Culture

Nikita, photographe du genre à part

Un degré en plus : une semaine après la critique de la série (à retrouver en fin d’article), l’interview de la photographe

C’est l’exposition événement de ce début d’année à Tours. En gestation depuis 2009 dans l’esprit fourmillant de la photographe Nikita, la série «Elle est lui. Il est elle» s’affiche pour la première fois, dans deux lieux tourangeaux (Chapelle Sainte-Anne et Bibliothèque Municipale). Pour aller plus loin, la photographe nous a reçus chez elle le 16 janvier et nous raconte la belle aventure de cette démarche.

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37° : Vous insistez sur la différence entre «genre» et «sexe»…

Nikita : C’est une confusion courante, mais il est toujours utile de bien distinguer les deux termes. Les personnes qui sont venues me voir, pendant la séance photo n’ont pas changé de sexe (qui est biologique), mais de genre (qui est culturel). Le mot «déguisement» revient régulièrement dans les témoignages enregistrés de mes modèles : la société veut qu’on se conforme au genre de son sexe biologique de naissance, mais pour un certain nombre de personnes, c’est une forme de déguisement, ce n’est pas forcément naturel.

37° : Vous avez touché l’intimité de vos modèles, avec qui vous avez passé environ trois heures pour les prises de vue. Qu’en est-il ressorti ?

Nikita : J’ai été très surprise de ce que j’ai entendu. C’est pour ça que j’ai assez vite décidé d’enregistrer des témoignages autour de ce travail. J’ai entendu beaucoup plus de souffrance que je l’avais imaginé, ça m’a bouleversée.

37° : Vous avez choisi une quinzaine de personnes dans votre entourage élargi, à partir de quels critères ?

Nikita : Au feeling. Que ce soit des inconnus dans la rue ou des connaissances, je vois assez vite la possibilité de ce jeu sur les genres. Je sais que je vais pouvoir faire de cette personne un homme et une femme et que les deux seront «crédibles» d’un point de vue plastique et photographique.

37° : Vous avez collaboré avec Madame Drine une maquilleuse professionnelle qui travaille notamment pour le cinéma. Quel a été son rôle ?

Nikita : Son rôle a été d’accentuer légèrement certains traits et il est important de dire qu’elle intervenait presque autant pour chaque genre. La véritable personne n’est ni l’un, ni l’autre de mes portraits, mais quelqu’un entre les deux. Ainsi par exemple chaque homme qui est venu a subi une transformation pour que je montre l’homme que j’avais vu en lui, pas juste l’homme qu’il est «à l’état naturel». Une des femmes a même souhaité repartir dans la rue, chez elle, habillée et maquillée car cela semblait avoir éveillé une autre féminité en elle, elle m’a dit se trouver très bien comme ça.

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37° : Au-delà d’un simple portrait, vous intervenez donc sur la réalité pour proposer d’une certaine manière des «genres fantasmés» ?

Nikita : Je crée des personnages. J’ai acheté des vêtements chez Emmaüs, j’ai imaginé mes modèles de telle ou telle façon. J’ai vu chez chacun un «type» particulier d’homme et de femme et le travail d’habillage et de maquillage, puis les prises de vues retenues, en accord avec chaque modèle, consistait à traduire mon imagination.

37° : En regardant le résultat, on se dit que dans un monde idéal, défait de certains carcans qu’on s’est imposé pour d’obscures raisons, finalement, il pourrait sembler naturel en se levant le matin, de choisir son genre du jour, selon son humeur, comme on choisit son pull ou son pantalon…

Nikita : Tout à fait. Mon travail n’est pas une étude sociologique, mais c’est une démonstration. La démonstration qu’à partir d’un être humain, on peut faire différentes choses. On devrait avoir le choix et c’est évidemment la part militante de ce travail. On pourrait imaginer un pays où les hommes, par exemple, pourraient mettre du rouge à lèvre et porter des robes, sans que cela ne dérange quoi que ce soit dans le fonctionnement quotidien de la société. C’est aussi pour ça que je ne dévoile pas le véritable sexe de mes modèles dans cette série car l’important n’est pas de savoir, mais de ne pas savoir.

37° : C’est un exercice personnel délicat pour les modèles, vous avez eu beaucoup de refus ?

Nikita : Très peu. Un seul refus je crois. En ciblant les personnes à qui je demandais, grâce à cette présélection, je pense être tombée tout de suite sur des personnes qui allaient accepter de se prêter au jeu. En tout cas, après coup, pour la plupart cela a soulevé des émotions et des souvenirs forts, parfois très douloureux. Il n’est pas toujours simple pour un individu de «s’installer» dans un genre. Ce n’est jamais gagné d’avance. Plusieurs modèles ont fini par lâcher «en fait j’aurais aimé être un homme/une femme». Pour quelques-uns au contraire, cela a été léger et ludique. Evidemment pour les enfants, c’est forcément davantage dans un esprit de jeu, même si cela ne veut pas non plus dire que c’est dénué de sens pour eux.

37° : Comment cette série s’inscrit-elle dans votre travail photographique global ?

Nikita : C’est totalement nouveau et expérimental. Je ne suis en aucun cas une spécialiste du genre ou du portrait. D’ailleurs, je n’avais jamais fait de portraits et j’ai beaucoup stressé. J’avais peur de rater mon coup, de décevoir mes modèles. Toute nouvelle série que j’entreprends a toujours été une nouveauté, c’est essentiel pour moi, d’avancer comme ça.

37° : La série est terminée ou vous continuez ?

Nikita : J’ai envie de continuer et d’ailleurs des rendez-vous sont pris. C’est un peu comme pour les stats, plus on a de personnes, plus ce qu’on cherche à montrer se confirme. Il y a un côté grisant de voir que ça marche encore et encore. Et puis rencontrer des personnes dans ces circonstances est une expérience unique, très enrichissante. Je ne suis pas arrivée tout à fait «au bout» de cette démarche, donc je continue.


Nikita floute le sexe (publié initialement le 09/01)

Un homme ou une femme ? Non seulement la série d’images de la photographe velpelaise (oui, habitante de Velpeau, quoi) ne répond surtout pas à la question du sexe, ni à celle du genre, mais en plus elle ne la pose même pas : elle la dépasse, subtilement.

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Des diptyques qui s’enchaînent et nous troublent, les uns après les autres. Le principe est d’une simplicité insolente : prendre en photo la même personne «en homme « et «en femme» en changeant quelques éléments (coiffure, vêtements, maquillage…) et juxtaposer les deux images.

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Le détail génial : la «solution» n’est pas donnée par l’artiste, on n’a aucun moyen de savoir qui d’Armel ou d’Armelle est le «vrai», enlevant tout l’aspect potentiellement ludique d’une démarche qui interroge des choses très profondes. Et c’est tant mieux : faire naître une indifférence à l’égard d’une ambiguité créée de toute pièce relève d’une approche artistique périlleuse et espiègle, aux limites de l’absurde.

«Elle est lui. Il est elle» évoque aussi bien sûr la notion de «copie» qui hante l’histoire de l’art depuis des siècles et, en confrontant systématiquement deux tableaux dont le spectateur sait pertinemment que l’un est «faux», Nikita déstabilise et interroge notre désir : est-ce que je préfère l’original ou la copie ? J’aime cette personne, je la trouve belle, je la désire même… MAIS attention, car elle n’est peut-être pas du sexe ou du genre vers lequel je suis habituellement attiré(e) ! Evidemment les bi-sexuels ne seront pas concernés par cette problématique et les tenants du «nous sommes tous un peu bi-sexuels» jubileront. Les «anti-gender» iront vomir dans un coin. Les anti-Mariage pour Tous crieront au loup. Les enfants adoreront et tous les autres se feront gentiment titiller leur perception et en ressortiront, quelque part, au minimum un tout petit peu différents. Bref : une très chouette exposition.

«Elle est lui. Il est elle.» Une exposition en deux parties, à voir

–  jusqu’au 31 janvier à la Bibliothèque Centrale (Pont Wilson)

–  d’autres images et des témoignages enregistrés à la Chapelle Sainte-Anne du 17 au 31 janvier dans le cadre du Festival Désir Désirs.

 

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