par le Conservatoire (notamment son département de Musique Ancienne), Musica Ficta et l’association de la Scénoféérie de Semblançay, le Bal Renaissance permet à toutes et tous d’apprendre à maîtriser les pas de l’époque et de se prendre, pour quelques heures, pour une duchesse ou un comte. Cette année, nous avons également tenté l’expérience. En costume, s’il vous plait.

Il est 20h30. On quitte le XXIème siècle et sa pluie pour pénétrer dans la partie la plus ancienne de l’Hôtel de Ville de Tours. Elle date du XIXème siècle mais les premières personnes que l’on y croise semblent tout droit débarquer du XVIème siècle, l’époque de François Ier, de Léonard de Vinci…

Au bas du grand escalier, un groupe en costume vient d’arriver du Perche. Ils sont une douzaine et font partie de l’association Capriole, spécialisée dans les reconstitutions du Moyen-Âge et de la Renaissance mais c’est la première fois qu’ils viennent à Tours pour cet événement. Julien s’occupe notamment de réaliser les costumes, un travail d’orfèvre mené en lien avec des recherches historiques : « par exemple, cette robe est la copie d’une pièce présentée dans un musée de Berlin » nous explique-t-il en désignant une de ses accompagnatrices.

L’équipe chine les tissus sur les brocantes, à défaut de trouver de la soie. Elle dispose aussi de peaux, dont deux vraies. Il faut également s’adapter aux tailles de la vingtaine de membres de l’association : ainsi, toutes les robes n’ont pas de corset et il y a des épingles pour remplacer les aiguilles de l’époque et ne pas se piquer. Par ailleurs, de nombreux détails sont effectués à la main, tels les galons et les fraises. Quant aux coiffures, elles sont étudiées de près à partir de portraits et ça va jusqu’à la maîtrise d’une technique de couture pour attacher les cheveux.

Avant l’ouverture des portes de la salles des fêtes où se déroule la soirée, il nous faut trouver notre costume dans la salle des mariages. 2 000 pièces sont disponibles, créées par les bénévoles. Ils sont une vingtaine présents ce samedi pour nous guider dans notre choix et nous aider à revêtir les vêtements, ce qui n’est pas une mince affaire avec les boutons dans le dos ou certains éléments très longs.

Notre guide nous présente une première rangée de tenues, nous conseille l’une d’elles, très colorée, richement décorée. « L’objectif c’est que vous vous sentiez bien, pas trop serré. » Raté, elle est trop petite. La suivante ? Un peu terne à notre goût et, de toute façon, il n’y avait pas de ceinture pour la faire tenir correctement. Dommage, le petit sac à main proposé comme accessoire aurait été du plus bel effet pour y ranger le carnet et le stylo entre deux pas de danse. Finalement, on opte pour un ensemble en partie en velours, avec d’élégants boutons dorés. « Vous avez l’air d’un baron » nous dit-on. Puis, lorsque l’on ajoute la coiffe, « …ou d’un archevêque. » Monseigneur De Collet, ça sonne pas mal.

Le hic : on a gardé les baskets et les chaussettes. Ça dénote un peu avec l’ensemble… Il faut aussi faire gaffe à bien remonter le bas au-dessus du nombril : « on voit ton ventre, là » dit Claire, qui se prête aussi au jeu avec son appareil photo et a passé une robe jaune évasée du plus bel effet, « mais il me manque un collier. » La lanière de l’appareil photo fera l’affaire…

A nos côtés, un jeune convive a aussi du mal à trouver un costume à sa taille mais finit par jeter son dévolu sur une pièce à rayures marine et blanches (la marinière de la Renaissance ?). Derrière la penderie, un homme demande : « et donc ça, je dois le porter avec un collant ? », « Oui ! »

Nous voici maintenant dans le grand bain, au cœur de la fête qui a débuté pendant que l’on se pomponnait. Au moins 200 personnes présentes en début de soirée, peut-être un peu moins que d’autres années, « mais parfois on était trop nombreux ce qui n’était pas pratique pour danser » confie un habitué. Dans la foule, peu de personnes en tenue de 2018, et près de la moitié de l’assistance est venue avec ses propres vêtements.

Alors que deux rondes partagent l’espace et évoluent sur le parquet, on entame la discussion avec Lauren, venue de Tours Nord avec ses deux enfants de 5 et 8 ans, tous en costume : « c’est la troisième fois que je participe. La première c’était en amoureux. Avec mon mari nous sommes des habitués des jeux de rôle. Je ne connais pas forcément les danses, souvent j’improvise mais c’est assez basique. » Sa grande fille vient pour la deuxième fois, après une première expérience convaincante. En revanche le petit dernier préfère garder les yeux sur son smartphone.

Sur scène, l’animateur met du cœur à l’ouvrage pour chauffer la foule et lui expliquer à quoi s’attendre : branle simple, branle double, pavane, gaillarde… On ne comprend pas encore tout, on observe…

Fred nous donne quelques clés pour y voir un peu plus clair. Il vient là depuis 5 ans, il est monté sur scène pendant la soirée et ne s’est jamais fait prier pour participer aux danses : « chaque danse à son nombre de pas et son comportement. Par exemple, la pavane permet de se rencontrer, et la gaillarde de montrer que l’on a bien travaillé, que l’on sait bien danser. Mais attention, à la Renaissance on ne se mélangeait pas, c’était mal vu d’inviter quelqu’un d’un autre statut social même si tout le monde participait à ces soirées. »

Autre code, pour les messieurs, dans les rondes « la cavalière est à droite. Si par hasard on se retrouve avec une dame à sa gauche, ce n’est pas sa cavalière. »

Réputé dans toute la région voire dans toute la France, le Bal Renaissance de Tours est notamment animé par les élèves du Conservatoire, et des professionnels des musiques anciennes « de niveau européen ». Participation notamment de la compagnie Outre Mesure.

Dans l’assistance, sans doute plus de femmes que d’hommes et pas mal de jeunes. Robin, l’animateur de la soirée depuis ses débuts il y a 23 ans, confirme : « le public se rajeunit. » Léna, violoncelliste, est venue de Paris avec son petit copain flûtiste pour voir un ami se produire sur scène. Le couple costumé fait une tête bizarre au moment où Robin explique le programme mais garde le sourire : « c’est notre première fois… On se débrouille. » D’autres participent à une dizaine de rassemblements similaires dans l’année.

Au cas où, pour les novices, tous les ans des cours sont organisés le samedi matin pour assurer ni vu ni connu le soir venu. D’ailleurs, au XVIème siècle, « les danseurs avaient un niveau professionnel et s’entraînaient parfois plusieurs heures par jour » signale Fred.

On l’a dit, à la Renaissance on faisait attention de ne pas se mélanger. Paradoxalement, au Bal Renaissance de 2018, on ne se pose plus du tout ce genre de question. « Il y a un grand brassage social » confirme Robin.

Au bout de quelques minutes, nous voilà donc invité à rejoindre une ronde où il manquait un homme. Pas le temps de réfléchir, juste une seconde pour poser le carnet et le crayon et nous voilà lancé. Heureusement, la prestation est suffisamment longue pour que l’on apprenne tranquillement à maîtriser les pas : un à gauche, un à droite, un à gauche. Petit saut. Un pas à droite, un à gauche, on se rapproche, on saute deux fois… Bon, on a eu des ratés, on a dû écraser quelques pieds mais on a surtout bien rigolé et personne ne nous en a tenu rigueur.

Aux côtés de notre cavalière, c’est parti pour une pavane dans la salle, parfois en marche arrière (on a toujours pas compris pourquoi). Puis vient la fameuse gaillarde, bien plus technique. Plus tard on nous dira : « tout l’art des bals de la Renaissance était de bien maîtriser les pas après plusieurs verres de chinon. » L’animateur s’amuse : « on va faire un branle simple (à deux pas), puis un branle double (4 pas). Et après il n’y aura plus de règles. » Un blanc. « Il va y avoir des capotages ! »

Une retraitée venue de la région de Nogent-le-Rotrou, et qui a fait son costume elle-même, prend une petite pause et nous fait un cours d’histoire en reconnaissant les premières notes d’un morceau : « ça c’est un chant de Noël. L’église catholique a su s’inspirer des bals de la Renaissance pour certains cantiques. »

On pensait avoir vu un éventail déjà assez large des danses de la Renaissance mais non, « voici la danse des chevaux » nous dit Robin. Soit des rondes de 2 à 6 personnes. Et forcément, les chaussures claquent au sol.

Petit rappel historique par Robin : « un bal comme celui-ci, c’est impensable à l’époque de la Renaissance, c’est un concept très XXIème siècle. Il n’y avait pas de soirée juste pour danser. » Cela se faisait, par exemple, dans le cadre d’un repas.

Nous revoici embarqué dans une ronde. Encore une fois notre partenaire est d’une infinie patience face à nos quelques maladresses, n’hésitant pas à nous rappeler d’aller à droite, ou à gauche. On découvre aussi que chaque danse à ses variantes, ses rythmes, ses codes… Un univers que l’on apprécie d’avoir appréhendé durant plus de 3h30 auprès de personnes très différentes et toutes venues dans le seul objectif de passer un bon moment, de danser instinctivement avec une inconnue ou un inconnu, sans se poser de questions, juste en suivant les pulsions de la musique… Une expérience que vous pourrez renouveler l’an prochain en 2019, sachant que l’on célèbrera alors les 500 ans de la Renaissance.

Photos : Claire Vinson